Anatomie comparée
des oiseaux et des anges
ROMAN
CLYOS
Chapitre 1 : La tribu
- Yaak
na oua . Yaak na oua.
L’ethnologue, qui servait
d’interprète, observa d’un air las le décodage musical de sa brève réponse sur
l’ordinateur, avant de la transmettre aux hommes noirs :
-
Hic, frrr ? Hic, frrr? - Diwamé. Diwamé, répondirent-ils en souriant gentiment.
- Wê wa frrr? Wê wa frrr? Traduisit l’ordinateur.
- Mwavawa es kit. Mwavawa es kit.
- Awroldu frrr frrr? Awroldu frrr frrr?
-
Eswaouaou wou wa mawou. Eswaouaou wou wa mawou.
- Wawi
jwamami, frrr, frrr, frrr? Wawi jwamami, frrr, frrr, frrr?
-
Jwou jwa le docteur Durrentoofenbach bach kâan jwamami awélé. Jwou jwa le docteur Durrentoofenbach bach kâan jwamami awélé, crut entendre à nouveau le docteur Durrentoofenbach .
Les hommes noirs, vêtus d'un peu de
tissus censurant à peine quelques zones érogènes, éclatèrent de rire en se
poignant les fesses, comme d’autres se tapent sur les cuisses. A chacun ses us
et coutumes. Nous n’évoquerons pas ici les débats ethnologiques que suscitent
les diverses manifestations de l’amusement chez les peuples.
Pourquoi ces hommes à l’allure
néolithique riaient-ils ainsi ? Et pourquoi retrouvait-on le nom de notre
estimée doctoresse Durrentoofenbach en ce foyer d’Adam, dans cette partie
reculée du monde civilisé que la voie du progrès n’avait pas dégradée ? Parce que contre toute attente, dans cette terre perdue où sévissaient encore de terribles chasseurs de têtes, le docteur Durrentooffenbach tenait une gélule dans une main et un suppositoire dans l’autre. Le pauvre ethnologue était chargé d’en expliquer le mode d’emploi.
Mais quand il s’agit d’éradiquer une fatale épidémie dans une tribu qui se réclame de la terre de leurs aïeux et que l’on a rien d’autre à prodiguer pour endiguer la funeste expansion du microbe on rigole moins.
La répétition systématisée de chaque phrase du discours avait frappé le docteur Durrentooffenbach et elle savait que celui-ci avait fait l’objet de nombreuses études.
Selon le premier ethnologue, qui avait parcouru la terre de Khan il y a deux siècles, cette redite phrastique trouvait son origine dans le dialecte sacramentel du Perroquet. Dialecte inventé par un chef de tribu despotique bègue qui décida arbitrairement de lexicaliser son bégaiement et de l’instituer dans la pratique langagière courante plutôt que d’admettre son infirmité.
Les autres spécialistes qui se succédèrent dans la patrie rocailleuse des Khan donnèrent de cette étrange coutume des explications complexes et désuètes.
La plus remarquée pendant 20 ans fut celle de John Bremen qui fit l’hypothèse que pour comprendre cette forme de répétition en usage dans le discours, le scientifique devait en rechercher l'explication du côté du récepteur du dialogue.
Les erreurs d’interprétation de ses prédécesseurs venaient du fait qu’ils considéraient l’émetteur du discours comme source préalable de ce dysfonctionnement relatif à la langue.
Ainsi, si l’on partait du destinataire du message on pouvait expliquer raisonnablement cette particularité linguistique. Le docteur Bremen prouva dans un ouvrage emberlificoté de mille deux cent vingt-trois pages que dans l’univers ancestral des Khan, l’homme ingénu s’adressait aux organes récepteurs de son interlocuteur : communément nommées oreilles. Récepteurs sensoriels qui comme tout un chacun le sait sont au nombre de deux !
On tint donc pour acquit que cet emploi protocolaire de la répétition n’était qu’un mécanisme linguistique franchement niais façonné par un peuple primitif qui s’inquiétait de ce que chaque oreille entende bien le même message.
Bremen narra d’ailleurs une anecdote
qui convainquit davantage que tous ses discours savants. A « un bon sauvage »
qui avait perdu une oreille « dans une partie de chasse » - là nous
citons l’auteur - on ne parlait qu’une fois.
Quoique le monde érudit admit une
bonne fois pour toute avec Bremen que la justification de ce langage dupliqué
dépendait du destinataire du message, une féroce polémique s’était engagée
entre l’orthodoxe Joseph Yemin et notre ethnologue au sujet de la nature de ces
récepteurs. Joseph Yemin qui gardait l’idée directrice de son confrère s’insurgea contre la naïveté ahurissante, pour ne pas dire la stupidité invétérée, que l’on attribuait au doux peuple de Khan.
Il avait déjà noté une différence de « modulation » dans la
forme répétitive du discours.
Si l’homme de Khan répétait deux fois
son discours c’est à deux interlocuteurs qu’il l’adressait : à l’homme et
à son Créateur.
L’homme de Khan, dans son immense respect pour son Dieu, qui,
comme le nôtre voyait tout et entendait tout, ne faisait pas l’économie du verbe
pour lui rapporter avec déférence son laïus.
Ici comme ailleurs on tenait pour
évident que Dieu s’intéressait passionnément à tous nos faits et gestes et que
nous devons lui rendre compte de tout, de l’anecdote la plus misérable à nos
prouesses les plus héroïques.
Quoique fort romantique, et, peut-être à vrai dire pour cette raison,
on repoussa cette théorie pour reconnaître celle de Bremen comme seule
possible. L’explication semblait avoir été enfin trouvé, le monde érudit sembla
se désintéresser de la tribu de Khan et de son double langage, quand dix ans
plus tard, le jeune et subtil Samuel Montgomery fit une entrée remarquée dans
le petit monde fermé de l’ethnologie.
Ce savant doué d’une intelligence remarquable fit tout de suite un rapprochement approprié entre la musique et le langage des Khan.
Ce savant doué d’une intelligence remarquable fit tout de suite un rapprochement approprié entre la musique et le langage des Khan.
Le rapport entre les refrains d’un
chant et le langage des Khan fut établi avec beaucoup de rigueur.
Les hommes de Khan ne parlaient
jamais, ils chantaient.
De plus les phrases répétées tiraient
parti des qualités vocales d’un mode mélodique principal.
On découvrit donc un peuple qui s’adonnait naturellement à un
genre de communication institué en Art dans toutes nos civilisations :
L’opéra.Mais si le langage des Khan ne fut pas perçu comme une musique par nos doctes explorateurs c’est parce nos performances acoustiques ne sont pas les mêmes.
L’oreille extrêmement fine de cette peuplade percevait des nuances qui restaient inaccessibles au reste de l’humanité. Ces nuances sonores qui échappaient complètement à l’homme en général furent mises cependant en évidence grâce à la technologie moderne. Nos ordinateurs discernent des tonalités sonores que notre oreille ne saurait différencier.
Notre doctoresse s’intéressa de prés aux travaux de Samuel Montgoméry et entrevit enfin dans « l’homme présumé de Khan » ce qu’elle recherchait depuis toujours. Ce qu’elle avait pressenti chez quelques personnes, chez la mère de Julia par exemple : L’évolution des homidés vers la naissance d’une nouvelle espèce. « Je suis donc je mutes ! » Voilà une découverte qui allait ruiner à tout jamais notre cartésianisme songea courageusement le docteur Durentooffenbach. Mais d’abord il fallait les soigner ! Ce qui n’était pas une mince affaire.
Chapitre 2 : La première victoire de Satan
Le 11 février les présentateurs des
informations télévisées annoncèrent qu’une petite-fille âgée de neuf ans était
la seule rescapée du suicide collectif organisé par des membres de la secte de
Saint-François d’Assise.
Un envoyé spécial (avec un air du
même genre), affublé d'un coquard à l'œil, le visage farci d'ecchymoses,
confirma qu'il était bien sur place dans le décor d'apocalypse que nous avait
prédit le présentateur propret exhibant une énorme cravate orange. Une centaine
de dépouilles humaines toutes déguisées. « Oui déguisées comme pour un
carnaval ! déclara l'envoyé spécial.
- Un carnaval bien macabre !
s'indigna le présentateur dont la cravate trop voyante détournait tout de même
un peu l’attention des téléspectateurs.
- Je ne trouve plus mes mots pour
expliquer une curiosité, qui loin de masquer cette tragédie, la rend plus
effrayante encore. Tous les adeptes se sont travestis en animal avant de se
donner la mort. Peut-être l'animal dans lequel chacun d'entre eux devait se
réincarner ? », tenta-il de justifier.
La caméra balaya pendant quelques secondes un sol jonché de corps
travestis en bêtes de toutes sortes. Le téléspectateur, qui, en cet instant,
devait osciller entre la crise d'angoisse et le fou rire nerveux, put voir un
gisant paré de bois de cerf lovée
contre une dépouille humaine ornée d’une queue de poisson, tandis qu'un autre
cadavre repliait des ailes de pigeon sur sa poitrine.
Quelques journalistes à la face
tuméfiée n’amélioraient pas le décor. On les interrogea un à un. Ils
s'accordèrent tous sur le fait qu'un jeune homme d'une stature titanesque
s'était jeté sur eux quand il avait vu l'ampleur du désastre. Le proche d’un
adepte décédé sûrement. Il avait perdu la raison interpréta l’homme à la
cravate criarde qui devait solliciter 50 % de l’attention visuelle.En revanche, les images suivantes ôtèrent toute possibilité de retranchement dans l'humour. Sur les antennes étrangères à la pudeur, on diffusa l'arrivée des pompiers et le «sauvetage » d'un petit corps de fillette animée de secousses spasmodiques. Elle riait à perdre haleine, apprit-on le lendemain. Grâce au savoir-faire des pompiers qui évacuèrent l’enfant dans la bonne humeur et sans qu’elle ait pu voir le carnage, on apprit qu'elle était en parfaite santé. Sa photo fut diffusée le lendemain dans tous les journaux, un cliché de l'enfant quelques jours avant le drame.
Dans le petit pavillon, ils y avaient d'autres photographies de l'enfant. Pas des images de divulgation mais des portraits de la fillette à différents ages, dans de jolis cadres caressés par le regard de deux adultes aimants. Des portraits s'enracinant dans les meubles en pin massif.
Sur la table de nuit, prés d’un lit conjugal fait à la perfection, un beau bébé de 2 ans vêtu d'un maillot deux pièces, le visage illuminé de bonheur, coiffé d'un petit canotier.
Sur le buffet de la salle à manger acheté comptant chez Conforama, la fillette de 3 ans, un ours masquant la moitié d'un minois mutin, une chaînette en or autour du cou.
Mais aussi dans la bibliothèque renfermant toute la collection du Reader Degest, et les huit tomes de l’encyclopédie Larousse, que personne n’ouvrait,
entre une boîte à musique et un angelot en porcelaine la fillette à l’âge de 5 ans dans un petit manteau bien boutonné, confiant ses mains à deux adultes radieux penchés sur elle.
Elle avait certainement raison Julia d'être si bien avec eux. Ces
deux là n'auraient jamais pensé la tuer. Ils auraient donné leur vie pour elle.
Ca oui, sans hésitation. Ils auraient tué aussi pour elle. Oh que oui ! C'était tante Jeanne et oncle
Georges. Les gentils.
Les Valois avaient reconnu la petite.
Leur relation avec elle avait toujours été parasitée par ses fous de parents,
au point de devenir impossible la dernière année quand ils s'enfermèrent dans
la secte.
Pendant vingt bonnes minutes les
Valois ne purent détacher leurs yeux horrifiés de l'écran exsudant maintenant
de faméliques soudanais. Sans transition la guerre civile du Zaïre confirma l’infortune des hommes à la peau couleur de deuil. On ne dit rien de la persévérante inefficacité de l’ONU face à ces nouveaux génocides. On diffusa quelques minutes plus tard, avant les prophéties météorologiques, la manifestation des bergers contre la réintroduction des loups dans les Alpes, le reportage anti-américain basique, l’augmentation de la production en poids et en taille des cercueils destinés à recevoir les corps d'obèses yankees, suivi par le reportage mi antisémite mi anti-palestinien, les représailles de l’armée de Tsaael détruisant la maison et une famille pour répondre à l’attaque d’un kamikaze qui la veille avait assassiné 4 bébés 2 enfants, 3 femmes 1 hommes en faisant exploser le bus qui les conduisait à l’école et au travail, le port du voile à l’école, le témoignage d'une femme qui avait sauvé sa vie professionnelle et affective grâce à un nouveau modèle de serviette hygiénique à triple absorption, renforcée de capteurs liquides ingénieusement répartis sous la sous-couche du voile protecteur, apprit Georges Valois avant l'interruption publicitaire.
A l'aune de cette effarante information, une lueur de compréhension naquît pour ce frère et cette belle-sœur, assassins de leur descendance, qui pousserait tout humain un tantinet dépressif au suicide ... si on y réfléchissait bien.
Georges Valois admit que l'on puisse haïr le monde au point de se détruire sans laisser une miette de soi. De devenir l’anticorps de son propre sang.
Oui, plus que ces massacres, c'était les publicités qui donnaient envie au père Valois de prendre les armes, d’user de son droit d’expression, de placer une bombe au siège de TF1.
Pourquoi la serviette hygiénique
plutôt que le terrorisme économique qui dévorait l’Afrique lui faisait-elle
lever le poing ? Il n'en savait rien. La minute de silence que l'on n'avait pas
accordé à ces massacres peut-être !
Les Valois sortirent de leur mutisme
horrifié et se pressèrent l'un contre l'autre se parfumant de leurs larmes.
Georges Valois voulut tuer son frère
oubliant momentanément qu'il s'était déjà donné la mort. Il eut voulut pouvoir
le ressusciter pour lui casser la figure. Non, non et non ! Comment
pouvait-on enfermer la fillette, sa nièce, dans une secte apocalyptique.
Mais, Dieu soit
loué, la petite était sauve.
Sa femme, Jeanne, plus ou moins
influencée, elle aussi par la publicité, tentée par elle comme un préambule à
un aveu secret, dit à son mari qui regardait furieusement la femme au cycle
menstruel épanoui disparaître de l'écran en souriant :
« Tu sais,
ça fait un bon moment que je n'utilise plus ça !
- Tu as raison, et si tu le faisais,
je te l'interdirais ! Oui pour la première fois de ma vie je te l’interdirais,
répondit Georges Valois piégé dans sa haine et qui faillit échapper ainsi à une
providentielle nouvelle de bonheur.
De bonheur ? Non, après tout. (Car ce deuxième enfant devra
mourir à sa naissance ! Mais les malheureux ne pouvaient pas savoir)
Puis comprenant enfin ce que sa femme
voulait dire par-là il ébaucha un sourire ensoleillé qui se congela 30 secondes
au souvenir de la pessimiste réflexion de feu son frère sur la procréation
alors qu’il allait lui annoncer la naissance de son premier fils.
« Ah ! La procréation, lui avait dit ce dernier dans un
ricanement terrible ! Tu sais pourquoi les hommes engendrent ? Oui,
je sais ! Tu vas me répondre que c’est une façon de se perpétuer, de miser
sur la vie, de laisser quelque chose après soi ! Foutaises ! On
procrée pour assurer ses arrières, certes ! Oh ! que oui ! Pas
pour perpétuer la vie, non ! Oh que non ! Mais pour être sûr qu’on ne
sera pas le dernier à mourir ! Pour être sûr qu’après nous on
continuera à crever ! Encore et encore ! Que le soir de sa vie on
puisse contempler le carnage laissé derrière soi ! Mettre bas pour
mettre à bas ! Pour être moins châtié et scandalisé par la
mort, pour faire pire qu’elle ! »
On comprend que Georges Valois n’ait
pu annoncer la bonne nouvelle à son frère. C’est vrai qu’il était encore
célibataire à l’époque mais tout de même!
« Tout de même quel
salaud ! », pensa-t-il à nouveau !
Chapitre 3 : L’amour
Littéralement et approximativement
cela aurait pu se traduire par : «Je n’ai pas besoin de te dire
que je ne désire pas ardemment ne pas avoir une liaison extraconjugale
avec toi. »
Et ceci exprimé en double exemplaire
pour le profane et sous forme négative car les phrases affirmatives
n’existaient pas chez les Khan. La double négation tenait lieu d’affirmation,
avait expliqué d’un air las l’ethnologue.
Le docteur Durentoooffenbach qui ne
s’était pas penchée en termes de désirs sur le petit « homme » noir
de Khan n’en crût pas ses oreilles. Physiquement les Khans étaient en général
très beaux mais celui ci n’était pas particulièrement affriolant. Que voulait
d’ailleurs dire cette phrase énigmatique ? Comment pouvait-il y avoir une
relation extraconjugale entre deux partenaires célibataires ?
L’ethnologue vint une fois de plus au
secours de la doctoresse en lui expliquant que le petit homme noir la voulait
mais ne désirait rien moins que se marier avec elle.
Vexée, tout compte fait, elle n’en continua pas moins son examen
physiologique. Une fois de plus elle constata une hypertrophie des glandes lacrymales
chez «cette nouvelle espèce d'hominidés. »
Le docteur Durentoofenbach mit en corrélation ce phénomène de dilatation des réceptacles des larmes avec une particularité chimique.
Le docteur Durentoofenbach mit en corrélation ce phénomène de dilatation des réceptacles des larmes avec une particularité chimique.
Elle avait effectivement constaté l’augmentation d’une hormone
mnémonique. Une hormone impliquée dans la conservation ou l’effacement de la
trace de certains souvenirs.
Cette hormone permettrait en quelque sorte de rendre la mémoire
plus sélective en augmentant la persistance des empreintes chimiques des
souffrances vécues dans le passé. « Tout un arsenal physiologique pour
combattre plus efficacement la souffrance chez ces douces créatures ! Un
blockhaus chimique dans le dessein d'essuyer le gantelet de la dure réalité
insultant leur extrême sensibilité, tenta d’expliquer le docteur
Durentooffenbach à l’ethnologue désabusé.
Celui-ci, d’abord interloqué par la métaphore, lui fit remarquer
la contradiction des allégations de la doctoresse.
- Une augmentation accrue des mauvais
souvenirs ne peut en aucune façon aider à vivre ! Ce qui rend la vie
supportable n’est-ce pas l’oubli ? L’oubli des malheurs !
s’exclama-t-il et interrogea-t-il tout à la fois.
- Pour nous certainement oui !
Pour eux c’est une autre paire de manches, déclara la doctoresse. L’expression
« c’est une autre paire de moufles » stupéfia de nouveau
l’ethnologue.
- Leurs souffrances ne sont pas
inévitablement des espaces clos qui réclament chacun indépendamment une
attention totale et sélective. Le fait d’en garder la trace permanente, un
souvenir durable et prégnant permet de fortifier leurs expériences à venir,
continua-t-elle. La douleur passée agirait un peu comme un vaccin et permettrait
aux hommes de Khan d’endurer des tourments plus grands. En cela ils sont
essentiellement différents de nous. Ils ne sont pas façonnés psychologiquement
de la même façon. Pour les comprendre, il faut admettre que leurs structures
psychiques les prédisposent au malheur ! Pourquoi ?
Pourquoi l’évolution tend elle à nous
faire renoncer au bonheur ? Je n’en sais rien. Partiellement désespérés
les « hommes » de Khan se débarrassent par avance de leur chagrin à
venir. Ils portent le deuil prématuré du bonheur et ils pleurent comme nous,
nous rions, expliqua froidement la doctoresse.
Le pleur est le propre de l’homme à venir.
Tout comme ils remarquèrent le dysfonctionnement des muscles
faciaux qui condamnaient le visage à une quasi-immobilité sculpturale ils remarquèrent
ce qui les séparait de cette nouvelle espèce d’homme.
- J’ai connu une femme de cette tribu
qui vivait en France. Agnès Valois, précisa-t-elle.
- Ah ! Bon, se contenta de dire
l’ethnologue las.
Le petit « homme de Khan »
prit la main du docteur Durentoffenbach et la posa contre sa poitrine avec une
vive émotion. La perspective d’avoir des ébats amoureux avec cet individu la
désorienta.
Il est vrai que dans sa vie engagée dans de multiples combats, les occasions de trouver un amant protocolaire et assidu étaient minces. Elle était prête à céder à des jeux amoureux, crut-elle un instant. Car en plus d’assouvir un désir sexuel spontané, l’expérience de l’amour physique alimenterait de surcroît sa science du peuple de Khan par de nouvelles explorations, estima-t-elle. Mais les propos de l’homme lui revinrent en mémoire.
Il avait marqué dés le départ son
intention de ne pas s’engager maritalement avec elle. Et plus que jamais elle
ressentit l’abîme culturel qui la séparait des Khans.
Quelle drôle de façon de s’exprimer tout de même ! Les
phrases affirmatives n’existaient pas chez le peuple de Khan ! Une double
négation pouvait équivaloir à une affirmation, avait dit l’ethnologue. Une
espèce de langage magrittien qui vous rappelait sans cesse que le mot ne
désigne pas la chose dite ! Ce que
la doctoresse apprendrait plus tard c’est que cette inclination à la négation
ne se limitait pas uniquement au langage. Il était aussi conventionnel dans les
usages d’indiquer systématiquement quels étaient les mauvais chemins au
voyageur perdu. Que l’on ne répondait qu’aux questions que l’on ne vous posait
pas. Mais pour l’instant la doctoresse méditait sur la phrase du petit
homme de Khan. « Je n’ai pas besoin de te dire que je ne désire pas
ardemment ne pas avoir une liaison extraconjugale avec toi. »
Si l’on considérait, en plus, des
deux négations et de la prétérition introductive le désir d’une relation
extraconjugale qui sous-tend l’intention l’absence de mariage, cette déclaration
contenait non pas trois mais quatre négations. De quoi bâtir un abîme ! Il
parut évident au docteur Durentoofenbach que l’on ne découvrirait jamais le
cogito cartésien dans ces contrées ! Car rien dans leur langage, mais
vraiment rien alors, ne permettrai d’affirmer : « Je pense donc je suis. »
Mais cette pensée revancharde qui ne
nuisait qu’à elle-même, fut interrompue par un chant.Le peuple de Khan se rendait au tribunal.
Le bâtiment était très beau. Il ne ressemblait à rien de connu. Il aurait pu plus ou moins suggérer la splendeur sacrée d’une église si la rotondité des formes n’en avait élimé la raideur architecturale. Les sculptures extérieures tout comme les peintures qui couvraient les murs de la salle principale ne représentaient pas toujours la réalité.
Le docteur apprit par la suite que
les hommes de Khan ne prenaient parti ni pour l’abstrait ou le figuratif et que
le fond ne correspondait que bien peu à la forme !
L’art abstrait ne concernait que des sujets concrets tandis que l’art figuratif ne se nourrissait que de sujets abstraits. Ainsi les œuvres qui auraient pu apparaître de conception abstraite étaient en fait traitées avec les classiques techniques employées dans l’art figuratif tandis que les peintures dont la démarche semblait correspondre au froid système académique des peintres réalistes appartenaient à l’art conceptuel. Pour expliquer ce paradoxe on devait donc considérer que les sujets traités par les œuvres d’art étaient incompatibles avec le style pratiqué.
En fait, on utilisait les procédés figuratifs, des images
saisissantes de réalisme pour traiter des sujets abstraits comme la fuite du
temps, les secrets du tigre, la tentation de consoler son prochain, et autres
couchers de soleils… Des tableaux richement traités, des personnages éloquents
évoluant dans des paysages très soignés tentaient de rendre l’essence de sujets
trop spirituels.
Par contre on adoptait et on
utilisait les monochromies, les vides conceptuels, les traits imprévisibles
pour représenter des sujets farouchement concrets visant à rendre sur la toile
le silence des carpes, l’haleine des condamnés à mort, le pichet de la
laitière, l’inconfort d’une génuflexion, … Il en résultait évidemment un
tableau aux allures minimalistes. Des peintures épurées de formes et de
couleurs ! Car ici comme ailleurs on avait peu à dire sur ce genre de sujet!
D’ailleurs le thème était d’autant
plus difficile à exécuter que la peine capitale n’était jamais mise en pratique
chez le doux peuple de Khan.
Chapitre
4 : Le réveil
A travers les
volets clos de sa chambre, des oiseaux piaillaient frénétiquement le bulletin
météorologique ad hoc d’un dépliant touristique.
Suivit le lapement brusque de quelques voix humaines, éclats de reconnaissance ponctués de joie plutôt sincère claquant comme des portières de voitures, des vrombissements discrets codant l'éloignement par un decrescendo mélancolique.
Suivit le lapement brusque de quelques voix humaines, éclats de reconnaissance ponctués de joie plutôt sincère claquant comme des portières de voitures, des vrombissements discrets codant l'éloignement par un decrescendo mélancolique.
C'est une petite ville. Station
balnéaire dans le sud-ouest. Saison morte.
Dominant tout, ce bataillon ailé , claironnait victorieusement la
mort rituelle de la nuit, décrétée par la rigoureuse ordonnance céleste, un
hymne pour ce nouveau matin qui nous prouve encore une fois que nous traînons
toujours le même passeport après chaque laissez-passer dans le rêve nocturne.
Julia ne partageait pas cet
enthousiasme. C'est comme si elle devait approuver l'idée que nous vivons
seulement par intermittence entre deux sommeils. Elle refusait de passer d'un
monde à un autre, comme cela, sans transition. Ne sachant pas très bien encore
qui elle voulait quitter ou suivre, coupée en deux entre le temps d'avant et
celui d'après, entre l’ombre et la lumière.
Depuis son enfance elle vouait une affection secrète à son ombre.
A peine sortie de son sommeil, aussi renseignée sur elle-même qu'un
détective, fouillant les poches d'un corps gisant sur une plage pour trouver
des indices d'identification. Récente naufragée sur la rive de sa conscience
éveillée alors que surnagent encore les épaves de ses rêves elle tentait de
sauvegarder le souvenir intact de ce qui dérivait si loin d'elle.Des chiffres qui séchaient sur un étendoir prés d’un slip sale. Le 3 qui restait moite sur le sèche-linge. Un remugle de psychanalyse lui souffla une association d’idées plus douteuse que l’état du slip. « Le blanchissement de l’argent sale ! » se contenta-t-elle d’expliquer, très lucide. « Voilà que je fais des rêves de maffieuse maintenant. Il est vrai que je me précipite pour vendre le maigre héritage laissé par mes parents ! »
Son oncle et sa tante lui avaient remis des documents divers appartenant
à ses parents. Une collection hétéroclite d’œuvres de faussaires. Des cartes
postales, des lettres manuscrites, une lettre d’amour sulfureuse de Jean Genet
adressée à un évêque vraiment beaucoup plus âgé que lui, de louches échanges
épistolaires entre Thomas Mann et un serial killer, des livrets plutôt
inattendus d’Offenbach et quelques dessins, croquis, toiles faites de la main
d’habiles imitateurs. Il y avait même des Faux de Faussaires très
«connus », « reconnus » et très cotés.
Et elle était dans cette chambre «inconnue » pour vendre une
partie de la collection à un vieux monsieur. Elle avait honte de vendre ce
génial héritage mais c’était garder cela ou travailler, bâilla-t-elle !
Elle gardera Jean Genet, Thomas Mann et quelques peintures.
Julia méditait ainsi toujours dans
son lit. Après quelques réflexions pessimistes faites sur la vie en général et
la sienne en particulier en guise de prière matinale, elle se leva avec
terreur, prête à endurer le destin le plus grotesque. Elle s'ébroua de ces
vastes cauchemars pour dédicacer ses regards troublés au miroir luxueux qui
triomphait béatement dans la misère ambiante de sa chambre. Une tête de cheval
tranchée pourrissant dans un champ de blé revint brusquement à sa mémoire.Elle avait l'air de quelqu'un qui aurait pris des cours accélérés d'insomnie. Le cerne bleu soulignant l’œil hagard, un nid de ridules se lovant entre les sourcils, le cliché brouillé de quelqu'un qui avait dû être elle, la veille.
En plus elle avait terriblement faim.
Lassée et dépitée par la contemplation
de son double dans le miroir somptueux, Julia détourna son regard pour
détailler, sans sympathie le mobilier. Quelle erreur de louer un meublé, lieu
d’exposition d’innombrables bibelots en porcelaine racolés dans une ivresse de
supermarché. « On finit toujours par ressembler à son meublé »
pronostiqua froidement Julia en connaisseuse. « Une régression inhérente à
la théorie évolutionniste. Nos gestes et nos physionomies s'adaptent avec trop
de complaisance à notre environnement.
Ainsi, le strabisme qui s'installe
progressivement dans le regard le plus clairvoyant afin de côtoyer
quotidiennement une multitude d'objets toujours à proximité de la prunelle dans
l'espace trop exigu qui leur sont réservé. Dans la personnalité la plus noble
apparaît le phénotype du fourbe avec toute sa gestuelle sinueuse.
Slalomer, adopter une démarche
hésitante, voûter son dos, comprimer son thorax, et tout cela pour se frayer
sempiternellement un passage à la force du poignet, dans un univers familier
surchargé d'objets hétéroclites » s’appliqua-t-elle à envisager son
avenir.
Son écosystème actuel, qu'elle
explorait avec un parti pris hostile évident, se composait d'une table à cinq
pieds, héritage inquiétant d'un oncle unijambiste du propriétaire, d'un
fauteuil inhospitalier arrogant et fleurissant le rot du bien-être sous ses
formes alourdies et repues, de chaises en paille alignées comme pour un hommage
servile rendu au fauteuil, d'une télévision aux dimensions phénoménales comme
si elle avait pour vocation de rendre l'énorme grandeur nature.
Ce qui dégoûtait Julia n'était pas le
mauvais goût qui s'installait en roi dans ce meublé minable mais l'anomalie
dans le cerveau de son concepteur. Que l'on manque de goût, que l'on dépense
son argent à enlaidir un espace soit ! Mais que par la suite l'on essaie de masquer
ce laid par de l'encore plus laid voilà qui la déroutait totalement. Sur les murs, on avait, semblait-il, tenté
de cacher par des tableaux infects une tapisserie que personne n'oserait
décrire. Pas même un romancier de seconde zone, pour amuser à peu de frais un
lecteur qui voyage en troisième classe dans le monde de l'imaginaire.
Julia n'écrit pas un roman et devra cohabiter avec ces murs là, où
se superposaient deux catégories d'horreur.
Des papiers peints aux motifs
surchargés démultipliant à l'infini une chasse à courre dans un bois
abondamment fleuri. Motifs répétés jusqu'à l’écœurement, sans que l'issue fatale, sous-tendue par le
thème de la chasse, puisse soulager l'esprit dans l'émancipation tragique.
Tapisserie qui était couverte par
nombre de petits tableaux aussi richement traités. Ils représentaient des
paysages alpestres, des rus, des ruisselets, des ruisseaux, des mares, des
étangs, des cours d'eau de moyenne importance, des fleuves, des mers, des
océans, des poissons, des radeaux, des barques, des pédalos, des bateaux à
moteurs, des navires, des cargos citernes, des naïades et des nymphes. Entre
deux tableaux élus parmi la liste des cours d'eau évoqués par ordre de taille
croissant, trônait un Christ.
Un Christ qui avait l'air soit d'être mort, soit de bâiller
éternellement malgré l'inconfort de sa position.Mais ce qui la rendait encore plus étrangère et solitaire en ces lieux tenait aussi en la présence matérielle de trois cartons empilés et soigneusement ficelés que la précédente locataire avait, pour d'obscures raisons, négligé d'emporter elle-même.
Un commissionnaire devait les prendre
les jours suivants. C'est le seul renseignement qu'elle avait pu soutirer de
son logeur.
Ils étaient l'ennemi du moment. Une
insulte à une naturelle curiosité qui réclamait à Julia de les ouvrir
sur-le-champ et un défi à sa discrétion distinguée qui lui interdisait d'entrer
sans frapper dans l'univers d'autrui. Elle résolut provisoirement le problème
en infligeant un coup de pied aux trois ficelés.
Ils ne ripostèrent pas mais ne la
laissèrent pas en paix. Elle leur accordait une pensée sur deux, l'autre étant
déjà occupée par ses cauchemars. Elle retournait vivre dans sa chambre d’enfant
où des équarrisseurs orthophonistes bavardaient savamment sur le silence des
pierres tombales.
Une étrange armoire avait été ajouté
depuis son absence. Chose curieuse elle était davantage recouverte de poussière
et de toiles d’araignées que les autres objets présents dans la chambre. Le
rêve lui insinua le paradoxe : s’il était le plus récent il ne pouvait
être le plus poussiéreux. A son réveil elle comprit que cette armoire n’était
qu’un cercueil redressé. Elle ne s’attarda pas sur l’explication suggérée par
l'élévation du meuble.
La précédente locataire qu'elle
n'avait jamais rencontrée, occupait dans sa tête plus de place que la raison
seule eut voulu lui concéder. Cela provenait de ces colis et des quelques
propos que le propriétaire confiât sur le caractère mystérieux de cette femme,
pourtant connue par certains travaux scientifiques largement médiatisés.
Pour quelle mystérieuse raison une
femme d'un tel monde avait-elle pu séjourner dans une chambre aussi minable
? Pourquoi avait-elle négligé
d'emporter ces colis ? Un oubli ? Non, l'empaquetage été trop soigné pour
admettre une telle hypothèse. Un départ précipité ?
Mais au point
d'oublier ces affaires ? Un enlèvement, paniqua un instant Julia.
Toute une présence larvée, enkystée à
la manière d'un corps étranger .
Décidément, rien ne lui plaisait ici.
Seule, la propreté des lieux, la rassurait pour tenter de rendre à cet espace
vital menacé une forme d'anonymat aseptisant.
Comme elle ressentait un vague
malaise, ne sachant pas très bien quoi faire, esquissant quelques gestes familiers
inappropriés dans ce nouvel endroit qui n'avait pas l'air de vouloir l'adopter,
elle se recoucha, vaincue, songeant pour se distraire de ce sentiment
d'abandon, aux rêves qui avaient peuplé sa nuit.
Bien que ceux-ci eussent subi l'influence
néfaste de cette chambre attristante, ils restaient tout de même sa seule
propriété privée que nul ne pouvait enfreindre ni partager avec elle. Une porte
ouverte vers un monde secret où jamais l'on ne s'étiole où jamais l'on ne meurt
même lorsqu'on y périt, car les temps morts n'existent pas dans les rêves.
La mémoire de Julia tenta d'échapper à l'abject souvenir de visions
terrifiantes telle cette dentition pourtant parfaite qui révélait dans un doux
sourire une moisissure verdâtre accrochée à une canine.
Julia évacua cet égout de la nuit pour pencher son tendre intérêt vers le dernier-né de son sommeil. Si le marchand de sable n'emprunta pas dans la décoration outrancière de la chambre la substance même de son rêve il en exporta beaucoup de matière pour fabriquer un produit au métissage incertain.
Julia se promenait dans un vaste
jardin public morne et triste visité par des couples, silencieux, armés de
fusils de chasse comme les petits bonshommes de l'immonde tapisserie. Alors
qu'elle les interrogeait sur leur destination, une voix unique lui parvint de
ces bouches à jamais closes. Ils se rendaient à un spectacle pour élire une
reine de beauté et exterminer la perdante.
Devant ces amoureux étrangement
cadencés, les postulantes au titre apparurent : une splendide femme nue et
la lune, pleine et ronde ce soir là.
La femme, aux courbes si harmonieuses
et parfaites, se dirigeait d'un pas souple et léger vers un petit bassin.
La chambre de Julia était envahie par
une cataracte de représentations picturales de l'élément liquide, il n'est
guère étonnant que celui-ci déverse son influence dans le sommeil de la
rêveuse.
L'eau devenait même la clé du mystère
et Julia comprit dans son rêve la ruse de cette délicieuse femme ainsi que son
sourire triomphant. L'élément majeur qui aurait pu désavantager cette humaine
beauté contre la majesté lunaire, en dépit de sa perfection plastique, résidait
dans son accessibilité.
Donc, ce que la femme offrait dans
cette étrange compétition, ne devait pas être la grâce immédiate de son corps
mais celle de son double, de son image sublimée par le reflet de l'eau, son
narcissique portrait.
Le miroitement de la lune et de la
beauté diaphane de la dame, tous deux comparants leurs immatérielles splendeurs,
scintillaient surnaturellement comme si elles n'étaient plus que les figures de
songe englouties dans la légende des eaux dormantes.
Un vent troubla l'eau du bassin. La
jolie figure de la femme, sous les remous affaiblis de l'eau, s'en est allée,
pour se perdre un instant dans les terribles desseins de l'onde.
Un souffle plus
démoniaque encore mêla jusqu'à confondre les reflets des deux grandes rivales.
Par le jeu cruel du vent et de l'eau,
un vague œil bleu et quelques dents échappées du sourire de la femme glissèrent
hors de son visage pour se déposer sur le reflet de la lune.
De ces deux beautés confondues naquit
ce monstre répugnant et informe, un cyclope mortuaire, la vision d'un œil
pestiféré. Les couples détalèrent en silence et Julia se retrouva seule,
longeant nonchalamment ce bassin que de pauvres poissons rouges contournaient
inlassablement aussi affairés à leur tâche que les aiguilles à parcourir le
cadran d'une horloge.
Cependant un poisson déplut immédiatement à Julia. Il se
distinguait des autres par son allure infatuée. Il avait une tête jaune avec
des yeux en amande et portait de
surcroît de très grandes moustaches. Arrogant, il tenta mille cabrioles pour
épater Julia. Comme elle négligeait de lui prêter l'attention qu'il escomptait
attirer par ses jongleries il se mit à ouvrir un livre. Intriguée mais soucieuse
de ne pas laisser transparaître la curiosité qu'il lui inspirait, Julia coula
un regard furtif vers l'ouvrage qui captivait l'habitant des eaux. Il ne
s'agissait pas, à proprement parlé, d'un livre comme elle l'avait crû, mais
d'un empilement de clichés pulmonaires datés et personnalisés. Elle put même
voir, alors que le poisson tournait les feuillets avec une désinvolture qui l'indignait,
une radiographie de ses poumons à l'âge de cinq ans. Voilà qu'un poisson versé
dans des études anthropologiques aborde l'humain de façon aussi dérisoire et
insultante pour notre espèce ! Julia ne sut pourtant pas s'il fallait
considérer cet acte comme une impertinence ou la démonstration de l'incapacité
pour un poisson d'aborder l'essentiel. Comme s'il répondait aux pensées de
Julia, ce poisson "chinois" ouvrit grand sa gueule rouge et dentée où
elle put découvrir une langue rugueuse recouverte elle-même de petites dents
pointues comme celles des mâchoires. De cette large gueule béante sortirent
d'étranges propos : « Je suis l'envoyé du Poisson-Dieu dont les belles
écailles défroqueront les anges de leurs ailes.
Silence. Puis, l'animal
rugit: Oui votre Dieu sera vaincu par le Poisson-Dieu et mon humaine
parole est la preuve invertébrée de son existence. Le poisson à la belle
concupiscence, au flamboyant désir sera l'élu inconditionnel du réflexe divin. » Julia, amusée de la mauvaise maîtrise du langage humain que le poisson employait pourtant avec une fougue hargneuse ne l'écoutait plus que d'une oreille distraite. Afin d’abréger sa misérable vie, perdue entre des clichés pulmonaires et une mystique bulleuse, elle l'arracha de l'eau pour le manger tout cru. C'est ainsi qu'elle s'était éveillée, une plume échappée de l'oreiller entre ses dents.
La multitude de petits chasseurs à l'affût sur les murs, reprirent prestement,
ni vu ni connu, les fusils empruntés par les couples amoureux de son rêve. Souriant
à l'évocation de ce songe, Julia dirigea son regard vers le Christ qui devait
toujours bâiller, cloué comme un papillon, embarrassé de ce dernier instant que
chaque reproduction tentait d'exalter.
Elle remarqua la maladresse de
celle-ci qui donnait un air "chinois" au Christ en voulant étirer
l'expression de ses yeux. Elle ne s'égaya que peu de temps car ses pensées
prirent une tournure plus analytique. Ses nerfs éveillés par tant de curiosités
ne lui laissèrent plus de répit. Elle s'interrogeait avec plus d'insistance sur
la personne qui avait vécu ici avant son arrivée.
Pourquoi avoir laissé ces
cartons ? La concernaient-ils ? Julia ne savait que très peu de chose sur la
femme qui l'avait précédée. Sa célébrité devenait même une inconnue supplémentaire.
Le propriétaire avait précisé qu'elle s'était engagée dans des études paléontologiques
assez curieuses. "Etudes qui correspondaient à mes propres recherches" avait-il évasivement répondu alors
qu'elle le pressait de questions sur les cartons soigneusement emballés.
Des fragments de squelette, des témoins du passé, des documents dont la valeur ne pouvait être appréciée par le profane, devaient contribuer à la reconstitution d'un fossile non encore inventorié.
Un autre carton contenait des ouvrages scientifiques et des notes personnelles du docteur Durentooffenbach. Tel était le nom biscornu de cette paléontologiste. Docteur estimé auprès de ses collègues, elle s'était peu à peu retirée de ce cercle de savants où elle avait su briller avec talent pour œuvrer seule depuis plusieurs années sur un sujet dont la nature apparaissait suspecte à tout esprit cartésien. D'autant plus que la nature de ces recherches, qui avaient provoqué un fort engouement médiatique, portait sur les faussaires.
Elle avait pu reconstituer avec brio l'histoire d'une frauduleuse affaire de tricherie paléontologique. Un nouvel objet de spéculation intellectuelle l'avait déconsidérée auprès des autres chercheurs mais ce fait ne lui avait causé aucune amertume puisque elle-même éprouvait le besoin grandissant d'une solitude douce au penseur et cruelle au mondain.
Voilà la teneur du discours du propriétaire et c'est avec le plus grand
respect qu'il livra à Julia le titre de l'ouvrage du docteur en paléontologie :
ANATOMIE COMPAREE DES OISEAUX ET DES ANGES.
Chapitre 5 : Les lois de l’amour
Comment elle se retrouva nue dans les
bras de ce petit homme triste dans cette contrée lointaine, elle ne saurait se
l’expliquer. Pas plus qu’elle ne pouvait s’expliquer ses allées-venues répétées
entre le tribunal et le lit de l’homme de Khan, elle ne réussissait à se
souvenir des trajets qui menaient d’un endroit à un autre.
Au tribunal, elle avait du remplacer
au pied levé un membre du jury dans une affaire curieuse où l’on reprochait à
un homme de faire un usage géométrique abusif de son corps. On se retrouva,
Dieu sait comment, sur le lieu du délit où l’homme en question se servait de
ses jambes comme d’un compas géant. Le
pied droit planté dans la terre il traçait sur le sol des cercles de plus en
plus frénétiques du bout du pied de sa jambe gauche.
Cela apparut comme une grave violation des lois.
Cela apparut comme une grave violation des lois.
Puis elle se retrouva, aussi soudainement
qu’inexplicablement, dans le lit de son amant sans avoir l’impression de s’être
déplacée dans l’espace.
Il était tendre et l’étreinte fut
endiablée.
A peine remise de ses émois, la voilà
de nouveau au tribunal en qualité de témoin. Et elle permuta de lieux de façon
tout aussi extraordinaire, en un temps éclair, sans bouger le petit
doigt !
L’affaire de l’homme-compas
s’avérait plus complexe que prévue. Le code pénal de la chair qui devait
défendre la chair contre les abus cérébraux condamnait tout usage géométrique
du corps (Code civil : article 999).
Chez les Khans on pensait que le
corps enfermé dans ses plaies, anomalies, humeurs ou fiels devenait source vive
de création.
Seules les pratiques physiques
exercées dans l’art de la finesse étaient tolérées. « Les diverses crises
de la chair qui modifient de façon significative le métabolisme général, les
élans vitaux ainsi que l’abondance de sensations extrêmes, engendreraient un
branle-bas magique de la substance inerte qui végète sans emploi dans le corps.
Ces transmutations du sensible créeraient un état paroxysmique de la conscience
profonde du moi en déclenchant la perception de l’infini. » déclama
l’avocat général.
On comprend que d’après une semblable conception de la vie, les petits malins qui faisaient un vil usage métrique de leur corps était sévèrement châtié !
On comprend que d’après une semblable conception de la vie, les petits malins qui faisaient un vil usage métrique de leur corps était sévèrement châtié !
Elle intervint
fréquemment dans ce procès en tant qu'expert scientifique chargé de
réaliser une appréciation psychologique de l'accusé. La question à trancher,
dans cette affaire, était de savoir si l’incarnation de la géométrie dans le
corps avait causé la dégradation spirituelle de l’accusé ou si une déviance
psychologique pouvait mener à une modification géométrique corporelle.
Elle conclut intérieurement à la
folie de déclarer
sain d'esprit un tribunal penché dans de telles études mais se contenta de
répondre que l’homme est devenu l’être le plus intelligent parce qu’il
possédait des mains.
A la barre des témoins on posa au
docteur Durentooffenbach une question
où il y avait tellement de formes négatives qu’elle ne comprit rien. A tout
hasard elle répondit « oui. »
On déclara l’interruption de séance.
Puis, elle assista à une curieuse
affaire qui traitait d’une difficulté d’application exceptionnelle des
règles afférentes aux inhumations.
Un vieil homme accompagné de son étrange compagne comparut.
Sa vielle femme était attachée, rivée dans une immobilité de
statue à cause de multiples maladies qui semblaient imposer à son corps
une raideur toute aristocratique.
Sa boite crânienne s’était épaissie de divers cartilages,
ses pieds semblaient soudées, tout son corps paraissait emmuré dans une
carapace osseuse externe surajoutée à l’ossature première. Comme s’il se fut
agi là d’une créature bénéficiant d’une double appartenance aux deux
sous-embranchements du règne animal que sont les vertébrés et invertébrés.
Elle était aveugle et ce point-là fut longuement expliqué.
Comme dans l’affaire de l’homme-compas, on ne fut pas clément pour la pauvre
femme. On décrivit la cécité de cette femme comme un « délit de
l’œil » !
Finalement le vieux
monsieur n’échappa pas à la règle générale, et, remarquant les stigmates d’une
mort prochaine chez sa compagne, il déclara :
« On ne va tout
de même pas l’enterrer debout ! »
On reconnut que la posture verticale de la femme se prêtait
mal à une inhumation horizontale habituelle.
Après avis du tribunal on
pu enfin prendre une mesure afin de surmonter cette difficulté (art. AR. 224443-43 du Code général des
inhumations). Le code pratique
concernant les personnes disposant d’un droit à l’inhumation sur l’île de Khan
fut ainsi modifié : on enterrerait comme l’on avait vécu, debout ou
couché.
Une foule d’experts tenta aussi d’expliquer les raisons de sa
cécité :
La vieille femme aurait désobéit à la nature, à son
patrimoine génétique, à ses ancêtres. En ayant porté son regard vers des
plaines , des mondes magnifiques, les ocres de Van Gogh ….elle s’était
condamnée à la cécité.
Finalement il fallait comprendre sa cécité non comme une
infirmité de la chair mais une conséquence logique de cette vision des mondes
supérieurs de l’esprit et de sa conscience. Si cette femme s’en était tenue à
contempler la boue et les paysages triviaux auxquels ses gènes et son
patrimoine culturel la prédisposaient, elle ne serait pas aveugle.
L’aveuglement est pour tous mais celui qui connaît la
lumière est conscient de la lumière qu’il ne voit plus ! Tandis que celui
qui a toujours le regard tourné vers la « boue des ténèbres » est
aveugle sans le savoir ! C’est un ignorant qui s’ignore puisqu’il vit dans
la nuit de la conscience .Que cette vieille femme sait sa « nuit » tout comme elle sait sa « lumière » est une punition .
Qu’elle ne se plie pas, qu’elle reste droite malgré les injures, les calomnies, les violences de son entourage qui se prétend proche est aussi un châtiment qu’elle doit endurer ! conclut le juge .
« Et sans vouloir ne pas être franc, JE NE VEUX PLUS LA VOIR et elle ne peut plus me voir ! » assura son mari.
Quand une fois de plus elle se
retrouva dans la chambre de l’homme de Khan qui lui avait fait l’amour, elle le
retrouva suppliant à ses pieds comme s’il s’adressait à une déesse ou plutôt
une magicienne.
Elle comprit très mal ce que l’homme
lui demandait. De le délivrer de la prison où elle le retenait prisonnier voilà
plus d’un an ! Il était aussi question de porcs.
Il finit par lui avouer qu’il se
languissait de sa femme, Pénélope !
Puis elle se retrouva
sous la tente médicale où elle vit un animal d’aspect saisissant, un
hybride entre la panthère le tigre et le jaguar .. l’essence même du
félin !
Il était beau mais semblait effrayé.
Survint une infirmière qui sermonnait les médecins.
« Mais c’est terrible cet acharnement
sur cet animal ! Il souffre atrocement ! Malgré les milliers de
radiographies que vous avez effectuées sur lui pour reconstituer os après os
son corps entièrement détruit vous ne parviendrez jamais à rétablir les
tensions exactes des tendons sur la jonction des os ! Une simple erreur de
tension et cet animal est condamné à une souffrance inouïe. »
Elle avait raison . On ne pouvait reconstituer un corps entièrement
détruit, ravagé.
Quelques instants plus tard elle se retrouva de nouveau
auprès de l’homme . Elle affirma :
« Il nous faut trouver un trésor ! »
Il accepta gentiment cette proposition.
Le docteur eut une idée lumineuse pour trouver un trésor sans voler personne : pénétrer dans les sous-sols ou le vaste grenier d’un musée où s’entassaient des œuvres oubliées, à l’abandon, et dont personne ne tirait profit.
Le docteur eut une idée lumineuse pour trouver un trésor sans voler personne : pénétrer dans les sous-sols ou le vaste grenier d’un musée où s’entassaient des œuvres oubliées, à l’abandon, et dont personne ne tirait profit.
Elle réussit par ruse à déclencher l’ouverture d’un sous-sol
de musée ( en manœuvrant habilement un mécanisme de fermeture. )
Elle se retrouva alors dans une salle assez belle et chercha
à dérober un objet, un seul, celui qui ne nuirait pas à l’harmonie de l’ensemble, dans cette salle assez bien organisée
pour une cave. Elle perdit soudain son compagnon.
Mais elle aperçut des jambes de femmes dans une pièce
adjacente et se cacha.
De sa cachette elle pouvait voir une salle envahie
d’escaliers.
Comme le Boléro de Ravel, où un instrument vient
progressivement se surajouter à un autre, puis un troisième… et ainsi de suite
elle vit un nombre infini de gens monter et descendre à un rythme infernal
alors qu’eux ne la voyaient pas.
Trouvant cet univers particulièrement onirique elle regretta
que de son amoureux d’un jour ne puisse bénéficier de ce spectacle surréaliste.
Elle monta à son tour, et, au premier étage, elle rencontra
deux messieurs œuvrant à la restauration de deux vases.
Ils lui assurèrent qu’il s’agissait de faux, de contrefaçons
sans valeur aucune et lui offrirent aimablement les copies d ‘un vase de
Mésopotamie et d’un vase cloisonné de l’époque de Ming . Des reproductions sans
valeur.
Aussitôt donnés les hommes prirent une autre expression et
l’accusèrent d’avoir dérobé des vases
d’une valeur inestimable. A ce moment intervint le juge qui demanda à ce qu’on
lui cède les magnifiques vases.
A sa surprise, un des deux hommes frappa le vase avec une hache en
hurlant :
« Ainsi as-tu fait au vase à Soissons ! »
Chapitre
6 : Le sauvetage.
Oui, la petite était sauvée. Mais son frère et sa belle-sœur étaient morts.
La réalité se montra à Georges Valois d'un seul bloc, sans ménagement. L'homme tonna sa honte, son remords. Si ses dernières visites avaient été moins lourdes de menaces et de reproches ! Si sa bouche n'avait pas écumé quelques grossièretés, ces souffre-douleur des autres mots, ces cache-misère de notre impuissance ! Si ses énormes poings étaient restés crispés dans sa poche !
Si ceci si cela ! Peut-être que son frère ne lui aurait-il pas défendu l’accès de son cœur en lui fermant définitivement celui de son logis.
Jeanne Valois était une femme douce et maternelle. Elle sourit, bénissant de quelques sanglots les flagellations de cette conscience abattue. Comment n'aurait-il pas rugi sa peur, son amour pour la petite ?
Pour une femme,
un enfant est un petit être infiniment doux et fragile.
Alors pour un homme tel que Valois
dont la vie avait la simplicité logique d’un énoncé de problème d’algèbre dans
les manuels scolaires des éditions Nathan, qu’est ce qu’une petite fille ?
Répondons mathématiquement à cette question. Pour un homme tel que Valois dépassant d'une tête tous les costauds de ce
monde, dévorant en trois bouchées un
steak de 300 g, aspirant à lui seul l'oxygène d'une pièce à chaque bâillement,
ayant soulevé 686.400 tonnes de graines en 15 ans de travail, avait-il calculé
un jour avec ses camarades, pour un tel
homme tout en force et en bonté une petite fille c'était... c'était une chape
de plomb qui abattait ses muscles, une bourrasque d'amour qui enflait sa poitrine,
une inondation de lait qui déversait sa tendresse dans ses tempétueuses veines,
lui expliqua sa femme.
Sa petite nièce était ce qu'il
adorait le plus au monde avec son fils et sa femme. C'était pour eux qu'il se
levait tous les jours à 5 heures du matin, travaillant dur sans rechigner, évoluant
dans sa carrière. Il leur donnait toute sa force, leur livrait toute cette
énergie de bon cœur, comme il avait voulu la déposer au pied de son frère si
fragile, de sa femme et de leur petite fille.
Mais ceux-là ne savaient pas recevoir
simplement un tel cadeau. Il y avait beaucoup d'ombres dans leurs têtes. Par
contre, la petite l'adorait comme un dieu. Elle se jetait dans ses bras avec
une confiance si pure qu'il en devenait fou de paternelle tendresse.
Les colosses ont
rarement eu l'occasion de se trouver des ennemis.
Ils n'apprennent pas à se battre ou
se défendre pour vivre et sont généralement doux et paisibles. Mais quand un
homme de cette envergure se met en colère les actes dépassent souvent la
pensée. La violence des coups et blessures qu’ils infligent malgré eux
témoignent davantage de la débilité physique de leur adversaire que de leur
intention de meurtrir. Mais comme les autres fois le coup était parti,
voilà tout ! et la mâchoire ? Elle n’aurait pas du se trouver
devant son poing.
Cependant cette force herculéenne qui
avait tant desservi le père Valois permettrait peut-être à son fils Paul Valois
de sauver Julia.
Quand la rupture entre les frères
Valois eut lieu Paul n'était qu'un garçonnet de 12 ans, un garçon
particulièrement robuste et en bonne santé mais un enfant. A peine un an plus tard, la loi génétique du
père œuvra efficacement dans le corps du fils. Et l'évolution remarquable de sa
physionomie l’avait transformé en une caricature de lutteur qui ravissait tant
son père en le rendant bientôt méconnaissable à tous.
Le jeune homme ne perdit pas son
temps à écrire des poèmes pleins de douleurs ou de désirs exacerbés. Il avait
été très bien élevé aussi. Non !
Un garçon comme celui-là n'approchait
pas la vie en boitant, n’épanchait pas ses chagrins en secret. Il tonitruait,
tempêtait, gueulait, vociférait ses peines. Il se considérait comme un
chevalier servant qui devait voler au secours des faibles.
Car tout comme ses parents, Paul
adorait sa cousine Julia. Il la tenait pour sa jeune sœur qu'une stupide injustice
avait fait naître dans un autre foyer que le sien.
Le père Valois se languissait ainsi
que le reste de la famille de l'absence de Julia qu’il tenait pour sa fille.
Pour divertir son chagrin il regardait son fils, son miroir, sa fierté, la
viande de sa viande, le biceps de son biceps, grandir dans la démesure de la
puissance.
Puis il se mit à le considérer avec
un air de plus en plus songeur. Il n'était point sot et finit par comprendre
que si lui ne pouvait plus rien pour Julia, son fils lui, possédait la carrure,
le courage et la ruse nécessaires pour lui ramener son autre enfant à la
maison.
Voilà, il
entrerait dans la secte, enlèverait Julia et la ramènerait à la maison ni vu ni
connu.
Le "petit" trouverait
d'ailleurs là une saine occasion de se frotter un peu avec la vie et matière à
employer sa force. Et qui plus est, avec son bon tempérament, il obéirait à son
père avec joie, même si les circonstances devaient l'obliger à faire preuve
d'un peu de rudesse.
Quel jeune homme n'eut-il pas été
fier de se voir confier une si belle mission ?
Il sourit finement pendant quelques
jours à cette aimable idée ne voyant pas l'ébahissement de son entourage à qui
il ne parlait plus. Il avait quelques bonnes relations et put ainsi obtenir des
faux papiers pour son fils et le reste de la famille.
Puis un jour le père parla.
Curieusement sa Jeanne Valois n'émit aucune objection à ce que son fils
affronte de chimériques dangers que se plaisent à envisager toutes les femmes
du monde surtout quand elles sont mères. Valois s'enorgueillit d'abord de ce
que deux mâles de leur espèce surent la convaincre de leurs desseins belliqueux
sans faire les frais d'une longue discussion. Non que cet homme fut moins
habile qu'un autre à disserter mais il était assez sage pour comprendre
qu'entre deux interlocuteurs l'éloquence persuadait davantage que l'exactitude
des démonstrations.
Et ce qu'il redoutait le plus au
monde c'était bien les discours, surtout avec les femmes ! Si l'on ne
parvenait pas à faire entendre raison à un homme on pouvait toujours lui taper
dessus, mais avec une femme c'était une autre paire de manches, et les armes
étaient loin d'être les mêmes.
Heureusement son épouse n'utilisait qu'en de rares occasions ce
rapport de force inégal entre les sexes. Si elle ne discuta pas ce jour là, ce
n'était pas dans le but louable d'épargner le front de bataille à son fils ou
pour protéger son mari d'une vaine discussion mais simplement parce que la même
idée avait mûri dans son esprit.
C'est elle qui les convainquit qu'il
n'était pas nécessaire d'assommer une bonne douzaine de fanatiques de la secte
Saint François d’Assise pour arriver au but. Il n'y aurait ni castagnes ni
rapt. Paul entrerait et sortirait le plus tranquillement du monde de la secte
en qualité d'adepte s'il ne se laissait pas aller à son penchant congénital à
la colère.
Maintenant le
plan était sûr.
Ainsi, pendant quelques mois Paul
fréquenta assidûment tous les lieux abondamment approvisionnés en animaux.
Ainsi on put voir dans les jardins publics un colosse assommant ponctuellement
des pigeons scrofuleux par des projections de quignons de pains ou des rafales
de graines. Il dut déverser en quelques mois autant de tonnes de graines que
son père en avait transporté en 15 ans de labeur, recevant en contrepartie des
quintaux de fientes méphitiques, les pigeons appartenant à la seule espèce animale qui chie plus
qu'elle ne consomme.
Puis il adhéra à toutes sortes
d'associations dévouées aux animaux dont les adhérents, aussi actifs qu'un anus
de pigeon, propagandaient 7 jours sur 7.
Paul parut toujours un peu suspect
aux défenseurs des bêtes. Cela devait provenir du fait qu'il était le seul
membre actif à ne pas posséder le faciès de l'animal dont on jugeait
l'existence bafouée.
Pourtant il s'engagea partout, de la SPA à l'OSR (organisation de
la défense des rats) en passant par le féroce groupuscule des Amis des Pigeons.
Quand il n'était pas occupé à défendre avec véhémence les animaux au sein de
ces organisations, il ne négligeait aucune occasion de se montrer adorateur
acharné des bêtes.
Cette bonne action une fois
accomplie, il allait verser des larmes auprès des animaux enfermés dans nos
tristes zoos en tenant des propos courroucés à l'endroit des visiteurs de ces misérables
prisonniers.
A un moment les
Valois crurent que toute leur entreprise était fichue en l'air. La colère du
jeune homme envers ces ignominieux détenteurs de bêtes n'étant pas feinte, il
ne put se défendre d'en estourbir un qui lui intimait l'ordre de se taire.
Mais ce fait malheureux lui valut
l’intérêt de la presse à tel point qu'un article de journal parut sur un
étrange jeune homme nommé Paul Lesgourgues défendant avec une fervente passion
les droits des animaux.
Trois jours plus tard deux affidés de
la secte Saint François d’Assise tentaient de le gagner à leur cause. Paul joua
très bien le jeu, modulant des réticences bredouillantes à un enthousiasme
grandissant jusqu'à devenir immodéré pour la secte.
Quand le grand jour arriva, ce jour
que les Valois attendaient avec piété, le jour sacro-saint où Paul devint
membre permanent de la secte et admis à vivre en son temple, ce jour-là Paul
oublia son vêtement sacré.
Chapitre
7 : Testament spirituel de Louis Valois
à sa
fille Julia (1)
Lucien
jura fidélité et loyauté à son ami de la secte Saint François d’Assise. Ainsi
si Louis Valois venait à mourir sans pouvoir mettre en ordre ses affaires
privées l’adolescent devait remettre le testament spirituel de son ami Louis
Valois à sa fille quand elle atteindra l’âge de 20 ans (si possible). Le garçon
s'engagea solennellement à satisfaire cette mission si la mort devait frapper
plus vite que prévu et il s’empressa de mettre à l’abri les quelques feuillets
du crû du père Valois
"Je suis malade ... encore plus
malade quand je suis en vacances. Phobique. J'ai la phobie de tout. De
l'infiniment grand à l'infiniment petit il n'est rien qui m'apaise. J'ai la phobie
des rues, des gens, des trains, des vaches qui regardent passer les trains. Ils
ont tous des maladies connues ou reconnues. Des maladies qui se nomment, se
diagnostiquent, qui expriment par le dehors le dedans. Des maladies dont on
peut même parler aux autres sans
paraître indécent et qui peuvent à l'occasion faire de bons sujets de conversation
lorsqu'il n'y a plus rien à dire ou que l’on ne peut plus se plaindre de la
pluie.
Plus de perspective de naissances à
espérer. Ni d'achat d'une villa mitoyenne à Sainte Marie de Gosse pour
augmenter son capital d'espérance vie. Notre maladie est notre façon de ne plus
aimer la vie. De la quitter aussi. Ma maladie a moi fait froncer le sourcil du
médecin, transforme la bouche du psychiatre en cul de poule. Pauvre bête !
Tu revenais de l’école. Je sais lire! La fierté de ta voix
remplissant ton petit visage sans angles morts et tu t’asseyais sur mes genoux.
De toute façon mon corps avait été réformé en fauteuil par les services
médicaux. Marie et Julien jouent au ballon. Ballon ON.
Et tu l’écrivais sur ton cahier. Là
c’était déjà plus drôle.
Julien et Marie jouient au jardin.
Le papa et la maman de Julien jouient
au jardin.
A chaque ligne le grand trait rouge
de l’institutrice censurant les « i ».
Ils ont un chat Léon, Léon : ON
et un poisson, Poisson : ON. Au cas où les enfants ne comprendraient pas!
J’espérais vaguement pour ma fille que le chat boufferait le poisson mais
non ! Non, ON. Quel con ! Con, ON ! La saloperie de chat regarde
la saloperie de poisson. Saloperie d’école ! Et si on regardait un Tex
Avery fifille. Non je veux lire. Evidemment Marie et Julien ont un père, toujours
heureux, jamais malade.
Et toi papa qu’est ce que tu lis ?
Et toi papa qu’est ce que tu lis ?
Je ne peux pas me soustraire à une
horrible angoisse. J’ai tout essayé. User de toute ma volonté, durcir mon
regard, renoncer à la souffrance. Ne plus avoir peur de rien, penser à
quelqu'un que l’on n’aime pas et s'imaginer que l'on est cette personne pour ne
plus avoir peur de mourir.
Oui voilà : jouer un rôle pour éviter
d'être soi, étrangler sa conscience, ne plus s'aimer. Ce n'est pas possible !
De toute façon ce n'est pas soi que l'on aime ! C'est ce qu'on aurait pu être
si on avait eu un peu plus de chance ou de courage. Un père qui aimerait Marie
et Julien par exemple. Mieux : un père comme celui de Marie et Julien. Qui
aurait un point d’interrogation à la place des yeux, surmontés d’un accent
circonflexe. Qui aurait une bouche en croissant de lune dans une face de pleine
lune. Qui irait au match de foot. Qui achèterait une voiture pour promener ses
marmots. Qui achèterait des bonbons. Qui achèterait achèterait... Qui aimerait
que le ministère de l’éducation collectivise la vie privée de sa fille 6 heures
par jours. Un père qui…Qui..QI.
Un père qui ignorerait tout du bruit
et de la fureur, de Lewis Carrol, de Lobo-Antunes, de Barbara Pym, d’Adolfo
Bioy Casares de Thomas Man et de Virginia Woolf.
Aujourd’hui c’est dimanche Le Père
emmène Julien et Marie au cinéma. Julien dit : Youpi ! et Marie rit
tout le temps.
Et toi papa qu’est ce que tu
lis ?
Ceci est un médicament !
Ne pas dépasser la date limite d’utilisation
figurant sur le conditionnement extérieur.
Voilà ce qu’il lit papa.
Maintenant.
Je me dis qu'il faut changer ma vie,
lui donner un sens. Faire quelque chose. Mais insidieusement une question
m'étripe : A quoi bon ? A quoi bon, quand on songe à la taille de l’univers, à
l’ère secondaire rempli de dinosaures. A ce que nous devons faire des cendres
de nos proches une fois incinérés ? Les éparpiller au gré du vent ou
maintenir collectivement les résidus du défunt dans une urne ? Ca a
l’air drôle dit comme ça !
C’est pourtant des questions que l’on
se pose en vrai, dans la vraie vie, quand on tient sa tante, enfin ce
qu’il en reste, dans une boite ! Voilà la question qui détruit. La
question qui détrousse l'âme de son salut, la question qui fait pendre les
bras, qui repousse la vie du bout du pied, qui nous surprend en plein délit de
naïveté. Quoi donc ? Comment ai-je pu songer un seul instant pouvoir me
débarrasser de mes subtiles angoisses existentielles, de mes singularités de
névrosé par un simple acte de volonté ?
Une philosophie stoïque et simpliste
que me suggère mon paléolithique frère Georges en rimant : "quand t'as
trop de problèmes fait une course de 20 km, le corps au boulot est le seul
remède contre le poison du cerveau !"
Réveiller le dinosaure qui sommeille
en nous. Rembobiner le film de l’évolution, ne plus penser, courir avec une
peau d’ours sur le corps et renifler une femelle dans une grotte. Ce même abruti
de frère qui m’invitait à négliger l’organe de l’entendement pour fortifier mes
muscles ne comprit jamais mon entrée dans la secte. Et puis comment un footing
pourrait-il balayer les effroyables inquiétudes qui raisonnent dans ma tête
comme le vide dans une tombe ? Il faut dire que dans cette maudite famille des
Valois je suis le seul à être si faible. Il ne faut plus les écouter, surtout
celui-là : cet Abel joufflu, qui
mourra d'un excès de bonne santé. Il faut faire ce que je veux, mais justement
je ne peux rien et ne fais rien, mais alors strictement rien.
Bon alors procédons logiquement :
Comment j'arrive à conclure mes journées alourdies d'inactivités ? Je regarde
passer le temps. Voilà, mon existence se résume à ça : laisser passer le temps
filer sans l'once d'un projet. Il fallait m'en accommoder le mieux possible,
organiser ma terrifiante vie de névrosé autour de cet ersatz d'activité.
Réfléchir calmement, selon ma logique qui échappait à tous, sans me soucier de
l'ironie des bien-portants, de mon rabelaisien de frère bouffant la vie à
grands coups de canine. Puisque ma vie n'était plus qu'une
attente, une longue attente, non pas de quelque chose, mais plutôt
l’ajournement d'une attente, d'une éventuelle résurrection, il fallait rendre
cette attente plus humaine, plus rythmée.
J'ai trouvé : Le jour j'attendrais la
nuit, la nuit j'attendrais le jour.
Ô ! Merveille de l'intelligence humaine qui se surmène pour trouver
une solution dans les cas les plus désespérés. Peut-être qu'à partir de ce nouveau
rythme bradycardique, cette ébauche d'existence structurée par les astres, je
parviendrais à supporter la vie.
C’est les vacances. Marie et Julien font du bateau O avec leur
père. Il fait beau O. J’ai pas de bateau moi et en plus il fait un temps de
merde. Et toi qu’est ce que tu lis papa ?
ATTENTION !
Effets non souhaités et gênants.
Mises en garde.
Précautions d’emploi.
Voilà ce qu’il lit maintenant ton père.
A devenir à peu prés comme tout
le monde. Oui, mais cet "à peu prés" est justement un commencement
d'abîme. Je ne serais jamais comme les autres. Pourtant je me suis mariée non
pour suivre les injonctions de mon impitoyable frère, pour m’insérer dans le
moule de la normalité mais parce que mon double féminin existait. Ta mère.
ATTENTION !
Ce médicament ne doit pas être utilisé dans les cas suivants :
Et le sempiternel défilé de mode pharmaceutique, la procession des
prostatiques, des cardiaques, des insuffisants rénaux, des allaitantes, des
pré-pubertaires, des nourrissons, des sujets âgés, des pré-médicalisés, des
engrossés, des migraineux, des allergiques, des prédisposés aux maladies
psychiatriques. Hein ? Ne me dites pas que je n’appartiens pas au moins à
une de ses catégories de défaillants ? A mon avis j’appartiens à toutes.
Vous êtes déjà malade ! Vous
essayer de guérir et voilà qu’on essaie de vous assassiner en vous inoculant
d’autres pathologies.
C'est au moment le plus terrible de ma trentième année que j'ai rencontré un être paradoxalement intéressant pour moi. J'étais parvenu à un degré d’écœurement épouvantable. Tout m’écœurait. Le beau comme le laid. L’aquarelle au dessus de la télé qui vous rappelle qu’il existe d’autres perspectives que votre fenêtre avec vue sur voisin, un cancrelat qui vous observe, l’ennemi limitrophe. Le voisin : l’adversaire du pauvre ! Une gentille peinture vous rappelant qu’il existe un autre point de vue que le liseré de ciel s'élançant au dessus de l’appartement de votre voisin, identique et parfaitement symétrique au vôtre dans la tour d’en face.
Signalez à votre médecin ou à votre pharmacien tout effet non souhaité
ou gênant qui ne serait pas mentionné dans cette notice.
? ? ? ! ! !
A part la peste bubonique qu’est ce
qui n’a pas été mentionné dans ce musée de l’horreur ! Rien qu’en lisant
ça on risque de crever. La lecture
d’une notice de médicament peut occasionner des troubles graves chez certains
sujets ! Et je restais là, assis, lisant et relisant cette littérature
inspirée d’auteurs anonymes qui dilapidaient leurs géniaux augures dans des
boites de médicaments. Dans un style clair, épuré. Pas une note en trop, pas
une en moins. Du Mozart.
Le gouffre de l’angoisse qui s’ouvre sous vos pantoufles à chaque ligne. Comment lire autre chose après cela ? Cet effondrement du mastodonte shakespearien par une simple question : Toubib or not Toubib ?
Le gouffre de l’angoisse qui s’ouvre sous vos pantoufles à chaque ligne. Comment lire autre chose après cela ? Cet effondrement du mastodonte shakespearien par une simple question : Toubib or not Toubib ?
- Chéri prend ton cachet sinon tu vas
renifler toute la nuit.
- Borgia va !
Il y avait ce que j'aurais voulu aimer et ce que je n'aimais pas.
Et puis tout a basculé, tout est devenu étranger, stupide morose, implacable,
abject.
Mozart insupportable malgré sa
beauté. Mais ce n'est pas une musique sur laquelle on s'épanche. S'épancher,
une abjection de plus. C'est bien cela que nous faisons lorsque nous croyons
aimer.
Cette chose répugnante : l'épanchement.
On s'approprie des choses prétendument aimées : une musique, une femme, un
livre, un animal et on se répand dessus. Evidemment, m'étais-je dit, une œuvre
d'art n'appartient à personne en particulier. Un cerveau qui répand sa sève -
même la plus noble- n'est qu'un cerveau donateur, un bien appartenant à la
communauté.
C'est bien fait après tout ! Personne
n'oblige personne à se donner aux autres. Aussi grande soit une œuvre, n'oublions
pas qu'elle procède de la bassesse d'un don collectif. Et si mes plus
grossières pensées se sont vautrées dans œuvre la plus subtile, la plus douce à
Dieu, à qui la faute ? Nous sommes au monde pour extorquer l'art, piller les
autres, escroquer la générosité des mères, voler nos hérédités paternelles.
- Papa n’éteint pas la lumière !
J’ai peur du noir, me criais-tu tous les soirs. Alors je restais là à ton
chevet. Nous tâtonnions dans l'obscurité de ta petite chambre jusqu’à ce que tu
touches les portes de la reine de la nuit. Seuls quelques enfants sont capables
de la trouver t’expliquais-je : les descendants des fées, les petits
éternueurs, les coureurs de furets ainsi que les jolies petites filles qui
récitent leur prière à l’envers.
- Si je la sens ! Papa j’ai
touché la porte ! Et je devinais tes grands yeux étonnés.
- Pousse la porte. Chut, fais moins
de bruit tu va réveiller le vouivre aux yeux pers !
- Et maintenant ?
- Maintenant caresse la troisième
fleur du huitième rang à droite. C’est la plus jalouse.
- Mais je ne la trouve pas. Il y en a
trop !
Tu jouais dans notre jardin
imaginaire en répétant tout le temps : et maintenant ? Qu’est ce que
je fais maintenant ? Arrose le petit chêne qui bourdonne à tes pieds, il
s’est fâché avec la pluie. Pourquoi ? Parce que ses petites racines
refusent de goûter la salive des escargots qui s’est évaporée dans l’eau de
pluie. Et nous inventions des histoires merveilleuses. Ta mère, dans la pièce à
coté où sévissait la télévision, avec une voix de tendre reproche nous invitant
à continuer.
- Il faut que la petite dorme
maintenant. Demain elle va à l’école !
AARGH ! L’école ! Oui mais
pour l’instant fini le Ducon la joie de père qui avait un jardin où Marie et Julien
cueillaient des fleurs. Julien et Marie et sa clique d’animaux
domestiques ! Claquemurés dans leur cartable. Toi tu es ma princesse, ma
vie, mon amour, moi ton guide aimant et nous voyageons, voyageons, si loin.
Plus loin que les oiseaux ? Là où personne ne t’avait encore enlevé à mon
amour. Loin de ce monde, loin de ton oncle dont la gaieté fratricide rampait
déjà comme le serpent dans notre paradis.
- Maman, encore un peu ! C’est
la guerre entre les nombres et les mots. Le six va reculer l’horloge si
l’imparfait n’avance pas plus vite !
Et on avait nos 5 minutes supplémentaires. Le temps que la nuit apprivoisée
vienne se lover dans tes beaux yeux.
J'avais perdu foi en tout, ceci peut
paraître commun et il est en fait commun aux hommes de perdre confiance. La vie
prend le dessus et ce pessimisme est somme toute plus conceptuel que
tyrannique. Chez moi rien de tel, ma perte de foi avait un caractère absolu car
elle avait précisément lieu dans les moments cruciaux de l'existence où l'on a
besoin de s'accrocher à quelque chose.
Il y avait aussi
les autres. Les autres ne sont que ce que moi–même je me suis interdit
d’être....par répugnance évidemment.
C’est
l’anniversaire de Marie et elle invite tous ses copains. La mère toujours
derrière sa putain de fenêtre avec son putain de sourire. Et le père ! Ah
le salaud ! Le père qui ce jour là a payé un prestidigitateur – avec un
mot pareil nos gosses nous le dégueulaient 20 fois de suite, oui il a payé un
prestidigitateur pour distraire les morveux s’ébattant dans son putain de
jardin. Mais qu’ils les foutent nos T3 de merde dans leur bouquins de merde qui
ont été spécialement conçu pour nos vies de merde !
Qu’ils en parlent
des poissons rouges de merde qui ont pour seul biotope officiel les fêtes
foraines de merde. Qu’ils leur expliquent que ces poissons « rouge
merde » n’ont qu’une espérance de vie de merde n’excédant jamais plus
d’une semaine. Une semaine de merde à se décolorer, le temps de saloper nos
bocaux de merde. Et leur mort de merde, flottant le ventre en l’air, et leur
enterrement de merde, qu’ils la racontent !
- Mais si ma
chérie papa l’a emmené au cimetière des poissons.
- Non c’est même
pas vrai, je l’ai entendu, il a tiré la chasse !
Les autres. Comment leur échapper ?
Je ne les aime pas, j'en sais trop sur eux sur moi pour tenter d'aimer
quelqu'un. Personne n'imaginera jamais la difficulté d'être seul, la dose
d'astuce et d'ingéniosité que j'ai utilisée pour parvenir à cela. Etre seul. Il
y avait une pensée à laquelle j'étais destinée et il me fallait le déterrer partout.
Creuser la terre de mes yeux
avec ma pensée. Cela ne se partage avec personne. Il faut cependant maintenir
une attitude, car à quoi bon faire participer les autres à cette découverte,
celle qui justement vous prive d’intérêt pour eux que vous n'arrivez plus à
écouter.
Ce serait absurde d'expliquer cela car il faudrait les entendre encore
un peu. Une dernière fois. La vie est faite de ces misérables "dernières
fois" inutiles et surnuméraires, de ces prolongements vains et fastidieux.
Maintenant je vis avec mon monde intérieur. " Mon petit monde" Comme
ils disent. Là aussi j'étais en désaccord avec eux. Ce monde, le grand, dans le
sens où ils ont pétrifié ce mot, où toute innovation, tout changement n'est
qu'une répétition à peine masquée de l'histoire. Un monde où l'on assassine
toujours le même cadavre.
- Bonsoir monsieur Valois, je vous présente Monsieur Séguier, il
travaille dans l’école en qualité de psychologue scolaire. Si nous avons tenu à
vous rencontrer c’est parce que Julia tient des propos qui m’ont un peu
inquiété. Elle réclame un autre livre d’école à cause du papa de Julien.
- Oui. Bien.
- Oui. Bien.
- Cela ne vous paraît pas...comment dire…anormal ? Et puis votre
fille vous compare toujours au personnage du livre de lecture figurant le père
de Julien.
- C’est normal.
- Comment ? Vous dites ? Mais laissons cela ! Bon par
exemple. Aujourd’hui nous avons lu comme d’habitude... Et alors que nous
lisions que Julien avait un rhume... Pourquoi riez-vous ? Ce n’est pas
drôle monsieur Valois. Mais pas drôle du tout.
- Pourquoi Julien est mort ?
- Hein ! ! !
- Normal. C’est à cause de la
page précédente où il est écrit que mercredi le père avaient emmené Marie et
julien au Flunch. Le fumier ! Listeria monocytogenes, la maladie de Creutzfeldt-Jakob.
Vous connaissez tout de même !
- Monsieur Séguier vous voulez peut-être ? Non ? Bon, je
croyais... Donc après la lecture où le père de Julien et Marie survécut...
votre fille a déclaré et je la cite : mon papa lui va être le plus grand médecin
du monde, il va guérir tout le monde. Il lit tous les médicaments et il dit
qu’il va attraper toutes les maladies. Sans me décontenancer je lui ai demandé
pourquoi vous guéririez tout le monde ? Elle m’a répondu qu’après que vous
ayez attrapé toutes les maladies il n’en resterait plus aucune sur la terre.
J’ai demandé à monsieur Seguin. Heu...pardon Séguier de faire un bilan
psychologique.
- Oui, j’ai testé votre fille et il me semble qu’elle a du mal à
établir une démarcation entre le réel et l’imaginaire.
- La faute en revient à vos manuels. Où voit-on ailleurs que dans la
mauvaise littérature contemporaine et les manuels scolaires une absence totale
de référents actuels. Il manque des ascenseurs, des murs taggués, des marées
noires, des « jeunes », des tournantes, des obèses, des métros, des
voitures brûlées, des parents normaux...
- Normaux ?
- Oui les vôtres ont des airs de feuilletons franco-allemand des années
cinquante.
- Oui, certes. Mais vous...
- Quand on a la chance d’être un original on ne revendique pas la
normalité.
- Bon, je vois que monsieur Séguier semble très amusé...Pour ma part je
vous engagerais....
Et gnagnagnagnagna.
Ma solitude ne m'a donné aucun
bonheur particulier, elle m'a simplement éviter de trop côtoyer ce sentiment
vil et honteux qu'est la haine. Je me suis fait pourtant piéger. On a beau
s'abstraire des autres il y a toujours quelqu'un pour vous rapatrier dans le
relationnel.
Je voulais que cette femme soit
heureuse. Mais le désir de son bonheur n'a rien à voir avec son bonheur à elle.
J'étais affublé d'une chose qui ne me servait à rien : la volonté de son
bonheur qui ne pouvait y contribuer. Ajoutons à cette insuffisance que je suis
un être malheureux. Etre malheureux vous confine dans un espace très étroit si
exigu qu'il ne peut contenir que soi et encore un soi mutilé d'amplitude !
La place que vous procure cette
malédiction est si minuscule que l'on ne comprend pas comment on a pu y entrer
ou vous y propulser. Les contorsions que vous impose cet état confiné demandent
une extrême agilité sur le repliement sur soi. Les gens malheureux sont des acrobates
cérébraux de haut niveau.
Le plus simple serait d'être heureux.
Mais le simple n'est nulle part surtout pas chez les hommes aussi compliqués
que moi.
Ton institutrice continuait à sévir.
« Bonne fête papa ! » Et tu récitais un poème idiot qui me
racontait que ma fille aimait son père. Tes mots inexpressifs s’entrechoquant
au même rythme que tes boules de clac- clac.
Pentecôte, ascension, fête des pères. Est-il possible qu’un père soit
heureux ce jour là !
Aussi personnel qu’une gerbe de
fleurs déposée au pieds des monuments aux morts. Après la poésie, l’empreinte
de ta main dans une bouse de plâtre. Puis une imitation de Mondrian qui ne
dupait personne. Et une motte de terre emprisonné dans un bas surmonté d’une
pelouse en guise de cheveux avec des gommettes figurant les yeux et un coup de
feutre pour la bouche.
Ta mère, elle, avait eu droit à
l’inénarrable cœur en papier mâché, à un cadre en pâte alimentaire et à un collier
de bon goût aussi. Toute la décharge publique devait se recycler à l’école
pensions-nous à chaque fois, comblés par nos pots de yaourts enluminés
d’extraits d’emballage divers. Et dire que je t’expliquais les peintres
russes ! Si tu avais eu le temps de me connaître tu m’aurais aimé j’en
suis sûr.
J'appartiens au monde des infortunés
travailleurs et évidement j'avais réussi à dégoter un emploi qui ne m'offrait
que peu de possibilités de communiquer avec l'Autre. Ou s'il y avait rapport
avec autrui, le conventionnel le plus rythmé me protégeait de toute relation
vraie. " Oui, non, merci, bonjour " voilà à quoi se limitait mes
transactions linguistiques avec des gens psychologiquement inoffensifs avec
lesquels je collaborais. Quelques fantomatiques collègues de bureau tentèrent
des réflexions à propos de météorologie, mais humant ma réserve même pour ce
sujet de concierge, on s'en tint à un bonjour poli et discret car je n'étais
pas dupe au point de croire qu'une telle causerie n'incluait aucun danger.
Nenni !
Il suffisait de goûter chez l'autre
un similaire enthousiasme pour un ciel ou surtout une analogue mélancolie, pour
une atmosphère donnée pour que s'ébauchent quelques affinités de ressortissants
de saison. Donc une curiosité.
Sans l’école, sans ton oncle, tu
m’aurais aimé, oui j’en suis sûr. Evidemment qu’il te fascinait ce colosse qui
te faisait hurler de rire par ces grimaces stupides, ses courses effrénées. Qui
se mettait à quatre pattes en jappant.
Son admiration sans borne pour chacun
de tes progrès. « Non ? Ce
n'est pas possible ! Ce n’est pas toi qui a fait ça ? C’est trop
dur ! » S’écriait-il extatique en semblant réellement s’enthousiasmer
pour cette paire de jumelles confectionnée à l’école. Deux rouleaux de papier cul peints en vert caca d’oie et reliés par une ficelle- que nous étions
obligé de poser sur le buffet déjà surchargé de présents du même genre. Et toi
de lui répondre tremblant de fierté « Si, c’est moi ! » tandis
que ta mère et moi plein d’espoir pour notre buffet essayons de te persuader de
donner les jolies jumelles en P.Q à ton tonton chéri. Ton oncle ! Mon
frère ! Mes frères ! Je les hais tous. Comment te faire comprendre
mon enfance et ce que tu représentes pour moi !
Quand je vins au monde une production
implacable de six frères m’avait précédée ! A part notre mère pas un seul
concept féminin dans la maisonnée ! Six carrés de muscles montés sur
de solides jambons glapissaient autour d’un autre carré de muscle format
supérieur qui leur jetait quotidiennement un ballon. Six lourdauds s’affrontant
perpétuellement sur un terrain de foot. Et tout ce beau monde devint pubère !
Imagine des étendoirs remplis de slip
XXL, de tricots de peau, et de tenues de sport. Des kilo de couilles poilues
sur les bancs d’une cuisine de 24 m2 saturée de rots et de pets. Moi, je naquis
avec des facultés intellectuelles ! Ils me traitèrent avec pitié et
gentillesse je l’admets. Ton oncle émergea de la portée. Il était le plus
colossal et le plus fin. Il s’intéressait à mes lectures ! Je lui parlais
de Lewis Carroll.
Le secret est là : rester seul c'est
vaincre sa curiosité, chienne toujours prête à renifler les dessous de nos
confidences. Mais j'ai pris mes précautions comme on le voit.
Cependant il y
eut le phénomène paradoxal de la guichetière.
Le guichet et la guichetière,
contenant et contenu étaient le haut lieu de l'ennui et de la désolation. Tout
individu possédant un minimum de sensibilité ne pouvait pas se laisser dépraver
par un guichet et ce qu'il y avait à l’intérieur : une guichetière.
Je n'ai même pas eu la présence
d'esprit de l'envier. Au premier coup d’œil que l'on risquait sur elle, on
comprenait immédiatement qu'elle, au moins, n'avait pas à se battre pour
sauvegarder sa solitude. C'est malheureusement la raison pour laquelle je n'ai
pas pris garde à cette Carmen de tranchée. Je croyais pouvoir la regarder
compter et recompter sa paperasse sans risquer de contracter une forme inconnue
de passion. Donc je me suis laissé aller à contempler ses doigts translucides,
son visage étrangement blême comme peut l’être celui d’un nègre, déformé comme
celui que l'on redoute derrière un œil-de-bœuf. Des années à attendre,
quotidiennement, à heure fixe, pendant trois minutes, jamais plus, jamais
moins, un formulaire rempli par les soins de cette femme fanée. Masse noiraude
et brune, quasiment inexistante.
Je ne pouvais même pas la qualifier
de pâle reflet de la vie. L'expression aurait déjà été trop virulente aussi car
il se dégageait de la guichetière une étrange impression : elle possédait la
corpulence d'un mort. Bien qu'elle fût lardée de cholestérol, elle faisait
penser à un cadavre et non au cliché de la mama noire inféodée à sa maîtou’ess.
Comme si le copieux de sa chair n'avait trouvé aucun destructeur plus puissant
qu’elle ! Sous sa chair il n'y
avait rien, pas même un os. Et si ça bougeait ce n'était que sous l'action
d'une force magnétique émanant des billets et des formulaires dont elle était
en possession.
Si un bourgeois avait eu le loisir de
contempler la guichetière avec ses billets il eût été à jamais dégoûté de
l'argent. Donc mis à part ce dégoût à la portée du premier bourgeois venu,
comment aurais-je pu me méfier d'elle ? Et pourtant mon imagination finit par
vaciller, mon instinct trembla.
Et puis vinrent les samedis où tu
attendais ton oncle. Où tu ne faisais qu’attendre ce jour-là les autres jours
de la semaine. Ton oncle qui te faisait aimer la réalité. Qui avait jardin et
balançoire. Qui avait gravi les échelons tandis que je les dégringolais. Qui
t’emmenait à la plage, au restaurant, à la montagne. Le Judas.
Moi qui lui racontais des nuits
entières Lewis Carroll, fils unique à s’occuper de petites sœurs. Une petite
sœur que nous rêvions tous deux. Avec de belles boucles anglaises, des nœuds
dans les cheveux, une petite robe, un parfum de douceur. Il pleurait pourtant
quand je lui racontais ce qu’était une petite sœur. Quoi faire d’autre avec une
petite fille que de raconter la plus belle histoire du monde. Et je lui lus
Alice au pays des merveilles.
Ce coté ritualisé donc anesthésiant
de nos entrevues depuis de nombreux mois, a rendu encore plus anodin cet
effrayant danger que comporte toute rencontre.
Ajoutons à cela que notre rencontre à
nous, la guichetière et moi le captif de mes inquiétudes, est à la fois réelle
et irréelle. Ce qui répondait déjà à une situation métaphysiquement
intéressante.
Evidemment je ne m'explique pas du
tout le coté réel quoique je fus certain qu'il existât ! Déjà, vu sous cet
angle, l'angle de la compréhension, ce réel à la limite du fictif tendrait à
devenir irréel. Passons. Par contre, je sais ce qui est irréel. Le temporel. La
bonne part revient comme il se doit à la guichetière. Alors qu'elle arpentait
ce lumineux temps rectiligne dont j'étais exclu, moi, je sortais d'une anomalie
temporelle, d'un cul de sac de l'espace-temps à cause de ces frauduleuses trois
minutes de ma conscience qui creusait l'existence de la guichetière au lieu de
les accorder à mes introspections permanentes.
Que cela ait un sens ou n'en ait pas
revient au même d'un point de vue émotionnel. Car les deux alternatives : avoir
tort ou avoir raison d'éprouver cela m'effrayaient d'une égale façon.
L'idée de divaguer ou l'idée de ne
pas divaguer sont ici également perturbatrices puisque leurs conséquences respectives
sont également sinistres : être fou ou être exclu du temps.
J’expliquais à ton oncle qu’Alice au
pays des merveilles était le livre qui avait été le plus commenté par des
experts les mieux qualifiés dans les spécialités les plus diverses. Je lui expliquais
l’imaginaire de l’auteur s’inscrivant dans la logique la plus pure. L’insolence
et le génie ironique de son œuvre. Mais peu nous importait cela car nous étions
en deuil d’Alice à la fin du livre. Elle était plus importante que toute personne
en chair et en os pour nous. Et bien cet homme là m’a volé ma fille ! Le
soir, épuisée par les randonnées pédestres organisées par ton oncle, tu
t’endormais sans qu’il me fut nécessaire de te raconter une histoire. Fini les
histoires que je t’inventais toute la journée et qui me rendaient si heureux.
Mes lèvres soufflaient pourtant dans le vide de ton sommeil les histoires les
plus belles qu’un père ait pu inventé
pour sa fille.
Ta mère venait me chercher doucement.
« Viens mon amour, tu lui raconteras cela demain ! ». Elle
essuyait mes larmes sans pouvoir elle même pleurer. Je suis le seul à l’aimer
ta mère. Ta mère, si timide, si honteuse d’elle même, qui n’osait croire
qu’elle méritait une si jolie petite fille. « Vous savez, vous avez une petite
fille adorable ! » nous assenait-on chaque année scolaire avec cette
nuance de mépris et de dégoût pour nous, les vilains. Nous n’étions pas digne
de toi, nous. Ta mère, la pauvre, comme elle souffrait !
Mon œil, expert dans la dissection
des âmes, se rivait trois minutes sur cet être que l'on pouvait difficilement
qualifier d'humain. La guichetière, elle, ne me regardait pas, elle me
vérifiait plutôt, elle examinait si je correspondais bien au bon formulaire et
sa pensée ne semblait jamais aller au-delà. Non ! L'aspect machine vivante ne
me captivait pas car pour un homme intelligent il n'est pas de sujet médiocre,
tout étant à la mesure de notre analyse. Mais ces prétendus hommes-robots ne
sont que des vues de l'esprit. Derrière le visage le plus impénétrable ou l'attitude
la plus rébarbative se terre toujours une âme. Ni plus ni moins.
Et cela arriva. La chose poétique se
commit avec la guichetière devant mes yeux ébahis. Ce qu'elle fit relevait de
l'improbable. Il faut comprendre que les années où je l'ai examinée, je l'ai
toujours vu remplir des formulaires, compter des billets, sans que son visage
n’exprime une quelconque expression qui témoignât le reflet d'une vie
intérieure. Un jour pourtant je vis deux actes simultanés se produire. Ses
gestes vérificateurs, bureautiques cessèrent un instant et ses yeux purement
administratifs se levèrent du dessus de son bureau où on les avait à jamais cru
fixés comme les membres du christ. Son regard en s'élevant traversa tout, comme
si les êtres et les choses qui l'entouraient n'étaient que les barreaux d'une
infernale prison. Il transperça la pièce, le monde, l'univers. Ce regard sans
fin qui ne se posait nulle part dans le vaste monde et sa main, oui son
indicible main caressa le contour de son visage pour éprouver le dessin de son
profil divin. Les phalanges modelaient l'intime jonction de sa chair avec le
monde, esquissant l'invisible présence d'une pensée infinie. Je tombais
immédiatement amoureux de ce regard de cette main et de cette femme. Je ne sais
ce qui me poussa à agir avec une telle assurance. L'extrême beauté de ce moment
qu'elle m'avait offert, promesse d'autres merveilles, plus excitant que la
nudité, plus vrai qu'une parole.
Je la connaissais désormais trop bien
pour comprendre qu'elle ne pouvait ignorer qui j'étais. Son amant de toujours,
le prince charmant qu'elle attendait. Alors doucement je pressai sa main en lui
demandant de me l'accorder pour la vie.
Nous nous marièrent le jour suivant car elle accepta très simplement mon
offre. Je dus tout de même la présenter à mon frère Georges ainsi qu'à son
épouse qui, pour adoucir mon célibat, m'avaient offert gîte et couverts tous
les jours de la semaine pendant de longues années.
Je craignais une réaction de recul ou
d'identique ironie à l'instar de celle que m'avait offerte mes méprisables
collègues de bureau à l'annonce de notre mariage. Nous n'avions d'ailleurs pas
d'autres proches ni autres relations d'hypocrite amitié. Mais mon bougre de
frère réagit comme le meilleur des hommes ce jour là. "Agnès ma femme".
A peine ces paroles murmurées, le champagne coulant à flot, la liesse. Il serra
ma femme dans ses bras de brute avec une bonne chaleur déclarant qu'elle était
de la famille. Il ne la jugea pas, ne vit pas non plus que j'avais épousé une
femme qu'aucun homme n'avait voulu. Il pleura de joie, l'ami. Vraiment. Il
était vraiment heureux pour moi et regardait ma femme comme une femme. J'eus
droit à de viriles bourrades, à ces ruades de tendresses maladroites, pendant
que sa jolie et douce femme - sa femme à lui - prit à part la jeune épousée. Ta
mère. Mon ange gardien. Elles échangèrent toutes deux un sourire de gracieuse
complicité, pour nous laisser organiser la vie entre hommes, pour que les deux
frères puissent plaisanter sans restriction. Je les avais mal considérés. Ils
m'aimaient. Je lui en voulus presque de me culpabiliser de l'avoir si mal jugé
mais ce jour là j'étais un homme trop heureux. Un homme comme les autres.
Echangeant avec son frère des coups de poings affectueux, des propos idiots qui
nous faisaient rire. Un homme qui n'était plus seul. Je te portais déjà.
Chapitre 8 : Une religion giboyeuse
" Pourquoi pleurer ?"
demanda le gourou à une assemblée qui souriait sans raison particulière.
Résolument conformes les uns aux
autres, ces clones de l'ennui n'avaient pas motif à se lamenter.
Chaque adepte serrait contre sa
poitrine la robe de l’animal d'élection dont il devait se revêtir pour la
prière. Un discours purificateur devait préluder ce grand carnaval dont chaque
membre se considérait comme le dépositaire le plus pur, ne pensant plus, suant
peu, ne sachant pas véritablement ce que valent les choses et ayant renoncé
très tôt à l'apprendre mais pensant que cela ne s'appelait pas le mensonge.
Ce n'est pas mentir que de croire
chacun de son coté et d'être en l'absence des autres.
"Pourquoi pleurer ?"
scanda-t-il à nouveau.
Son regard halluciné défiait tous les
masques inconsistants des adeptes qui ne s'étant jamais posé une telle
question, tendaient impitoyablement leur cou vers le Gourou pour recevoir le
couperet de la réponse.
Le scandale éclata dans le troupeau.
Une nouvelle recrue ignorant la mécanique des séances de purification
consistait essentiellement à la boucler répondit :
"Ma femme m'a quitté ! Je suis
seul, abandonné et trahi. Voilà !" intervint piteusement l'homme ou plutôt
le très jeune homme qui venait d'improviser cette plainte. Ce jeune adolescent
de quinze ans possédait une corpulence si exceptionnelle et une énergie si
extraordinaire dans les traits de son visage de jeune voyou que l'on pouvait
aisément croire qu'il s'agissait là d’un adulte endurci par la vie.
Si notre jeune ami avait feint d'ignorer que l'emploi des phrases
interrogatives par un orateur n'était qu'un pur effet de style, c’était
uniquement dans le but d'attirer sur lui, au plus vite, l'attention d'une jeune
auditrice qu'il n'avait pas revue depuis deux longues années.
La fourrure artificielle d'un ours
qu'il tenait entre les mains et qui devait le travestir quelques minutes plus
tard le rendrait encore plus méconnaissable à sa jeune cousine. Il craignait de
ne pas être reconnu par Julia qu'il n'avait plus rencontrée depuis le temps de
la spectaculaire métamorphose pubertaire. Métamorphose qui avait complètement
transformé sa physionomie.
Ce qu'il voulait il le savait :
Enlever cette enfant le plus vite possible.
Effectivement il fallait agir
expéditivement car il faut ajouter à ces tracasseries d'identification d'autres
désagréments qui ne manqueraient pas d’apparaître tôt ou tard. La dépouille de l'ursidé 100% synthétique
qui devait le déguiser était le trophée de sa première bataille contre la
secte. Elle l'avait toutefois obligé à abandonner une victime assommée et
ligotée qui pouvait être découverte à tout moment. Pour l'instant tout allait
pour le mieux. Un petit visage mutin, rayonnant de joie se tourna vers lui accompagnant
son sourire d'un signe discret de la main, tandis que des mines indignées, des
murmures de réprobation soufflaient dans la caste des élus. Comment avait t-on
osé interrompre l'oracle du Clairvoyant ?
Evidemment celui-ci fut à la hauteur. D'un sourire amusé et d'un
geste christique il réussit à calmer l'incident avant de continuer : "Mon
ami, bien que nous ne pratiquions pas ici la psychothérapie de groupe... il
laissa quelques secondes s'écouler avant de poursuivre son propos pour offrir
aux adeptes éclairés le plaisir de goûter son bon mot.
- Je vais te répondre. Je te crois
dans l'erreur quand tu penses avoir pleuré pour tout ce que l'on te reprenait,
alors qu'au fond tu t'es toujours langui de ce que l'on ne te donnait pas.
Peut-être est-ce là le signe d'un
indélébile orgueil ! Si l'on te dépossédait c’est que ces
choses reprises ne t'étaient pas vraiment destinées et donc ce n'était pour toi
qu'un moindre mal qu'on te les retirât puisque tu n'en étais pas le juste
réceptacle. Je sais ta souffrance face à la trahison, à l'abandon. Te dire que
tout ce que tu as vécu de beau n'était que pur mensonge et que ce mensonge au
plus fort de son expression portait le masque de la vérité. Car ce n'était
qu'une mascarade et rien d'autre mais nous y croyons parce que le masque se
moule parfaitement à l'instant délicieux que nous vivons ou croyons
vivre !
Pour l’homme, la vérité apparaîtrait
dans les moments les plus chauds, les plus intenses de la scène de sa destinée
car s’il veut continuer à éprouver l'émotion et si surtout il désire préserver
l'image du précieux instant il faut bien le qualifier de vrai ! Et toi tu veux
continuer à croire que tu as été heureux et que le départ de ta bien-aimée
n'est qu'un accident dans ta vie ! Non ! Homme vaniteux dont le désir veut
occuper à lui seul l'espace de la lumière. N'attends pas de la vie qu'elle
s'identifie à tes rêves et réplique dans ses atomes tes dupes sentiments ! Te
figurer au-delà du réel, prés de tes souvenirs immatures dans les replis d'un
monde où n'existent que tes pensées ! Regarde sans faillir la réalité : Tu t'es
trompé. OUI ! TU T’ES TROMPE ! Il faut lever les yeux plus hauts que
ton humiliation pour que l'ordre de la divination dispose de l'homme. Chante la
gloire de l'animal, gardien intact de la vérité !
Ami, tant que ton âme errera sur ta
vie d'homme, le châtiment régnera car il est la nature même de l'homme. Car
l'homme est faux et l'animal est vrai !
Gloire à toi apprenti-animal
!
Paul n’eut pas le
temps d’analyser ses sentiments plutôt admiratifs pour cet homme. A peine cette
diatribe terminée celui-ci enchaîna :
- Maintenant
prions.
Ainsi ils prièrent et ça ne prenait
pas l’allure d'un gospel, railla intérieurement Paul. L'atmosphère saturée de
déclins, les corps des fidèles raturés de bruits. Les organes eux-mêmes taisaient
leur désobéissante présence.
Comme des momies revenues de leurs
pagailles intestinales, les adeptes revêtirent leur costume d'apparat sans un
bruit et ensemble ils s'abandonnèrent à leurs litanies. A pas feutrés le gourou
se plaça devant cet ingénieux dispositif optique faits de miroirs munificents
et d'images superposées. L'hologramme d'un tigre apparut.
Un filet de voix composé de mille
murmures souffla :
- Les animaux ont fait une fête à
laquelle la science n'a pas pointé son nez.
Et les animaux
lui en surent bien gré.
- Car lorsque l’astronome ne compte
pas ses astres pas plus qu'un autre il n'est généreux.
Nous n'avons bien
que deux yeux que je sache ?
Et quand l'infini
de la mort comparait,
De quel œil
faut-il la regarder ? Interrogea le félin.
- Les animaux ont
fait une fête que l’armée n’a pas réglementée, scandèrent les récitants.
- Le général
attend, reniflant l'odeur des plaies
A chaque siècle multipliées,
A chaque siècle multipliées,
Rouvertes, chaque
fois, pour l'amour des cocardiers,
Auquel il a
légué, comme un père à ses fils
Les armes, les
aversions, les souffrances infâmes
Et le regard
monstrueux de ceux qu'il condamne.
- D'ailleurs les animaux on fait une
fête où les hommes n'ont plus gouverné,
La raison n'est
plus à préciser, ajouta le rongeur.
- Les animaux ont fait une fête où aucune doctrine n'a régné
- Les animaux ont fait une fête où aucune doctrine n'a régné
Il faut dire que
chacun sut en profiter, poursuivirent les adeptes.
- Moi lapin, je ne sais pas s'il faut
vivre pour manger ou manger pour vivre mais en tout cas ce que je sais c'est
que nous vivons pour être mangé, pleura
l'ectoplasme.
Les récitants sourirent avant de
déclamer :
- Les animaux ont fait une fête
Où la mort n'avait plus qu'à se tuer !
Où la mort n'avait plus qu'à se tuer !
Il faut dire
qu'elle n'est pas bien gaie !
- En cette occasion pourtant elle
s'était fardée, couina le rat en trois dimensions
mais c'était avec le sang de ses
victimes,
Oiseuses de leur éternité.
Et lorsqu'elle
voulait faire des rimes
Les vers de sa décomposition
Laissaient à
l’œil une étrange vision.
Pour ce qui est
de l'inclination de cette grande joyeuse
Veuve de
personne, et de tout le monde cause le deuil,
Pour assouvir sa
passion odieuse,
Le parfum du
sépulcre il lui faut respirer.
Vous parlez d'une invitée !".
Vous parlez d'une invitée !".
- Les animaux ont fait une fête
Où seul le diable
fut invité.
Il est pourtant
bien mauvais !
Cependant il faut
l'avouer :
Si tous
prétendent nous aimer...
- Il est le seul à ne pas défendre sa
cause, conclurent les affidés.
Paul fut frappé par cette prière
inattendue. Une fois de plus il ne put s'empêcher d'éprouver une certaine
admiration pour le Gourou. Son sens de l'humour et des facultés raisonneuses
assez impressionnantes étaient manifestes. Il ne comprenait cependant pas que
cet homme de talent puisse s'égarer dans des mascarades aussi ridicules.
Pourtant il n'avait rien à voir avec ces manipulateurs répugnants qui se
prétendaient missionnaires d'un savoir cosmo-planétaire englué de propos
faussement savants.
Cette nouvelle prêtraille enfantée
par le besoin de dominer un troupeau de désespérés ! Ce que ce gourou-là
débitait avait un sens, contrairement aux autres illuminés de sectes mafieuses
dont le verbiage assommant s'apparentait à un cocktail de références
mythologiques de toutes nations, de toutes époques. Paul avait cru mourir de
rire durant la lecture ritualisée de cette étrange prière. Il fallait l'avouer,
c'était plus amusant qu'à l'église.
Il regardait étonné, à sa droite et à sa gauche, cherchant un
sourire complice, guettant quelque malice dans le regard des attroupés
psalmodiant dévotement des boniments aussi hilarants, travestissant avec brio
le langage cathéchismal de base. Mais personne n'avait l'air de commettre une
farce d'envergure. Le sérieux du cérémonial prouvait qu'au contraire, ces
hommes et femmes déguisés adhéraient avec extase à cette tartuferie. Décidément
ce gourou n'était pas un simple manipulateur, mais une sorte de génie s'enthousiasma
le jeune homme. Comment un tel homme pouvait-il souffrir cette assemblée de
légumes qui aspire à l'animalité ?
Les légumes en question, d'ailleurs,
souriaient platement à Paul, oubliant l'incident qu’il avait provoqué par
l’irruption de sa question. Ils le félicitèrent même, puisqu'il avait permis de
faire valoir, une fois encore, les talents d'orateur de leur prédicateur adoré.
Ils éprouvaient même pour ce jeune
sot cet attendrissement que l'on ressent pour le petit dernier d'une famille.
Il était le dernier-né de ce bestiaire étonnant. Les poitrines des femelles se
gonflaient de bienveillant désir. Chez les mâles une biochimie protectrice
durcissait leurs muscles. Quelques bêtes s'approchèrent de lui, s'enquirent de
ses opinions.
Derrière leur masque Paul jaugea dans
leurs yeux délavés un autre masque.
Pas une seconde il ne songea qu’ils pouvaient
se moquer de lui !
Chapitre
9 : Un ouvrage d'anatomie comparée des oiseaux et des anges.
La poétique d'un tel titre ne pouvait
échapper à Julia, mais elle comprenait qu'un tel sujet ait pu déconcerter ces
compagnons scientifiques, ces calibreurs d'os, ces constructeurs d'un passé
décent fournissant un alibi à notre devenir qui l'est moins.
Les connaissances de Julia en matière
de paléontologie étaient des plus médiocres, cependant elle crut comprendre ce
que devait représenter ses ossements. La science a rarement eu l'occasion de
trouver le maillon intermédiaire qui autorise à conclure la filiation des
espèces et confirmer ainsi la théorie darwinienne.
Elle a eu sa chance avec
l'archéoptéryx qui attesta la parenté entre les reptiles et les oiseaux. Dans
cette mixte créature, hybride digne de figurer dans l'espace mythologique, à
peine affranchie des caractères spécifiques des reptiles se dessinait l'ébauche
de l'oiseau. Fossile sans identité fixe, qui possédait en sorte une double
nationalité, sans appartenir ni à l'une ni à l'autre.
Julia conclût, naïvement peut-être,
qu'un étrange ossuaire, assez édifiant, hantait ces boîtes en édictant les lois
d'un passé divin inconnu. Ce qui devait être le chaînon manquant entre les
oiseaux et les anges. Une créature qui préfigurait l'ange tout en restant
encore assujettie aux caractéristiques des oiseaux ou l'inverse.
Un humanoïde qui s'est partiellement
émancipé de l'ange tout en conservant quelques qualités anatomiques.
Une objection de poids fracassa
soudainement cette lumineuse idée. Personne n'avait vu des anges. Cette céleste
volaille qui hante l'iconographie religieuse ou les visions heureuses des
saints, conçues dans l'euphorie consécutive au jeûne prolongé, n’était pas une base scientifique digne de foi.
Julia formula cette objection sans
prétention de sarcasme à l'endroit de l'idéologie religieuse. Car elle trouvait
une version contemporaine équivalent à l'illusion du bonheur provoqué par le
jeûne. Sa boîte aux lettres regorgeait de ces prospectus publicitaires qui
veulent son bien, s'acharnent même à la rendre heureuse, malgré elle, ou,
dirions-nous, quelles que soient ses dispositions personnelles pour le bonheur,
par des victuailles ultra allégées épurées de leurs constituants diaboliques :
les graisses. Ces 0 pour 100 de matière lipidique, des nourritures quasiment
virtuelles ne contenant que des molécules de bonheur inversement proportionnel
à leur valeur nutritive. Des yaourts lipossucés, des steaks liftés. Et les
suppôts du matérialisme nous prouvent les bienfaits de ce néant, qu’ils vendent
à prix fort, par des images riantes de mannequins squelettiques. Pauvres
créatures faméliques, qui dévoilaient pour l'occasion, des canines blanches
absurdement prédatrices. Les mêmes guignols une page plus loin dans le
catalogue, en slip, rigolant de plus belle, puis un feuillet après, les voilà
entassés dans une piscine 2.5 x 3.8 x 1.2, toujours hilares.
Ces recettes immaculées de bonheur
ont, il faut l'avouer, la seule vertu de nous ôter la mélancolie du doute.
Et puis Julia n’avait toujours pas mangé depuis la matinée. Après
son pénible réveil matinal elle s’était décidée à faire quelques courses pour
bivouaquer dans son hideux meublé. Un camping-gaz, du lait, du chocolat, du
sucre, des gâteaux, du pain brioché, des biscottes, des converses, des fruits,
du Javel... La liste était longue. Un supermarché s’imposait. Elle s’était
traînée jusqu’à la grande surface la plus proche. Elle n’aimait déjà pas les
supermarchés. Il lui donnait de terribles sensations de vertiges et de
suffocation. Quand pourtant elle arriva péniblement devant le Leclerc du coin
elle lut sur une énorme banderole : FOIRE AU PORC.
Mi-horrifiée, mi-jubilante, elle
avait fait demi-tour. Julia en vint presque à regretter nos prêtres en vieilles
soutanes, tant conspués, qui trouvaient toute joie sans tourment suspecte.
FOIRE AU PORC. Comment un tel slogan pouvait laisser les consommateurs
imperturbables ? N’imaginaient-ils donc pas ce qu’ils lisaient ? Une
profusion confuse de cochons narquois et vulgaires s’adonnant à des
attouchements scandaleux et drôles comme ceux de Reiser ! Mais, une fois
close cette petite parenthèse dans ses réflexions elle revint dans le creux de ses inquiétudes. Elle qui n'avait jamais
pensé aux anges de façon sérieuse, se trouvait en présence d'une énigme aux
dimensions monomaniaques gravitant autour du divin. Surtout quand on revient du
Leclerc ! Dieu et Foire au Porc! C’était une formule impossible. L’un des deux ne pouvait pas exister !
C’était l’un ou l’autre !
Et elle avait du mal à admettre qu'un
tel sujet puisse encore enflammer l'imagination. Elle pensait évidemment aux
anges car même si Julia inclinait peu vers les spéculations religieuses elle ne
mettait pas Dieu et sa milice ailée dans le même panier. Dieu, n'était pour
Julia, qu'un mot pour sculpter cette dimension de la conscience qui ne saurait
tolérer aucune analyse. Une intuition qui s'évanouit à l'instant précis où nous
pensions la toucher. Mais il lui parut
presque impensable qu'un esprit éclairé puisse encore bafouiller sa conception
du monde à travers l'idée des anges. Ils faisaient figure d'allégorie un peu
vieillotte.
Julia se sentit fiévreuse,
incompétente et extraordinairement séduite par ce mystère qui concernait
l'aurore du monde. Qui pouvait comprendre ce passé lointain alors que nous
sommes déjà si démunis pour expliquer notre propre histoire ?
Une pensée, celle de la doctoresse
Durentooffenbach par exemple avait pour Julia autant de réalité que la
doctoresse Durentooffenbach elle-même.
Le cerveau de Julia lui dictait des
pensées extravagantes dont elle n'était pas en mesure d'apprécier la qualité.
Seule sa curiosité titillée par tant
d'indices inquiétants bondissait comme un chat agile vers tous ces objets de
déséquilibre intellectuel, s'échappant au moindre signe de chute, pour
s'abriter l'instant d'une fugitive pensée vers un autre lieu 'instabilité sans
jamais s'y s’attarder pour ne jamais tomber dans la spirale de l'idée.
Elle délirait et toutes ses songeries
dérivaient vers l'imaginaire et la réalité. Avant de s'évanouir, elle eût la
certitude qu'il existait un domaine où au lieu de se contredire le réel et
l'imaginaire pouvaient se rencontrer sans qu'elle pût s'expliquer comment cela
se pouvait. Mais elle se persuada que le passé avait du laisser des traces tangibles
de ce qui avait été inventé, que la fiction actuelle avait existé dans des
temps disparus.
Et elle ne trouvait plus aberrant que
l'on ait pu trouver les ailes d’anges.
Celui qui se nomma par jeu "Je Suis celui qui est" à un Moïse - assez convaincu par cette causerie
auprès d’un buisson ardent pour s'être empressé d’annoncer courageusement cette
tautologie originelle à son peuple qui n'avait pas l'air de donner pourtant
dans la finasserie, Celui qui est
lui-même donc, dut décréter la perte d'identité de Julia quelques siècles plus tard, et ce, pour une
misère de quelques secondes.
Nous ne pourrons plus tenter de
transcrire les pensées de Julia car elle ne les comprenait plus elle-même à cet
antépénultième instant précédent l'évanouissement. Puis elle chuta lourdement
sur la moquette aussi inconscientes toutes deux de leurs états respectifs.
Chapitre 10 : Le combat
Pendant l'heure de pause consécutive
à la prière et devant se poursuivre en mystérieux rituels, les adeptes
abandonnés sur le devant de la scène sans la direction d'un chef allaient et
venaient furtivement de l'un à l'autre. Ils décrivaient des trajectoires
incertaines comme si leurs pas hésitants pouvaient heurter à tout instant les
murs invisibles d'un inextricable labyrinthe. Ils bourdonnaient et s'agitaient
maintenant en tous sens à la recherche d'un lien, puisant, dans cette
atmosphère surchauffée et saturée d'essences fortes, la sève brute qui
exacerberait les passions obscures et sauvages.
Les corps graisseux et moites
ensevelis sous l'angoissante parure d'animaux agiles et puissants, frémissaient
sous l'emprise d'un instinct non encore reconnu, cherchant des signes
imperceptibles qui auraient pu dénouer leurs muscles tétanisés.
Le spectacle de cette danse de corps
déguisés, humant les arômes grisants de
l'air avec avidité, se frôlant à peine comme si chacun eut voulu éprouver le
degré d'agressivité de l'autre, croisant des regards acérés comme des lames
d'épées, éprouvait durement les nerfs de notre jeune immigré dans ce zoo de
mimodrame.
Paul observa plus
précisément un paon qui roucoulait avec ardeur prés d'une oiselle.
Celui-ci s'arc-boutait à intervalles
réguliers comme un jouet mécanique plutôt inquiétant par des balancements de
bras convulsifs et saccadés.
Puis il battit frénétiquement l'air
de ses ailes irisées avant de frotter son plumage phénoménal contre sa grise
compagne qui avait l’air d'un répugnant pigeon sédentaire.
Il sembla à Paul que le paon lui
adressa un clin d’œil canaille alors qu'il gloussa assez fort pour être entendu
par tous : "Tiens monsieur l’ours ! Il fait moins
l’intéressant ! Je crois que l'éloquent ramage de notre pur esprit ailé a
plumé notre piteux ursidé !»
Le jeune homme, devinant que
l'extravagant volatile cherchait à l'offenser, tentait de retenir tout son
dégoût envers ce persifleur de mascarade pour ne pas lui sculpter un nouveau
bec à coups de poing quand intervint un défenseur inattendu.
Le crâne de son protecteur était
ceint de bois de cervidés dont la taille et l’abondance faisait supposer que
son propriétaire cherchait à obtenir, sans doute aucun, le statut de mâle
dominant dans cette déplorable arche de Noé.
Prétextant de venir en aide à Paul
pour mériter ce titre de gloire, il menaça de voler dans les plumes de son
rival empanaché si celui-ci ne retirait pas immédiatement ses propos grossiers
envers un nouvel arrivant.
Les deux ennemis
échangèrent quelques insolences bien senties à valeur dissuasive.
Le cerf pensa clore le caquetage
malveillant de ce prêt à empailler de service lui rappelant le mode d'emploi de
ces cornes. Il l'accusa de jouir d'un rapace appétit de moquerie qui n'a d'égal
que sa monstrueuse vanité.
Le gallinacé de fable redressa
furieusement son poitrail richement coloré puis secoua violemment sa longue
queue tachetée qui desservit en l'occasion la démonstration de fureur menaçante
que le paon voulait en faire par son léger froufrou efféminé.
Ivre de rage l'animal ailé croassa à
l'exhibitionniste de son multiple cocuage et plaidoyer infatigable de cette
confrérie d'abusés de s'enquérir de sa sœur.
Le sympathique cervidé un instant
décontenancé par la platitude de cette dernière réplique qui pourtant
atteignait profondément son autorité. Comme cette insulte humiliait sa famille
à travers lui, il décida à son tour d'allonger son insulte au-delà de la
fratrie de l'infâme oiseau. Il étendit le déshonneur de l'habitant des airs à
sa race, bramant que l'emplumé ici présent ne possédait pas plus que toute son
espèce le sens de la dignité.
Les deux adversaires à court
d’invectives se fixaient maintenant durement, se touchant presque tandis qu'un
pesant silence réclamait un dénouement sanglant à ces affronts répétés.
La secte entière soudain complice de
l'audacieuse manifestation d'hostilité des deux mâles, se donnait des airs
batailleurs.
Dans la poitrine des hommes - animaux
ressuscita cet antique goût sauvage qu'une vie trop molle avait opprimé.
La morsure de la vie réveillait dans
leur chair rancie des désirs inconscients de lutte et de volupté primitive. Des
rumeurs oppressées, des grondements douloureux, des appels impérieux gonflaient
comme une renaissance de désirs neufs, expiraient comme un déclin de servitudes
morales.
Paul devint la proie de cette
juvénile soif de capricieux dangers. Il avait perturbé l'ordonnance des rites
en chamboulant les prophéties de leur prophète puis il avait provoqué une
échauffourée entre deux compères de la paisible secte. Tout cela le désignait
comme le sujet du désordre, l'instigateur du chaos. Comprenant instinctivement
qu'un secret besoin de fraîche pâture pouvait liguer les affidés contre lui,
Paul se décida à commettre une action d'éclat pour forcer le respect des sectaires
enragés.
D'une poigne ferme, il arracha du sol
le paon médusé qui trouva ainsi une unique et belle façon de voler. Il le fit
tournoyer plusieurs fois dans les airs avant de le projeter dans l'assemblée
des endoctrinés. L'exploit de Paul lui valut une admiration passionnée. On
l'acclama pour sa force brutale et sa bravoure, même le paon, bon joueur, lui
donna l'accolade en se palpant le crâne. Une bonne bagarre entre mâles
courageux ne pouvait que renforcer l'amitié, conclut le volatile. Mais
l'ovation fiévreuse qui s'ensuivit fut interrompue par une clameur soudaine.
Accompagné d'un
bruit de cymbales le Gourou apparut.
L'heure du repas
sonnait.
Chapitre 11 : Le chat
Ce qui réveilla Julia furent deux bruits, l'un des deux facilement identifiable, l'autre plus difficile à interpréter. Le premier fut associé correctement aux trois coups portés à sa porte d'entrée.
L'autre bruit erra indécis dans ses
centres nerveux pour créer dans sa conscience à peine ramassée sur la moquette
le concept d'un ronflement asthmatique faisant un angle de 75 ° avec son
oreille droite à une distance approximative de 2m. Ses yeux renseignèrent
immédiatement son ouïe.
Sur le fauteuil une masse noire
semblait concentrer toute sa volonté à dormir. Julia écarquilla tout ce qu'elle
put écarquiller dans sa physionomie. Son regard à présent plus discriminatoire,
distingua dans ce paquet noir ronflant une vilaine patte pendante et griffue
ainsi qu'une dent explorant l'extérieur du corps à l'insu de son propriétaire
endormi : un chat. Mais d'où sortait-il ?
S’étonna Julia."Comment encore s'étonner ? " Psalmodia-t-elle
stoïquement.
Elle ouvrit la
porte que l'on tambourinait à présent avec une certaine impatience.
Le propriétaire était là, derrière la
porte. Julia le harcela immédiatement de questions sur ces colis,
l'ex-locataire, le chat et tout cela dans un ordre anarchique.
Le propriétaire sourit poliment puis
répondit avec une patience exagérée aux questions de Julia. Il se décrivit
comme un scientifique amateur trop peu sérieux pour que l'on puisse attendre de
ses révélations quelques informations dignes d'intérêt. Il feignit même le plus
pur détachement contrairement à son attitude de la veille.
Puisant dans le regard de Julia la
passion exagérée avec laquelle elle appréhendait la vie du docteur
Durentooffenbach et non avec l’intérêt mi-affecté mi- ironique qui convient en
pareil cas, il s'acharna avec une réelle malice à détruire l'image romanesque
qui grandissait dans l'âme de Julia autour de ce germe de folie.
Julia changea de sujet avec brutalité
et l'interrogea sur la présence de ce chat haut en couleur mais bas de gamme du
genre félidé qui dormait violemment sur le fauteuil rébarbatif. Rien d'étonnant
à ce que tous deux, fauteuil et chat, ne fussent devenus amis, songea-t-elle méchamment.
A la plus grande surprise de Julia
l'homme positif qu'elle avait en face d'elle releva et abaissa les bras avec
une mine impuissante comme si, ni lui ni personne ne pouvaient rien ne contre
la volonté domiciliaire de cet animal pour le moins indéracinable.
Julia souriait poliment, fixant
durement son interlocuteur pour le décontenancer, décidée à recevoir une
explication lorsque le propriétaire déclara péremptoirement :
"Il est à
vous !"
Frappée par l'incongruité d'une telle
offre, son cerveau désarmé pour livrer une quelconque réplique cohérente, Julia
s'entendit répondre contre sa volonté un " Merci " sec, aigu et
irrémédiable. Elle ne sut jamais ce qui la poussa à répondre de façon aussi
inconséquente à une offre aussi inattendue.
Maintenir une
forme d'harmonie dans un discours aberrant.
Le fait est que le propriétaire parut
fort satisfait, très content même, rassuré en quelque sorte. Il lui expliqua
que le chat vivrait ici, chez lui, en matou distingué, de cela, oh! Oui, il en
répondait personnellement, le chat ne connaissant rien du sens de la propriété
de Julia qui aurait pu l'exclure de ce lieu.
A sa plus grande honte celle-ci
réitéra son " Merci !" suraigu et disgracieux. Julia aimait les bêtes
mais en avait gardé une terreur confuse née de son enfance.
Le propriétaire ajouta sans tenir
compte de la mine effarée de Julia, que la précédente locataire avait pu jouir
de la présence de l'arrière-grand-père, du grand-père et du père de cet
infernal animal comme l'on peut se flatter d'avoir dans ses relations une
personne qui aurait fréquenté une famille princière.
A ce point du récit Julia s'assit
avec brusquerie, faisant fi des convenances les plus élémentaires, autant
effrayée par la suite du discours que de la possibilité d'émettre un troisième
"Merci".
Elle apprit ainsi, que depuis que
cette demeure existait, ces habitants avaient toujours vécu auprès des aïeux de
ce Méphistophélès à poils et à griffes, qui leur fit l'aumône d'au moins cent
crachements pendant cette stupéfiante biographie.
Après tout, les chats ont été des
dieux se consola Julia, anéantie par tout ce verbiage vertigineux et au moins
ce chat ne parlait pas. Elle se promit de l'emmener dans ces rêves où de
vilains poissons voudraient lui en imposer.
Donc, continuait cet homme
incroyable, intarissable, chaque nouveau venu acceptait gracieusement comme
elle l'avait fait la bête des lieux. Julia trouva opportun de s'informer du nom
officiel de l'animal qui ressemblait à un poil près au célèbre
"Lucifer" de Walt Disney. Valmont. Cette masse ronflante d'où
dépassait une vilaine canine était le 15 ème rejeton de cette "magnifique
lignée " avoua fièrement l'homme incompréhensible en face d'elle, comme
s'il était lui-même l'heureux papa. Car il semblait tirer une profonde
satisfaction de l' aberrante conservation d'une lignée dégénérée qui proliférait
sans finalité apparente.
Julia, qui écoutait tout de même avec attention le propriétaire
émit un doute sur les capacités reproductrices de ce chat obèse et asthmatique.
Le propriétaire lui dit de ne pas
s'inquiéter, comme si cela se put, le fruit de sa semence, un adorable chaton
de deux semaines apprenait le destin de sa race auprès de sa mère.
Julia renonça définitivement à
s'informer davantage sur Valmont et compagnie et tenta de le caresser. Deux
formidables prunelles orangées, soleils jumeaux couchants dont la beauté la
surprit éclairèrent un instant le lourd nuage noir lové dans le fauteuil. Julia
sut que Valmont l'aimerait et qu'il l'avait
même déjà adoptée mais il la gratifia d'un nouveau crachement affolé -
une mauvaise habitude dont il ne se débarrassera jamais, avant de rouler gracieusement
sa tête entre ses pattes.
Avant de quitter Julia l'étrange
bonhomme hésita quelques instants, sourit pour marquer son approbation devant
cette scène de tendresse entre Valmont et Julia puis murmura comme pour lui
seul en observant la soudaine crispation musculaire du chat qui fixait maintenant
une horde d'oiseaux criards.
"Les chats
sont les ennemis de tout ce qui vole trop près de la terre."
- Les anges par exemple, riposta
Julia avec un à propos qui l'étonna elle-même.
L'ombre de son sourire se figea un
instant sur les lèvres du propriétaire qui ajouta pourtant d'un ton badin :
" Les anges ! Quelle idée ! Le
docteur Durentooffenbach que j’apprécie beaucoup m'a dit un jour que celui qui
posséderait des ailes mais aucun ciel pour voler..."
- Les anges déchus alors ! , trancha
Julia.
Avant de la quitter le propriétaire
remis à Julia ce qu'il était venu lui apporter. Elle pâlit quand il lui tendit
un gros carton ficelé et expectora un cri de soulagement quand elle comprit
qu'il ne s'agissait que de boîtes de pâtée pour chat.
"Je me suis permis de subvenir
au plus urgent... vous ne pouviez pas savoir pour le chat " bafouilla
l'étrange homme.
Malgré l'absurdité angoissante de cet
entretien, qui ne manquait pas d’analogies avec les hommes délirants qui
avaient brisé une partie de son enfance, la sourde folie de tout ce qui lui
arrivait... malgré tout cela, Julia éprouvait de la sympathie pour le
propriétaire.
Ils se quittèrent très
protocolairement. Aussitôt la porte refermée elle sursauta, déconcertée par
cette évidence : Pourquoi donner ses chats au premier venu alors qu'il semble
les adorer ?
''Mais d'où vient ce matou ? Tout
était fermé depuis hier au soir jusqu’à ce matin dans ma chambre ! "bifurqua
sa pensée.
A ce point, Julia comprit la
nécessité de faire appel à son meilleur ami Paul. Paul, son ami, son sauveur,
son cousin, son frère.
Chapitre 12 : Le réfectoire
Dans la grande salle du réfectoire
Paul qui s'attendait à côtoyer d'autres formes de pitreries fut surpris de
l'apparence normale de la pièce. Il pensait découvrir des modalités
d'alimentation variées, des râteliers pour les végétariens, des viandes crus,
des animaux fraîchement trucidés pour les carnivores et il ne savait pas très
bien quoi pour les charognards…bref, des mangeoires et abreuvoirs, des auges et
autres débits de victuailles.
L'aspect de cette cantine avec ses
longues tables bien proprettes et garnies de couverts officiellement en usage
chez la gent humaine le désappointa un peu. Ce qu'il avait pu observer
jusqu'alors lui faisait croire que cette secte devait emmener ses adeptes à des
débordements sensuels progressifs.
Ces désaxés zoologiques, domestiqués
par un gourou employant beaucoup d'intelligence à les rendre bêtes, devaient
abritaient de sauvages appétits de débauches sous l’épiderme d'une autre race,
comme il avait pu le constater, il y a quelques instants encore.
Finalement le masque trahissait mieux
la vérité qu'il tentait pourtant de dissimuler. En trahissant la cachette d'un
secret le masque était en somme un début d'aveu. Il douta soudain du bien-fondé
de sa tactique de dissimulation. S'étant employé à usurper le déguisement d'un
ennemi il se sentit doublement travesti, ce qui lui fit songer qu'il était
doublement visible. En imitant un ennemi pour passer inaperçu il n'innovait pas
dans l'art de l'illusion ou de l'espionnage.
Ce masque qui adhérait parfaitement
au visage des adeptes, deuxième peau indissociable de leur pathologie,
déformait au contraire les traits et le caractère du jeune homme, mettant en
évidence sa dissemblance, la faisant paraître.
D'ailleurs depuis son arrivée dans la
secte il avait trop attiré les yeux sur lui et non par un fait de volonté. Sa
peur qui jusque là s'emmurait dans l'action se dévoila soudain à sa conscience.
Sa vulnérabilité provenait aussi au fait qu'il avait d'autant plus de mal à
analyser sa peur comme telle parce que son père ne lui avait jamais appris ce
sentiment.
Comme pour répondre à ses angoisses
une fois encore on lui accorda un intérêt tout particulier en sa qualité de
nouvel adepte permanent. On lui accorda la place d'honneur vis à vis du gourou.
L'intuition lui dicta d'adopter un comportement plus conforme à sa nature avant
que le maquillage ne fonde sous les projecteurs de ces centaines de prunelles
illuminées et inquisitrices.
Mais ce que l'on servit dans les assiettes l'assassina et lui fit
perdre courage : C'était de la pâtée pour animaux domestiques.
Afin de se divertir de son dégoût il
examina les adeptes qui se dévêtirent de leur parure animale avant de savourer
cet élixir canin. Il dut se frotter les yeux plusieurs fois pour ne pas penser
que ce qu'il voyait là fût une Hallucination. Sa mâchoire pendit de stupéfaction quand il se convainquit que le
hardi paon bagarreur camouflait tout bonnement
son hypocondriaque d’oncle. Son oncle, fameux, dans le cercle étroit de ses
relations, pour n'avoir commis d’autre exploit que celui de brandir rageusement
une ordonnance médicale. Celle-ci témoignant d’un duel obstiné contre une
impitoyable colite. Et le pigeon qui venait de faire l'objet de tant d'ardentes
rivalités n'était que son inconsistante tante que les hommes avaient seulement
regardée comme l’on regarde tout obstacle dans son champ visuel.
Il dut se ressaisir assez vite car le
majestueux gourou devait siéger face à lui. Son voisin, qui, comme par un fait
exprès, n'était autre que son gentil défenseur dont la calvitie luisante était
tout à l'heure parée de formidables bois de cerf, engagea tout de suite la
conversation avec lui en attendant l'arrivée du gourou.
- Hé ! mon gars ! Les femmes, tu sais
ça part ça revient...
- Comme un pigeon voyageur, ricana un
adepte en jetant un coup d’œil malicieux vers la tante de Paul qui semblait
titiller les ardeurs de l'homme - cerf.
- Celle-là tiens, je te donne pas un
jour pour en clamser d’amour, chuchota-t-il. Une sacrée bonne femme !
Prenant la grimace de Paul pour un
acquiescement, il continua comme pour lui seul :
- Pour ta mousmé, ne t’inquiète pas,
elle te reviendra ou tu l'oublieras ! Moi c'était tout comme toi avec mon
Yvonne. Du jour au lendemain, partie de ma vie.
L’ex-cerf qui se révéla un ex-mari sortit de sa poche la photographie de sa belle dans un cadre inénarrable pour la montrer à Paul. Du même genre que sa tante remarqua silencieusement Paul.
L’ex-cerf qui se révéla un ex-mari sortit de sa poche la photographie de sa belle dans un cadre inénarrable pour la montrer à Paul. Du même genre que sa tante remarqua silencieusement Paul.
- C’est reparti pour une nouvelle ode
à Lady Yvonne s’ouvrant comme une fleur aux plaisirs de l’amour, médita d'un
air sérieux un adepte en fixant Paul d'un air complice. En tout cas le jeune
homme comprit mieux les sarcasmes de son oncle envers ce cocufié sans
amour-propre.
- Ah ! Ce que je la regarde l'Yvonne
maintenant, continua le délaissé prenant cette intervention d'un condisciple
pour de l'encouragement à évoquer. Je l’aime ? Je l'ai aimé ? Le
maître a raison : si on te quitte c'est que tu n'étais pas le bon !
Résuma l'homme. En tout cas maintenant je la hais ! Ces cheveux filasses,
blonds pharmaceutiques ! Son rêve à elle : les îles Canaris. Une
gueule à rêver ce genre de connerie, non ?
- Oui, conclurent tous les attablés,
d'un air las.
- Annoncer ça aux clients surtout,
qu'elle allait enfin prendre du bon temps, ajouta l'infatigable narrateur de
ses infortunes. "Aux îles Canaris!" qu'elle a beuglé à la ronde,
espérant un doigt d'admiration et une bonne rasade d'envie des habitués. Ils
ont joué le jeu les cons. Remarque, ils l'aimaient bien mon Yvonne. Toujours un
mot gentil. Ouverte 7 jours sur 7 comme son troquet. Il dut attendre la fin des
fous rires avant de continuer imperturbable :
- Tu parles d'une revanche sur sa vie
de labeur toi ! Griller sa viande aux îles Canaris sur des plages de
films. Faire peur aux autochtones oui ! Savent pas où sont les îles
Canaris les poivrots et pourtant même eux eurent pitié d’elle !
- Il n'y a pas plus conventionnel
qu'un poivrot, rigola un adepte.
Quand enfin le gourou vint se placer
face à Paul tous cessèrent leur badinage pour savourer cet instant de grâce.
Avant de s'adresser à Paul qui était
le seul à faire grise mine, il fit milles grimaces de désolation étonnée pour
l'amusement de tous les autres invités à sa table.
- Sache ami dévoué à notre cause, que
je ne commets jamais de fautes de goût. La combinaison des personnes ici
présentes répond à une logique parfaite. La réplique inspirée de la cène !
- Dois-je inclure dans ta conception
de la perfection ce que contiennent nos assiettes ? Tutoya amicalement
Paul, prêt à engager une guerre de nerfs avec le commandant de cette nef de
fous.
- Il s'agit là d'un délicieux
consommé de courgettes, délicat monsieur !
La cène doit m'envier ce joli tableau
d'enjoués propagandistes d'animalité, ajouta-t-il gravement en rompant
christiquement un pain complet, car ici au moins nous n'avons pas de judas. Si,
de ce mets, tu ne saurais décidément pas te délecter, as-tu goûté au moins
notre prière ? Sourit le Maître alors que Paul, le visage cramoisi,
semblait masquer par un toussotement discret qu'il venait d'avaler de travers
sa première bouchée.
- Ah ! Génial !
S’enthousiasma réellement le garçon. Mais pourrais-tu m'éclairer un peu tout de
même ?
- Je suis ta lanterne.
- Cet hommage final rendu, en quelque
sorte, à Satan, est-ce un mot d'esprit ou un nouveau culte auquel je n'étais
pas préparé ?
- Quel stupide préjugé t'empêche donc
d'estimer ce Rebelle inspiré ? Le seul capable de donner une réplique enjouée
à œuvre de Dieu. Et puis il ne s’agit pas à proprement parlé d’un hommage...
disons plutôt un égard.
- A ma connaissance, la seule riposte
du diable est dans la destruction. Sa haine est comme un diamant à l'état brut.
Il l'adore et la cultive, l’élève à un rang suprême. Elle est l'essence de sa
vie. Je ne peux apprécier cette curieuse dénaturation.
- Tu décris là, la haine de l'homme,
ce nain arrogant de Dieu. La poussière de l'amertume qui se dépose avec la
froide dextérité du fossoyeur sur l'âme perfide de l'homme. Cette âme qu'il
troquerait volontiers contre un quelconque bénéfice si le diable y trouvait
quelque profit ! L’âme ! L’homme ne traite-t-il pas le sublime de son
essence comme le cadeau pourri de Dieu. Ne pense-t-il pas, qu’avare de ses connaissances,
l’Etre suprême donne à l'homme le goût de la liberté en même temps que la
crainte servile du maître ? La conscience de son essence unique mais
néanmoins la mort comme mode d'épuration de son monde ? Le goût du plaisir
des sens et cependant la volonté de dompter ses instincts ? Joli
cadeau ! Comme un lézard effrayé s'ampute de sa queue pour échapper à la
griffe du chat, l'homme s'évide de son âme pour survivre.
- Non sa haine n'est qu'une demande
désespérée à ce qu'on le rende à l'amour. Au plus profond de lui il sait que
l'on fait violence à sa douceur, parce que le monde ne veut pas tant d'amour.
- L'homme, ce fantoche ricanant, aime
à la folie oui, il aime détruire ce qu'il pense être contraire à ses douces
ambitions. Ce monde ne lui convient pas dis-tu? Evidemment puisqu'il se croit
le propriétaire d'un macrocosme dont il ne connaît en vérité rien de ses
principes impénétrables. Les espèces se meurent, la nature disparaît, des
plantes des animaux ne sont plus et d'autres espèces ne sont plus "qu'à
peine". Et tout le monde s'en fout. L'homme manigance cette agonie accusant
le diable ou les multinationales de l'embobiner. L’homme ! Ecoute-le se
répandre d’un hypocrite remords quand il trucide la nature, détruit le monde
pour asservir son goût du confort. Mais par repentance de ses actes il
s’empresse de condamner avec véhémence les déforestations et la destruction de
la biodiversité…chez le voisin. Chez lui, dans son pays, sa propension à la
contrition lui ordonne à construire un square et de manger plus sain.
Et il lui faut bien décrasser les dessous négligés de sa
conscience ! Ce don superflu de dieu qu’il associe à l'hygiène. Comme on allège
sa panse de ses ordures, on confesse à son parti ses rognures.
Seuls comptent les intérêts de ces
despotes du limon de dieu, qui mouchardent qui à son prêtre qui à son chef de
parti les manipulations du démon Monsanto alors qu’il distribue comme un écrivassier
des dédicaces, des extrêmes-onctions à toute vie qui ose contrarier ses
appétits égoïstes de domination.
- Tu dis vrai en ce qui concerne
l'homme. Mais Satan est le grand destructeur.
- Non ! Satan hait Satan ainsi que les hommes qui plagient
lâchement son dégoût, ce qui est, tout de même, une preuve de bon goût.
Paul regarda en direction du réfectoire
des petits enfants, à l'écart des adultes, pour se rappeler avec plus de force
qu'il n'était pas là pour contredire cet aliénateur de belle allure mais pour
arracher sa petite cousine des griffes de ces diables. Il se promit de ne plus
contredire ce médisant homme décidément très intelligent.
Chapitre13 : Mythologie contemporaine.
Elle suffoquait de chaleur dans la
cabine téléphonique. Après trois sonneries elle parvint à joindre son ami de
toujours, son cousin Paul.
Avec une précipitation hystérique
Julia fit un compte rendu paranoïaque de sa nouvelle vie. La chambre, ses
rêves, le docteur Durrentooffenbach, le propriétaire, le chat, tout cela fut
évoqué sans cohérence et comment aurait-il pu en être autrement ? Car
chaque personnage était un mystère clos recroquevillé sur lui-même, chaque
événement recelait une énigme et son langage propre.
Pourtant cela ne pouvait être arbitré que par une volonté commune,
elle ne pouvait en douter. Mais ce qui compromettait une interprétation globale
tenait autant à la nature du mystère qu'aux acteurs qui la tissaient. Leur personnalité était si
forte, leur caractère tellement unique, leur originalité si flagrante que l'on
ne pouvait les regarder que séparément. C'est comme si on eut voulu réunir
toutes des planètes de l'univers dans une seule galaxie ou qu'un fantaisiste
tentât de contempler ensemble deux tableaux de maître.
Le récit de Julia, s’il contenait une
force émotionnelle attractive n’en était pas moins un pur paradoxe narratif qui
se nourrissait du paradoxe qu'il tentait de décrire. Contre toute attente Paul
comprit tout mais quand ce fut à son tour de parler il se sentit embarrassé :
- Mais pourquoi te perdre dans un
bled pareil ! Enfin là n'est pas la question, dut-il s'adoucir craignant une nouvelle
avalanche. Ecoute, il n'y a
pas dans cette histoire matière à t’alarmer !
- Mais rien n'a de sens commun ici!
C'est comme si à 200 km de chez toi tu trouvais un monde obéissant à d'autres
lois que le reste de l'univers. Un peu comme si l'eau enivrait, le sel
désaltérait, le rocher le plus compact pesait moins lourd qu'un atome. Toi tu te promènes dans la rue et
plus rien ne t'étonne, car quoique tu penses ou imagines aucun chemin ne mène
nulle part, les yeux ne changent pas de couleur en fonction des saisons, ta
main droite ne vieillit pas exagérément plus vite que ta main gauche et loin de
toi l'idée de redouter cela. Je ne possède plus de repères, ce que je sais déjà me sert à rien
et ce que j'ignore m’intéresse. Mais j'ai peur. Un sphinx aux airs redoutables,
avec un corps d'ange et une tête de chat menace ma déjà très fragile
tranquillité d'hier par des énigmes intolérables.
- Si tu ne recules pas dans mon
estime, tenta de calmer Paul qui tenta de masquer le trouble de sa voix par des
propos amusants, tu rétrogrades dans l'espace-temps. C'est comme si tu t'étais
embarquée dans une machine à remonter le temps ! Voilà ! Rugit-il de plaisir,
j'ai trouvé!
- Oui, concéda-t-elle. Le passé. Tout
est périmé ici. Des Créatures du diable... des anges. Personne ne s'attarderait
à de telles balivernes. Le ciel est un mélange de gaz, on y rencontre des
oiseaux, des avions voire des OVNI si on est un tantinet toqué mais des anges?
- Non, ce n'est pas cela que
j'évoquais c'est plutôt un ensemble de faits. Primo: Le cadre. Une chambre à
l'ameublement archaïque avec des tapisseries années 60. Des fauteuils qui
essaient d'avoir des airs Pie XII. Désolé mais mes connaissances en antiquité,
Hein! Deuzio: Des rêves surannés contaminés par l’allure gériatrique de ta piaule
sont antérieurs à l'ère spatiale.
- Comment? paniqua Julia redoutant un
instant que cette folie, qu'elle croyait endémique à son seul lieu de résidence
s'était propagée au reste du monde.
- Rappel: Ta Miss Beauté craignait en
rivalisant avec la lune que son désavantage consistait dans son accessibilité.
Or je te rappelle que la lune ne l'est pas moins accessible et ce, depuis 1969:
Date mémorable où le premier homme a posé le pied dessus. Il dut attendre la
fin du fou-rire de Julia avant de poursuivre : Tertio: Tu cohabites avec des
reliques laissées par ton ex-locataire, le passé d'une autre, qui se révèle
être de surcroît une paléontologiste. Et je te rappelle que le travail de
celle-ci consiste à retrouver les traces du temps révolu. Et en plus un passé qui n'a jamais
été : les anges. Et toi tu es allé t'enterrer dans ce bled pendant
quelques jours pour fourguer à prix fort tes cartes postales antédiluviennes
héritées d'un parent préhistorique à un collectionneur d'antiquités
souffreteux. C'est vrai que tout cela est bizarre, conclue lourdement Paul qui
avait la faculté de s'exalter pour toutes les diableries de ce monde et de
croire que Julia, qu'il s'était juré de protéger toute sa vie, resterait toute
sa vie la proie d'infâmes manipulateurs.
« Mais ?
Mais ? itéra-t-il.
- Quoi ? Vociféra Julia -PEUT-ETRE, je dis bien PEUT-ETRE, que nous exagérons la portée mystérieuse des travaux du docteur Durentooffenbach. Et si elle s'était tout simplement adonnée à une étude comparative des arts et des sciences ? Tu comprends ? , s'alarma-t-il du silence de Julia, peut-être a-t-elle exploré en scientifique les reproductions artistiques des ministres du ciel pour en extraire des analogies intéressantes avec la gent ailée que nous qualifierons de naturelle. Non ?
- Pourquoi cette idée, ma foi, plus
probable, ne m'est-elle pas venue à l'esprit? Non, mon intuition me dicte autre
chose, ce comportement général des gens ne correspond pas à cette idée.
- J'admets que ton propriétaire est
un tantinet loufoque et pourquoi le docteur aurait-elle laissé ses colis ?
Ecoute ouvre-les !
- Non JAMAIS !
- Et pourquoi ?
- C'est ce qu'il attend de moi !
S’il est fou comme tu le supposes, il n'a d'autre désir que d'entraîner les
autres dans sa monomanie... mais il n'est pas fou malgré son comportement
extravagant, je n'ai jamais rencontré sur un visage l'empreinte véhémente d'une
telle lucidité.
- Bon, essaie d'en apprendre
davantage sans te compromettre.Mais au moindre doute, appelle-moi ! Je
vais essayer de me libérer pour te rejoindre le plus vite possible. Bise ma
jolie.
- Ne coupe pas !
- Que se passe-t-il ?
- Dis, je n'ai pas la force de les
appeler... Tu comprends, ils vont sentir à ma voix que quelque chose ne va pas.
Tu veux bien leur dire que tout va bien ? Invente ce que tu veux. Que je
fais une excursion en pleine montagne, tiens !
- Tu as raison, Je m'en charge,
conclut Paul avec une grande tendresse dans la voix. Je t'embrasse. J'arriverai
le plus vite possible.
Chapitre 14 : La loi du Talion
Des cris fusèrent dans toutes les
directions, interrompant fort heureusement cette désagréable discussion avec le
gourou. Un très beau jeune homme, traîné par deux adeptes, fit son entrée dans
le réfectoire. Les deux compères le lâchèrent après avoir raconté qu’ils
avaient trouvé ce jeune diable, à moitié inconscient, sur le carreau. Il clamait à la ronde que l’on avait
voulu le tuer. Ce garçon, blafard, hurlait avec une extraordinaire vitalité et
s’expliquait de façon désordonnée. On comprit qu'un criminel l'avait réduit en
charpie après avoir estourbi un autre adepte pour lui dérober son costume
d’animal. Qu’il avait fait du mieux qu’il pouvait pour défendre son compagnon
mais que la brute, d’une force exceptionnelle, avait fini par les assommer tous
les deux. Que l’autre affidé gisait sur le sol. Encore chancelant, à cause des coups de poing qu'il avait reçu, il
implora du secours. Quelques adeptes jugeant le gueulard en proie à une crise
d'hystérie en profitèrent pour le calmer par forces claques.
Bien qu’étonné qu’un tel éphèbe puisse susciter une telle hargne,
Paul profita tout de même de la vindicte publique.
Le
martyr finit par relater avec un minimum de cohérence l'attaque qui
l'avait laissé sur le carreau. Paul qui n’avait assommé que ce gamin s’étonna de
ce que celui-ci l’accusa d’avoir agressé un autre homme ! Mais l'urgence
ne lui laissait pas le temps de méditer sur ce mensonge proféré par sa victime.
- C'est moi ! souffla instinctivement Paul à la cantonade, préférant devancer la dénonciation par un aveu désabusé.
- C'est moi ! souffla instinctivement Paul à la cantonade, préférant devancer la dénonciation par un aveu désabusé.
- Que t’ont donc fait ces animaux ?
s'étonna le Cervidé qui éprouvait une sympathie spontanée envers Paul.
- L’un, rien, d’ailleurs je ne sais
pas de qui il parle ! Celui-là est indigne de porter ce vêtement, affirma
péremptoirement Paul qui tentait de gagner du temps.
- Assassin ! cria le jeune homme à
l’adresse de Paul.
- Mais que s'est-il passé enfin ?
Insista son amical voisin de table ému tout de même par le joli minois de
l’adolescent.
- Lui, il a écrasé une fourmi, comme
cela, mima Paul en broyant un fictif insecte de son énorme main, froidement,
insista-t-il, et avec une telle désinvolture que j'ai estimé qu'il n'était pas
nécessaire de convoquer un jury pour appliquer un châtiment, improvisa-t-il.
- Ordure ! s'indigna le questionneur
au crâne boisé tandis que le gourou et sa tribu semblaient ne s’intéresser que
très passablement à l'affaire.
- Une toute petite bête sans défense,
insista le Cerf.
- Oui minuscule, approuva Paul avec
une mauvaise foi qui lui provoqua un plaisir ineffable.
- Et l’autre diable que t’a-t-il donc
fait ? Continua d’enquêter le cerf.
- Rien, dit sereinement Paul. Je vous
ai dit que je ne sais pas de qui il parle ! Et il haussa les épaules avec
détachement pour signifier qu’il était inutile de le questionner davantage.
- Maître, ton verdict, insista
l’éternel allié de Paul, en se tournant vers le gourou.
- La loi du Talion, trancha celui-ci
avec sérieux.
Au plus grand étonnement de Paul, sa
victime supplia le pardon. Il ne l'avait pas écrasée exprès. Il avait sentit un
chatouillement alors le mauvais réflexe, un truc pavlovien quoi. Non, de sang
froid il ne l'avait pas écrasé, par mégarde voilà tout.
Tous ces
arguments ne servirent à rien. On répondit à ses justifications par un lourd
silence. Puis le malheureux s'évanouit.
- Mes amis, continua le maître pour
la tablée seule, où Paul était l'invité, nous différerons l'application de
cette juste peine demain matin car ce soir une surprise vous attend ! Nous
sommes invités... voyons, voyons un peu, s'interrompit-il un instant, fouillant
ses poches, tandis que les adeptes toutes oreilles tendues, souriant déjà de
bonheur, retenaient leur souffle pour savourer l'annonce de la nouvelle.
- Ah ! Voilà j'ai retrouvé la carte
de visite ! reprit-il avant de rappeler à ses adeptes :
- Nous sommes donc invités par madame
la présidente Duchemin à un cocktail afin de célébrer le dixième anniversaire
de la fondation de l'association des femmes traditionalistes victimes de maris
alcooliques par la vente de canevas.
Soulevant comiquement les sourcils
pour ajouter au plaisir des affidés qui se tordaient littéralement de rire, et
tapant fraternellement l'épaule de Paul qui ne comprenait plus rien, mais
vraiment plus rien du tout, il expliqua :
- Jeune ami, pour vous éclairer sur
cette mondaine sortie à laquelle vous assisterez ce soir, en qualité de membre
tout aussi influent que fictif de la ligue "Du gouvernail traditionaliste
français"(...Désolé mais j'ai du improviser !), je vous dirais que
notre secte prône des loisirs autres que le tiercé et les soirées télévisées.
Et puis, que diable, nous ne pouvons pas passer notre temps à nous déguiser en
bestiaux ! Ce soir nous allons, tels des acteurs, endosser le rôle d’influents
leaders de la non moins influente et imaginaire association. Grand
prestidigitateur je vous offre l'occasion de nous faire passer pour ce que nous
ne sommes pas. Pour alimenter nos sarcasmes, il nous faut bien côtoyer quelques
prétentieux imbéciles non ?
Le cerf répéta pour la joie de tous :
- Les fem-mes tra-di-tio-na-lis-tes
vic-ti-mes de ma-ris al-coo-li-ques ! Ah non d'une pipe ! Il fallait les
trouver celles-là. Tu vas voir que je vais y retrouver l'Yvonne dans leur
cloître ! Car pour ce qui est de biberonner l'Yvonne et moi fallait pas nous
envoyer un carton d'invitation dix jours à l'avance pour qu'on accepte ! Et le
pedigree de ta bougresse de présidente ? S’informa-t-il, les larmes aux yeux.
- Ce titre honorifique lui vient
évidemment de son président de mari. L'ennui fatal de sa condition de conjointe
oisive. Voulant assujettir sa générosité à sa vulgarité intellectuelle dans une
glèbe humaine, jugée inférieure à la sienne, elle s'adonne aux œuvres
philanthropiques populacières. Petite émeutière sans horizon humaniste, elle a
réussi à dévergonder quelques épouses de sa condition, en mal d'idéaux, ainsi
que trois pioupious qui ont l'air de semi-castrats.
- Encore une rentière qui ne sort
jamais de sa petite gentilhommière, ironisa un autre adepte, elle voit les
pauvres dans le genre 19ème siècle. Tu vois le topo ! La femme avec une
portée de rejetons malingres priant le bon Dieu dans son taudis infâme pour que
son homme n'engloutisse pas toute sa paye dans la mauvaise absinthe. Mais la
prière n'étant pas écoutée, quand le mari entrera ivre mort dans l'écurie familiale,
elle offrira son corps à ses coups brutaux afin de soustraire à la folie
enivrée du père la fille tuberculeuse qui se meurt faute de médicaments, railla
un adepte à grands frais de gesticulations.
Ils rirent tous de bon cœur.
- Ce qui me laisse à penser que la
lecture d'un livre reste une activité plus immorale chez une rentière qu'une
partie de yam's en famille.
- Parce que des livres elle n'en a lu
qu'un ta charitable !
- Oui, et ça doit être Gervaise. Et
puis les pauvres de nos jours c'est pas pareil ! Maintenant le pauvre
quand il boit, il boit en couple. J'en sais quelque chose j'ai été institutrice.
Oui, les fauchés se cuitent par deux. Mâle et femelle consument les allocations
familiales attribuées à leurs enfants, qui eux, sont aussi malheureux
qu'autrefois par contre ! Le nouveau pauvre est arrivé !
Le gourou stoppa les commentaires
amusés des adeptes :
- Ah ! J'oubliais, notre chère
présidente détient des larbins plutôt intéressants. Une de ses domestiques, ne
supportant plus d'être l'esclave de sa patronne enivrée d'idéaux d'abreuvoirs
populaires, noie sa haine justifiée en sifflant la moitié de la réserve présidentielle.
Cette ivrognesse de bonne qui additionne d'une bonne rasade d'eau des liqueurs
raffinées de sa maîtresse fera la joie de nous tous.
Bon, maintenant distribution des
rôles : Pierre le loup dit Loup Duverneuil tu seras rédacteur en chef de
l’éditorial : « famille traditionnelle ». L'institutrice
tu nous joueras l'institutrice ou plutôt la religieuse. Les professions sont parentes.
Tiens, une idée me séduit tout à coup : faisons de notre ami le cerf
l’auteur de pièces de théâtre avant-gardistes !
- Mais, tu vas tout foirer not'bon
maître, sais même pas causer un patois honnête avec le petit monde, alors
conjuguer dans la haute les temps rococo du style subjectif...
- Subjonctif ! Rectifia machinalement
l'institutrice.
- Mais non le temps subjectif a plus
d'allure, voyons ! Laisse enfin cet homme d'esprit détrousser les mots de leur
valeur surannée, violenter la grammaire si tu veux qu'il ait l'air moderne. Et
puis ces femmes et ses simili-pistolets ne sont certainement pas le fleuron de
l'érudition, précisa le rat qui fut titré de sous-directeur de banque par le
gourou qui applaudit sa perspicacité.
Tout à coup, l'institutrice se mit à
rire nerveusement, tenant une feuille d'ordonnance de son gynécologue à la
main. Ils attendirent un moment qu'elle s'apaise se délectant déjà d'une sortie
désopilante de leur amie. Quand son hilarité se tarit enfin elle s'essouffla :
- J'ai un titre honorifique à
proposer à l'un de vous. Membre de la société française de colposcopie et de
pathologie cervico-vaginale !
Tout le monde applaudit à cette
plaisanterie. L'adepte non encore placé réclama à cor et à cri cette qualification.
- Et toi, hercule, qu'est-ce qui te
plairait d'être ce soir ? Demanda-t-il à Paul, qui, revenu de sa surprise première
commençait à trouver cela très amusant.
- Je veux être un malfaiteur repenti
de ses crimes.
- Parfait ! Cela nous manquait pour
susciter un début de frisson dans ce salon de bigots.
Chapitre 15 : Miroir, mon beau miroir !
Quand la conversation fut terminée elle n'eut pas le courage de retourner dans son logis. Elle décida de se promener dans la ville qui offrait des rues étroites avec de grandes demeures pressées les unes contre les autres. Puis elle découvrit avec un pincement de bonheur dans la poitrine un arbre seul dans un petit jardin sauvage. Il était coincé entre les maisons agglutinées, le seul organe respiratoire de ce conglomérat asphyxiant d'habitations.
Il répandait un peu de majestueuse nature sur les trottoirs. A sa
vue elle éprouva une étrange sensation dont elle n'aurait pu dire si c'était du
bonheur ou une profonde et douce mélancolie. Puis elle sourit à la métaphore
qui lui vint à l'esprit en contemplant l'arbre esseulé. On aurait dit la petite
chèvre de monsieur Seguin dans son enclos. Tout l'enchantait maintenant, tout
ce qui ne lui rappelait pas le mystère de sa chambre et elle erra ainsi,
contemplant cette vie calme parachevée dans la symétrie des ruelles, alanguie
par les pas feutrés de matous nonchalants qui se débarbouillaient la tête avec
leur patte ou dormaient les yeux mi-clos dans des endroits surélevés. Elle se
promena ainsi longtemps. Puis la journée passa dans des achats divers et une
entrevue avec son collectionneur pour diverses formalités.
Elle éprouva un vague dégoût en
entrant dans l’appartement sombre du vieux monsieur célibataire qui sentait le
vieux, qui était rempli de vieilles choses d’un ancien temps. Et en même temps elle se demandait si
le vieux monsieur la jugerait digne d’intérêt. Cela sembla être le cas, car il
lui relata des histoires de faussaires plus ou moins célèbres. Elle s’amusa de
ce compositeur de musique qui, ne tirant aucun succès de ses œuvres, décida de
les attribuer à des musiciens reconnus et inattaquables. Le compositeur déclara
avoir déniché chez un brocanteur des partitions inédites de Corelli, Scarlatti
et de Beethoven. Ainsi l’infortuné
artiste put jouer ses compositions musicales en les attribuant à ces maîtres
incontestés de la musique. Le sucés de ses œuvres fut considérable jusqu’au
jour où l’on découvrit le pot aux roses. Et les critiques qui jusqu’alors
avaient crié au chef d’œuvre dénigrèrent chaque note de cet étonnant compositeur
avec une mauvaise foi répugnante. Le vieil homme conclut que ce qui rend une
œuvre d’art exceptionnelle provient de sa notoriété et non de sa singularité
comme si Julia ne l’avait pas compris. Il enchaîna sur l’histoire du
milliardaire américain qui avait fait faire par des faussaires de génie des
copies parfaites de tableaux de peintres connus en sa possession. Des œuvres de
Matisse de Picasso, Braque... bref tous ces peintres des années 30.
Et un soir, devant une assemblée
composée en partie de critiques, il fit brûler nombre de toiles et personne ne
sut jamais si s’étaient les copies ou les originaux des tableaux de sa
collection privée. Evidemment, comme toutes les personnes d’un certain rang social,
le collectionneur de faux ne laissa pas à Julia le plaisir de savourer cette
anecdote. Il se fit un plaisir de pérorer sur cette histoire afin d’en extraire
un sujet de méditation personnelle.
A croire que les hommes de génie servent à mettre en valeur les esprits
ordinaires ! Julia, qui l’écouta trouva regrettable qu’il y ait tant de
commentateurs dans le monde. Pour se venger, elle décida de ne montrer qu'une
partie de sa collection à son verbeux acheteur.
Elle n’aimait pas le bonhomme même s’il ne chantait pas que des
fadaises. Mais cette façon qu’il avait de vous expliquer tout ce qu’il y avait
à voir ou à comprendre la dégoûtait. Jusqu’au pas de la porte il l’éclaira de
sa science.
Le soir était là quand elle sortit. Elle revint voir son arbre
pour savoir si l'émotion qu’il avait suscitée en elle était restée intacte.
Elle ne fut pas déçue. Puis en passant devant une poissonnerie un sentiment de
délectation fébrile la cloua sur place. Elle ne sut ce qui la plongeait dans
l’extase en contemplant ces poissons morts sur l’étal du magasin ! Des
frissons de plaisirs incompréhensibles la transportèrent vers une joie démesurée.
Quand la poissonnière lui demanda ce qu’elle désirait c’est à peine si elle
l’entendit ! La marchande dut poser plusieurs fois la même question à
Julia mais quand celle-ci revint à la réalité elle s’enfuit comme une voleuse.
Puis se souvenant soudainement de la
promesse faite au peintre, qui habitait le même immeuble qu'elle, de passer le
voir dans la soirée, elle se hâta de rentrer dans son meublé maudit afin de
restituer à sa physionomie un peu de coquette féminité avant l’entrevue. Elle
songea avec inquiétude qu'elle devait être très éprouvée nerveusement pour
avoir oublié ce rendez-vous qui aurait du être le seul aiguillon de sa journée.
Elle se remémora chemin faisant le
joli visage de Lucien et leur brève mais curieuse conversation sur le pas de sa porte. Elle s'était un peu
vivement retournée au pas décidé et assez lourd qui s'était fait entendre alors
qu'elle ouvrait sa porte.
Ce geste brusque arrêta le gaillard
qui la salua gaiement en lui demandant : « Vous êtes la nouvelle
locataire ? Sans attendre de réponse il ajouta, un brin goguenard :
-
Si je peux être utile à mademoiselle ? Je mets à votre disposition
mes bras musclés pour monter des valises » et il accompagna cette offre d'une
palpation de ces biceps saillants sur des bras maigrichons.
Elle sourit, prit
une mine admirative mais déclara avoir déjà accompli seule ce labeur.
Ils restèrent un temps indécis et
elle prit l'initiative de continuer cet échange qui augurait des rapports
agréables avec un « être humain normal », la trentaine, évalua immédiatement
Julia :
- De toute façon la tâche n'eut pas
été à la hauteur de vos muscles, je ne reste que peu de temps ici, je n'ai
emporté que très peu d'affaires.
"La tâche n'eut pas été à la
hauteur de vos muscles, comment ai-je pu sortir une connerie pareille, j'ai pas
l'air tarte maintenant " songea-t-elle rageusement.
Mais Lucien, bien content que la
conversation reprenne avec cette jolie et jeune femme ajouta avec précipitation
mais d'une voix assez grave pour soutenir l'intérêt de Julia :
- Moi je suis condamné à pépettes
ici, je le crains, et il la regarda de biais avant de continuer, au moins un an
dans ce foutu bled !
- Et qu'avez-vous à expier ?
- Un tableau. Longue histoire. Je
suis peintre. Tenez soyons simple! J'aime peindre mais je hais parler de ce que
je fais. Vous passez demain en début de soirée
si vous le pouvez et vous me flatterez de vos éloges. OK ?
Ils s'accordèrent vite sur un
rendez-vous aux alentours de 21heures, non ce n'était pas trop tard, elle ne
pouvait pas avant, mais qu'elle vienne tout de même.
Elle songeait maintenant à cette
entrevue, oublieuse de ses lourds tracas, face au lourd et triomphal miroir,
prête à parfaire sa mine par un discret maquillage.
Mais faut-il que cette chambre soit
mille fois maudite, car au lieu de se servir du miroir comme toute femme jeune
et jolie l'eut fait, ce qu'elle vint y quérir, avec un charmant sérieux, ne fut
pas son reflet souriant mais bien plutôt la présence massive et menaçante du
somptueux miroir qui semblait doué d'une âme propre. Elle se rassura un
instant, trouvant dans sa beauté exceptionnelle - qui ne pouvait apparaître que
comme surnaturelle dans la laideur environnante de la chambre - la matière à
réorienter son regard.
Mais le fait était là : on ne pouvait attendre de cet objet
par essence magique et d'une telle splendeur qu'il s'emploie de façon servile à
sa fonction de multiplication du monde par l'art de l'illusion. C'était idiot,
Julia le savait bien, mais elle ne pouvait s’empêcher de penser que ce
miroir-là la méprisait. Ni plus ni moins. Il lui rendait œil pour œil, dent
pour dent, son visage, chassant d'un reflet réaliste toute tentative d'intériorisation.
Un portrait sans mémoire, un double inutile, superflu. Ce regard sans paupières
la recrachait comme une sécrétion impure, telle qu'elle, sans prendre la peine
de goûter un peu de la substance de Julia, comme si elle n'était qu'une
grossière insulte aux subtils organes qui devait le constituer profondément.
Elle ne pouvait cependant pas
s'empêcher de paresser dans cet œil décérébré qui tenait lieu de conscience, de
mots, d'images. Comme si le but du miroir - en instituant une glaciale égalité
entre le regardant et le regardé - était de ne rien prendre ni ne rien donner.
Montrer sans jamais être, un doigt anonyme qui vous désigne. Les yeux dans ses
yeux Julia revit la belle dame de son rêve qui voulait sublimer sa beauté dans
un reflet. Elle comprit qu'un sort aussi monstrueux lui était réservé. Son sang
se glaça mais elle tint tête au miroir. Puis la révélation arriva. L'éclairage
de sa chambre provenait d'une ampoule nue descendant assez basse au bout du
long fil électrique. Cette installation sommaire qui s'interposait entre Julia
et le miroir lui permettait donc de contempler tout à la fois son image et son
ombre projetée sur le mur face au miroir. Elle déduisit de ce phénomène la
possibilité de créer un jeu d'ombre et de lumière assez impressionnant si elle
faisait osciller le fil. Voulant vérifier son hypothèse et l'aspect rationnel
du résultat suspecté elle oublia un instant le caractère menaçant du psyché.
Elle imprima donc au fil électrique un mouvement oscillatoire et toute la mort larvée dans l'âme illusoire du miroir envahit la chambre. Comme elle l'avait justement prévue l'ombre du fil électrique et l'ombre de sa tête dont elle pouvait suivre le trajet reflété furent animé du même mouvement pendulaire de telle sorte qu'ils firent alliance derrière son dos. Julia vit la silhouette de sa tête pendue qui se baladait d'un bout à l'autre de sa chambre.
Elle imprima donc au fil électrique un mouvement oscillatoire et toute la mort larvée dans l'âme illusoire du miroir envahit la chambre. Comme elle l'avait justement prévue l'ombre du fil électrique et l'ombre de sa tête dont elle pouvait suivre le trajet reflété furent animé du même mouvement pendulaire de telle sorte qu'ils firent alliance derrière son dos. Julia vit la silhouette de sa tête pendue qui se baladait d'un bout à l'autre de sa chambre.
Elle ne savait plus si c'était elle
ou son image qui contemplait cette fantomatique pendaison, cette échappée des
ombres en un jeu cruel de destruction.
Une fois revenue de sa découverte
horrifiante elle trouva d'alarmantes analogies entre son rêve et sa fictive
mésaventure dans le miroir. Un beau visage défiguré dans le reflet d'une eau
vacillante immobilisait les traces de sa perte dans le masque tragique de la
lune et le miroir préfigurant sa suicidaire disparition dans le reflet d'un
miroir de conte de fée.
Cependant elle n'accorda aucune
valeur prémonitoire à cette double et complice fiction. Elle s'attrista simplement
que le rêve et la vie éveillée puissent jouer la même scène, pactifient dans un
acte destructeur au lieu de s'accorder un mutuel mépris qui leur eu évité la
corruption de cette mésalliance.
Une fois revenue de sa stupéfaction
elle se leva étrangement rassérénée et une sensation de bien-être la rendit à
sa jeunesse insouciante. Il lui fallait se préparer vite et rejoindre le
peintre qui devait attendre fébrilement son jugement sur le tableau qu'il avait
peint.
Elle martela timidement à sa porte
qui fut aussitôt ouverte avec une surprenante brusquerie. Elle se savait très
attendue mais tout de même.
Il était heureux de la voir, mouvant
et volubile, il parlait beaucoup, souriait en guise de ponctuation de ses
propos mais son regard devint soudainement assez fixe et crispé. "Un
regard de peintre qui n'a rien de déplacé ni d'insolent " songea-t-elle
résolue à tout voir d'un bon œil. Elle avait eu sa dose de surmenage
intellectuel aujourd'hui. Ce n'est que lorsqu'elle le vit abaisser et relever
sa tête tel un automate en haussant ses sourcils chaque fois que son regard
tombait sur ses pieds qu'elle comprit que le temps du repos du combattant
n'était pas encore venu. Elle posa son regard au même endroit que le sien.
Elle n'avait plus
d'ombre.
Chapitre 16 : Le doute
- Putain de putain de bordel !
Les gars maintenant que le patron est pas là, entre potes, vous aurez beau dire
et beau faire, j'ai pas assez d'hygiène verbale pour me faire passer pour un
gratte-papier grand luxe doublé d'un lèche-cul de bigotes ! Non, non, me faire
passer pour le porte-étendard du progrès et raconter des conneries qui aient
l'air modernes ça passera pas, s'affola le Cerf avant de partir pour la soirée
de la présidente.
- C'est vrai que tu dois posséder un
capital linguistique qui n’excède pas cent mots et encore en comptant les impolitesses
! Remarque c'est pas bien gênant pour raconter une seule histoire. Tu leur
raconteras l'Yvonne tiens ! Celle là tu la maîtrises, rigola le futur membre de
la société française de colposcopie et de pathologie cervico- vaginale.
- Ecoute si ce rôle te fait si peur
on va faire une chose simple, proposa Paul sérieusement. Combien de minutes
nous reste-t-il avant de partir ? Une
heure environ à te ronger les sangs. Et bien je vais employer cette antichambre
du temps à faire de toi un littérateur distingué. Le rat, clama Paul, va nous
chercher un livre de citations à la bibliothèque, s'il te plaît !
Je t'explique le truc. Tu vas
apprendre par cœur cinq ou six citations et tu les replaceras au gré de ta
fantaisie dans la bonne société. OK ? On va en prendre des bien fumeuses pour
que personne ne les comprenne ! Comme ça on a un avantage sur eux. Ces
femmes du monde vont pouvoir jauger leur chancre culturel incurable en regard
de ta feinte éloquence. Elles essayeront uniquement de maintenir une attitude en
te donnant du "voilà qui est bigrement bien exprimé !",
"Quel talent !", "On ne saurait mieux dire !" et nous
tes amis nous te donnerons la réplique. Ne crains rien ! Ce sont des nases
on t'a dit ! Tu te rends compte de l’ignominie : Priver des époux de
l'ivresse conjugale. Pour avoir une vocation pareille il faut haïr la vie. Tu
en sais long sur le sujet non ? Ton Yvonne elle ne t'aurait pas quitté
pour un buveur d'eau ? Même bénite par le Christ en personne ?
- Faire du recyclage dans le canevas
à une dame qui peut se piquer d'avoir l'excentricité à domicile !
Surenchérit le rat qui était revenu de la bibliothèque avec une encyclopédie
des citations dans les mains.
- En tout cas elles ne doivent pas
souvent être béantes nos béates, encouragea aussi le Loup qui s'inquiétait
comme les autres de voir le Cerf si affolé par son rôle et si peu prompt à
faire de l'humour sur le charnel.
- Et à moitié chrétiennes avec
ça ! Priver une femme de son mari, ce n’est pas très catholique,
hein ! Tenta de rassurer le Rat.
Le Cerf rassuré et ému de la
compassion de ses amis acquiesça.
Paul eut un mal fou à lui faire
retenir des passages de Schopenhauer ou de Nietzsche, qui avait écrit, nota
avec délectation le Rat : " Le christianisme et l'alcool, les deux
plus grands agents de la corruption".
Tout le monde rit et chacun de chercher dans le livre de citations, la
sentence la plus surprenante." Cochon emprunté grogne toute l'année"
dénicha le Loup. Après plusieurs propositions erronées il leur dévoila que ce
dicton était le fait de Cervantès. Les amis exigèrent même, après un fou - rire
de plusieurs minutes, que le cerf retint un slogan d'Adolf Hitler : On ne
délivre pas les peuples par la fainéantise mais par le sacrifice."
Puis, remarquant la mine d'intrus
qu'affichait le Cerf en déchiffrant ce Compil de mots d'esprit ils se
rabattirent sur des textes abrégés et qui s'appliquaient plus ou moins à l'art.
Mais rien ne semblait vouloir entrer
dans sa tête. Sa peur grandissante était comme un barrage à l'afflux de mots
qu'on tentait de lui faire apprendre.
C'était une pitié de voir cet homme
s'effrayer devant une petite phrase d'un homme mort depuis deux siècles. Clore
le bec aux vivants lui paraissait déjà une tâche surhumaine qui se gonflait
maintenant par cette déferlante fantomatique de penseurs dont il ignorait
jusqu'au nom.
Le
Cerf suait sang et eau en récitant pour la vingtième fois le fameux
"Aléa jacta est" de Jules César, qui lui avait beaucoup plu, on ne
sut pourquoi.
Paul s'étonna soudain de son enthousiasme et du revirement de ses
préjugés par rapport à cette secte et à ses affidés qui vraiment ne
correspondaient en aucune manière à une secte et à des affidés. Ceux-là étaient
plus sympathiques, caractériels, drôles, inventifs, exotiques qu'aucun humain
de sa connaissance n'aurait pu le prétendre. Pourtant il s'en voulut
terriblement d'avoir oublié sa mission première qui était d'enlever Julia et
tout cela pour assister à tous ces divertissements loufoques. Mais après tout,
pouvait-on qualifier de divertissement ce canular clandestin plutôt comique
qu'on lui offrait d'exécuter. Et puis rien ne l'empêchait de remettre à plus
tard ce qu'il pouvait faire le jour même, s'amusa-t-il. Mais la gravité de son
attitude lui apparut soudaine. Evidemment la petite qu'il chérissait si fort
était hors de danger. Il avait même pu louer l'attitude des adeptes face aux
enfants qui apprenaient par le jeu, qui ne connaissaient aucune forme de
brimade ou de vexation de la part des éducateurs. La présence des parents par
contre semblait faire défaut. Les petits évoluaient auprès de doux et
intelligents pédagogues .Cependant Paul songea un instant à ses parents qui devaient
les attendre, lui et sa cousine, étreints par l'angoisse. Peut-être que
d'écouter machinalement son ami perfectionnant son latin en progressant du
"aléa jeta pesté» via "Allah éjacula test" pour pénétrer la
formule qui honorait l'audace face à l'hésitation, Paul s’engagea lui aussi à
prendre une décision.
C'est dit ! Ce soir je fais mes adieux à la scène et demain
je pars avec ma cousine, décida-t-il tandis que le Cerf triomphant clama enfin
son "Aléa jacta est" des plus distingué.
Chapitre 17 : Le peintre.
Julia ne semblait
pas particulièrement affectée par cette métamorphose.
"Le miroir me l'a dérobée, il y
a quelques instants "expliqua-t-elle placidement à son interlocuteur
passablement interloqué.
Elle lui raconta ses pressentiments
et sa mésaventure avec le miroir. En relatant les faits Julia se rendit compte
qu’elle acceptait la survenue de l'extraordinaire dans sa vie avec une facilité
surprenante.
Parce qu'au fond, à bien y réfléchir
rien n'est acceptable et surtout pas ce que nous sommes sensés attendre de la
vie.
Et bien ! Elle ne possède plus
d'ombre ? Mais en quoi est-ce plus surprenant que d'en avoir une ?
Contrairement aux autres corps opaques elle n'arrêtait plus la trajectoire
lumineuse. Point. Elle devenait un sujet désobéissant aux lois physiques,
certes. Mais s'était-elle une fois intéressée à la physique ? Non et maintenant
pas davantage. Lassitude ou dégoût, elle était dans un état d'esprit tel,
qu'elle était prête, non, à tout accepter, mais à tout refuser.
Le peintre lui ne s'accommodait pas
ainsi de cette nouvelle réalité. Julia l'écoutait à peine. Elle comprit
seulement qu'il imputa ce prodige aux dons de charlatanerie du propriétaire
sans qu'elle comprit pourquoi.
Il la fit asseoir avec un geste
d'autorité et éclata de rire pour imiter ensuite la voix grave du propriétaire
et sa façon si particulière de se mouvoir, de gesticuler.
- Ne vous occupez pas de votre ombre,
déclama-t-il en tordant sa gracieuse bouche pour rendre le rictus affecté de
leur logeur, oui le miroir vous l'a volée et nous pouvons très bien vivre sans,
si nous n'avons pas une vocation de parasol. A quoi servira-t-elle et à qui ?
Il marqua un temps d'arrêt plein
d'une feinte solennité pour siffler sur le ton de la confidence la plus crapuleuse
:
- A celui qui en à tant besoin !
Bien que ce petit jeu amusa Julia car
on pouvait aisément imaginer le propriétaire lui assenant de tels propos, elle
l'interrogea doucement du regard.
A cette interrogation muette, il
répondit, en reprenant l'expression charmante et butée qu'elle lui connaissait
:
- Ne craignez rien, ce sont des
foutaises de prestidigitateur minable. De l'hypnose ou que sais-je...
- Sérieusement maintenant ! Se
fatigua Julia
- Je lui ai dit que je savais qui il
était, se vanta le peintre.
- Oui ? Insista-t-elle.
- Et bien bafouilla-t-il, confus, je
lui ai dit qu'il est le diable ou un démon d'un quelconque ordre...
Julia éclata d'un fou rire
irrépressible auquel son compagnon se joignit de bon cœur. Ils rirent à en
perdre haleine, se tapant les cuisses, entrecoupant les spasmes de cette joie
exubérante pour hoqueter des paroles faites pour entretenir cette explosion de
bonheur. Et qu'a-t-il pu répondre à cela ? Qu'il regrettait de ne pas avoir de
pacte sous la main ? Non un truc curieux.
Alors verbeux comme il est... Qu'il
ne pensait pas que le diable fût à ce point amnésique de son arrogance pour qu'il
éprouve le besoin de se justifier. Pas du tout, plus précis, devine. Que tu
t’arrogeais trop d’honneur, pensant intéresser un tel maître, s'affadit
l'imagination de Julia.
- Et bien non ! Il m'a simplement répondu, qu'en tout état de
cause, il était mon propriétaire.
Tout compte fait cette réponse leur
paru assez inquiétante.
Quand la bonne humeur commença à se
tarir ils échangèrent des propos plus raisonnés sur leurs sentiments envers
leur propriétaire :
- En tout cas vous ne l'aimez pas,
nota Julia en guise de conclusion.
- Vous ne le trouvez pas
antipathique, vous, ce type ? riposta-t-il surpris
-
Non, il est incompréhensible, il joue avec nous apparemment, oui, mais
je ne le crois pas méchant. D'ailleurs il m'a offert un chat...
- Comment se porte notre petit
Valmont ? demanda soudainement Lucien comme s'il venait d'être frappé par
une pensée d'une importance supérieure. Il était littéralement suspendu aux
lèvres de Julia, comme si les nouvelles du chat importaient au point de
rabaisser toutes ces manifestations surnaturelles à de simples vétilles.
- Sa seigneurie le chat se porte à
merveille grommela Julia.
« Mais qui est donc ce chat?
Songea-t-elle, nerveusement.
Je suis tombée sur une secte, encore
une secte, le monde est une immense secte, voilà ! Et une secte pensant se
faire réincarner par des matous. Des fous voilà ! Je vis avec des fous
rescapés de l’île Moreau. »
Voyant Julia s'assombrir, il ajouta
que cet animal avait souffert mais qu'elle avait eu sa dose d'horreur aujourd'hui
et il lui promit malgré l'insistance de Julia de lui raconter un jour
l’histoire du chat. Il fut catégorique, inébranlable, non et non !
Certaines connaissances demandent une certaine patience et certaines vérités ne
peuvent être distillées qu'au compte-gouttes. Mais il la rassura et il en
mettait sa main au feu : Valmont ne risquait plus rien.
- BON, après cette bonne nouvelle
nous allons élucider sur-le-champ votre problème ? Rendons-nous chez notre PROPRIETAIRE et
demandons lui ce qu'il est advenu de votre ombre.
Evidemment il n'était pas chez lui.
Cette journée n'était décidément pas faite pour apporter des réponses. Ils
retournèrent dans la chambre de Lucien pour admirer son œuvre.
- Je réclame
maintenant votre verdict ! annonça vivement Lucien.
Et il arracha le voile
qui dissimulait un immense tableau.
Pour un verdict,
ce fut un verdict !
Julia hurla
d'effroi mais aussi d'un peu d'émerveillement.
Le pauvre garçon qui contemplait
alternativement, bouche bée, son tableau et le visage défait de Julia ne devait
pas s'attendre à une telle réaction.
- Mais, c'est mon rêve balbutia-t-elle à demi hystérique.
- Mais, c'est mon rêve balbutia-t-elle à demi hystérique.
- Votre rêve, dièsa une gamme plus bas comme si tous deux s'apprêtaient à entonner le prélude d'une opérette.
Chapitre
18 : La présidente.
- Membre de la société française de
cols... et de pathologie de cerveaux vaginaux... vous dîtes ?
- De colposcopie et de pathologie
cervico- vaginale. Nous n'avons pas encore détecté de neurones dans les vagins,
madame. Ni dans les phallus d’ailleurs.
Désolé !
- Mais tout cela doit être
passionnant. Toutes ces choses que j'ignore ! S’enthousiasma la présidente sans
que l'on comprit en quoi l'ignorance pouvait devenir un motif de félicité.
"Je suis flattée monsieur de faire votre connaissance et au nom de notre association
je vous remercie à vous tous de nous faire l'honneur de votre présence"
continua la blonde au carré, nippée bleu marine.
Elle ne pouvait plus masquer sa
fierté face à ses partisanes pour la protection des femmes victimes de maris
alcooliques. Elle pouvait, ce soir, se flatter de connaître une assemblée
d'érudits en tous domaines.
- Et monsieur écrit des pièces de
théâtre avant-gardistes, s'abattit la fée du logis sur le seul instruit dont
elle semblait un peu comprendre les activités.
Le cerf pâlit de façon inconcevable. Ses amis, avant que
l'interpellé ne vomisse sur le joli tapis persan, répondirent à sa place des
banalités qui firent plaisir à la dame patronnesse.
Mais décidément la diablesse ne
voulant pas lâcher l'occasion de faire un peu de parlote avec un écrivain,
continua en le fixant intensément ainsi que les autres dames de sa compagnie.
- Et qu'écrivez-vous monsieur, si ce
n'est pas indiscret ?
- Si ça l'est, répliqua lentement
Paul qui jouait son rôle d’ex - taulard avec beaucoup de plaisir. Lisant de l'effroi
à chaque fois que la présidente croisait les yeux de ce qu'elle pensait être un
criminel, il ne pouvait s'empêcher d'accentuer son rôle d'ancien malfaiteur.
- Notre Jean Valjean exagère la
portée secrète des travaux littéraires de notre ami, qui, je vous le promets,
improvisera pour votre édification, une scène aux dimensions shakespeariennes
avec l'un d'entre vous. Ce dramaturge ne mitonne aucune de ces pièces sur le papier,
dans la solitude d'une chambre. Il improvise. Voilà son secret ! Cet homme,
terré dans ce silence qui vous déconcerte, madame, étudie chacun d'entre vous,
évalue notre aura dramaturgique, comme il se plaît à nous éclairer quelquefois
de sa science. Et cet érudit ne craint pas de
fréquenter un langage des plus méprisables. Non ! N’y voyez pas là cette
répugnante et feinte complaisance qu'affectent nos auteurs contemporains quand
ils dissertent sur les jeunes de nos cités ! Ce génie vulgarise l’argot
dans ses écrits supérieurs pour surprendre l’ART dans le mot le moins désigné
pour l'évoquer. Il malmène notre langue pour évoquer le sublime dans le verbe
le moins façonné pour enfanter sa chair. Il emprunte chez la racaille la plus méprisable
le bavardage afin que l'univers entier s'incline devant la grandeur divine, claironna
le gourou en sa qualité de président du "Gouvernail traditionaliste".
Le cerf sentant tout de même qu'il ne
pouvait plus se taire énonça d'une voix éteinte une citation d'Oscar Wilde
qu'il avait apprise avec Paul quelques instants plus tôt, ne sachant pas si
elle venait à propos.
"La modération est une chose
fatale. Assez est mauvais comme un repas. Trop est bon comme un festin."
- N'est-ce pas ? Voilà ce qui arrive
à la littérature conformiste si on la goûte d'un coup de fourchette timide. En laissant
aux hommes de peu de conviction le privilège de dévorer avec grand appétit les
mots violents. Les entendez-vous, les rappeurs ? Usant de vocables
violents et vulgaires ils donnent cette vitalité séduisante à leur
fondamentaliste faconde qui séduit tant nos intellectuels français. Le groupe
rappeur NTM ne subjugue- t-il pas tout un public de penseurs qui voient dans
certaines expressions grossières visant à apologiser la sodomie de sa propre
mère la noble réplique d’une jeunesse révoltée ? Et le gentil ? Que
fait-il ? Il s’exile de la jeunesse avec ses apostrophes puériles et
surannées. Le mot le plus vilain appartient aussi à Dieu, créateur de toutes
choses, le soutint le membre de la société française de colposcopie et de
pathologie cervico-vaginale.
- Nous nous dépouillons également de
nos vérités essentielles en nous privant de l'emploi de certains mots, ajouta,
amusée, une jeune femme intelligente, cadrant mal avec ses consœurs et qui
semblait suivre avec grand intérêt les répliques de ces usurpateurs d'identité.
Le reste de la société qui ne
semblait rien piper se tourna vers le Cerf dont on attendait le maître mot puisqu'il
était tout de même l'écrivain. La cheftaine des bleues marines prit les devants
et demanda défaite :
- Monsieur l'écrivain ! Devons
nous emprunter un langage plus... comment dire ?…banlieusard … pour
être meilleure épouse ? Ai-je bien compris ?
- Cochon emprunté grogne toute
l'année, se souvint le Cerf. Il savait même c'était une maxime de Cervantés.
- Hein ? Plaît-il ? S’étouffa
la présidente dont le malheur voulut que le Rimmel coula sous ses yeux rougis
et humides.
-
Certes, notre ami a raison, faisons mieux qu'emprunter, chère
présidente, pillons ! Pillons les tournures linguistiques des exubérants
grands-frères de nos cités si nous voulons vendre nos bénédicités aux
« jeunes », expliqua l'institutrice portant une croix discrète sur sa
poitrine symbolisant son état de nouvelle religieuse.
- Mais nos curés savent parler aux
gens sans dire des grossièretés tout de même ! Se récria la défigurée vers le
pauvre Cerf, qu'un frisson d'angoisse secouait.
- Qui ? Perdit-il connaissance comme
un cancre face à face avec une question de mètres cubes d’eau fuyant par un
robinet…?
- Oui, QUI ? Maman. Et à
Qui ? Economisons nos mots à l’instar de monsieur pour aller à
l’essentiel : Qui et à qui ? , vint au secours la jolie fille qui semblait,
elle aussi, se passionner par l’interrogation.
-QUI ? A QUI ? QUOI, QUI ?,
jabota le double menton de la pauvre présidente.
- Oui, Qui est la question ? Toi et
tes amies ! Mais vous êtes déjà acquises au saint fablier des prélats ! Il faut
essayer de combiner vos pieuses prières avec la terminologie politiquement
correcte si vous voulez repeupler vos églises. Parce que pour l'auditoire c'est
plutôt l'épisode des vaches maigres pour vos prêtres. C'est cela que monsieur
essaie de te faire entendre. N'est ce pas monsieur ? En se tournant deux
secondes vers le cerf, Vous n'allez pas servir des messes en latin aux SDF, et
aux habitants des zones de non-droit, maman ?
- Toi cesse de te moquer de ta mère.
Tu n'as pas de leçon à me donner car ce n'est pas la religion qui t'étouffe. Ah
! Monsieur, ré-attaqua-t-elle le Cerf qui agonisait, je ne sais pas si vous
avez des enfants, mais tous des ingrats ! Et celle-ci m'en ferait perdre
mon latin.
- Moi j'en perds mes mots avoua cette
fois-ci notre Cerf, jetant un regard désespéré autour de lui afin que ses amis
comprennent enfin qu'ils avaient trop attendu de lui, trop estimé ses
compétences d'auteur-acteur-improvisateur et qui était momentanément amnésique
sur les dictons qu'il venait d'apprendre par cœur.
- Ah ! Mesdames, mesdames... et
messieurs. J'ai perdu mes mots ! Une œuvre magistrale, conçue comme cela,
par le maître, dans une épicerie, si je me souviens bien. C'était si
impressionnant, que mes amis et moi l'avons publié, ou, plutôt, que nous nous
sommes empressés de retranscrire ce morceau d'anthologie du théâtre expérimental
populaire, se risqua Paul qui s'amusait comme un fou pour venir au secours du
pauvre Cerf.
- En substance, qu'est-ce qui a été
dit ce jour-là, demanda la présidente au Cerf qui semblait réellement
intéressée par ces discours de faussaires.
- Rien, rendit l'âme celui-ci.
- Comment vous nous taquinez,
monsieur l'écrivain miaula la présidente dans un éclat de rire des plus déplaisant,
crissant dans les suraiguës. Racontez donc nous cela ! Nos lèvres sont
suspendues à vous. Heu ! Je veux dire... nous sommes suspendues à vos
lèvres.
- Mais vous me demandez de
déshabiller un homme nu, éructa le pauvre Cerf qui calcula qu'il venait déjà
d'épuiser deux tiers de ses citations en plagiant maintenant Plaute. Et qu'on
était qu'en début de soirée !
- Je ne comprends pas ! Flancha la
présidente.
- Moi non plus, dit-il décidant
d'économiser ces sentences, et maudissant ses camarades de centrer la conversation
sur lui.
- L'amour est fait du désir de
comprendre... pleura presque le Cerf qui gaspilla à vau-l'eau sa troisième
réplique sans pouvoir la terminer.
- Comment ne pas comprendre car rien
ou peu de choses ont été exprimées oralement ce jour là… mais les yeux madame !
Les yeux en disaient bien long ! La situation évidemment se prêtait à cet
échange hors du commun. Oui cette paisible épicerie fut le théâtre d'une
bataille de paupières sanguinaires, d'un drame de l’œil entre une religieuse et
l’ancien détenu qui se tient devant vous, improvisa le gourou en désignant
Paul.
- Vraiment, s'exclama la présidente.
Monsieur, vous avez fait connaissance avec l'écrivain en ce lieu je suppose ?
Paul, laissant planer le doute pour
jouer de la peur de cette femme, expliqua :
- J'avais perdu mes mots, ils
m'avaient quitté un à un dans la sordide cellule où je purgeais ma peine. Mon
vocabulaire s'appauvrissait chaque jour davantage, et nombre de mots sûrement
très importants s'en sont définitivement allés. J'ai du les distribuer à tort
et à travers comme les coups de mon couteau, sans prendre garde à les
reprendre, confiant de leur docilité et de leur attachement à moi. Jaloux de la
liberté avec laquelle je les employais, mes mots ont pris goût à
l'indépendance.
- Comme la vie peut quitter un corps
les mots vous quittent parfois, ajouta avec douceur la fille de la présidente,
attentive et amusée, tandis que sa mère claquait des dents de deviner sa fille
devenir doucement amoureuse de ce malfrat.
- Mais quand je suis sorti de taule
il ne me restait plus aucun mot. J'ai trop vécu l'indicible ! Alors j'ai du emprunter
et voler des mots aux autres. Mais ne sortant que très peu de chez moi, ne
rencontrant que la concierge et le boucher, surtout le boucher, je n'ai pas appris
grand chose.
J'ai récupéré la phrase "je
t'aime", tenta-t-il de séduire la jeune fille attentive, par un sourire.
Mais pour recouvrer cette galanterie je peux vous assurer que la concierge et
le boucher n'y sont pour rien, dit-il avant de poursuivre avec un grand
sourire. Un jour, amolli par l'inactivité je
suis sorti de chez moi l’œil hagard, plié en deux, le poil terne. Et ainsi paré
de mes difformités... je suis entré chez l'épicier… histoire de changer un peu
d'endroit.
- Et c'est fou ce que les yeux
peuvent raconter, surtout pour un homme aussi marqué... ajouta le Rat.
- Et le sort en est jeté ! s’exclama
la présidente sans que l’on comprit pourquoi. Peut-être jugea-t-elle qu’il
était de bon ton de faire des citations à la manière du Cerf. Elle ne savait pas qu'elle venait d’employer la
préférée du malheureux.
- Aléa jacta est ! Aléa jacta est !
Aléa jacta est ! Aboya le Cerf avec hystérie, ce qui stupéfia tout le monde
hormis Paul.
- C'était ma réplique, on m'a volé ma
réplique ! Tonna-t-il, écumant de rage et de désespoir.
- Moi qui pensais que ces mots
étaient de Jules César, ironisa la demoiselle qui était décidément moins oie
que les sinistres faussaires imaginaient.
Le Cerf poussa un cri , qui n'était
pas celui d'un homme, avant de s'évanouir.
Les femmes firent ce que toutes les
femmes de ces milieux ont appris à faire
en ces cas là. La moitié d’entre elles tourna de l’œil à l'instar du
cerf et l'autre moitié hurla dans le dodécaphonique.
On ranima tout le monde par des
rasades de cognac que les membres de la secte jugeaient opportun de verser
généreusement dans les verres afin d'échauffer l'atmosphère qui devenait de
plus en plus intéressante. Quand tout le monde fut remis d'aplomb on insista
avec force pour que l'on continue l'histoire du détenu.
La tension étant en son comble le
gourou continua lugubrement :
"Donc l'ancien détenu entre dans
l'épicerie, maudissant sa vie et son sort et soudain ses yeux croisent ceux
d'une religieuse. Sa haine native contre ces douces épouses de Dieu le poussait
à commettre un acte odieux mais la peur du mitard lui recommanda de rester
sage. Il se contenta donc d'imprimer à son visage une expression dure et souffreteuse
afin de détourner le regard de la nonne car il est malséant de contempler un
visage qui souffre et téméraire de fixer une face hargneuse."
- Désolé par avance de vous choquer
mais pour vous faire comprendre la scène je dois transcrire les pensées
païennes qui étaient miennes avant d'adhérer au Gouvernail traditionaliste.
Donc figurez-vous que je ne voyais en
cette douce brebis qu'une postulante au harem de Dieu. Elle persista douceâtre
et mielleuse à déchiffrer les signes démoniaques inscrits sur ma face, précisa
Paul.
- Ce doux regard que je portais sur
lui, semblait lui faire l'effet d'une croix exorcisante sur ses yeux de démon.
Heureuse de découvrir de la souffrance et de sauver une pauvre âme, je
m'écriais des yeux : "Et l'amour, mon enfant ?" dit l'institutrice
déguisée en religieuse du saint Ordre de la Piété.
- Que c'est beau ! Applaudirent les
dames.
- Pustule verbeuse que l'amour,
ripostais-je d'une pupille dilatée, hurla Paul au point de faire frissonner les
femmes qui se replièrent sur elles même comme un jeu de carte. Et une vision me
ramena dans mon cachot. Entends-les plutôt ceux-là, momies vivantes qui croupissent
dans les dortoirs du châtiment, où la peau rude des draps arrachent leur peau
tatouée de filles perdues, là où le corps nu n'existe plus ! Comment ai-je pu exprimer
cela par le regard et comment a-t-elle pu l'entendre ? dit doucement Paul.
- Un miracle du bon Dieu ! Sourirent
quinze bridges maculés.
- Mais, vous monsieur, insista la
présidente, dents en avant, les yeux pochés par le Rimmel dégoulinant, en se
retournant soudainement vers le Cerf qui avait failli se détendre, où
étiez-vous ? Je ne comprends
toujours pas votre rôle dans cette histoire ?
- Je suis l'écrivain, faillit-il
crever maintenant.
- Comment cela ? Vous avez écrit une
histoire avec des mots, oui ? Et cette histoire devait se jouer par les yeux en
quelle sorte ? Tenta vraiment de clarifier la protectrice des femmes victimes
de maris alcooliques.
- Laissez conclure mes potes si vous
voulez apprendre, se ressourça un peu le faux écrivain, la sentant aussi
anxieuse que lui de ne rien comprendre.
- Oh oui, continuez ! Continuez !
suggérèrent les dames de bienfaisance.
- Et Dieu me répliqua la belle ? Eut
du mal à improviser Paul.
- A ce moment là entra la prostituée
du quartier ! aida le gourou.
- Nooon ! Raffolèrent les dames.
- Siiii ! Le tableau était complet !
La réponse du malfrat facilité. Ton Dieu je ne l'ai jamais vu suivre le
trottoir avec ses femmes accroupies sur le paillasson de l'amour.
- C'est vrai, c'est vrai ! Glouglouta
une vieille dame pour l’étonnement des autres.
- Dieu assiste aussi ses
malheureuses, riposta la présidente toute pincée.
- Qui les assiste celles-là ?
s’enhardirent pourtant les yeux du jeune voyou reprit le Gourou. Oui qui les assiste lorsqu'elles regardent leur
ventre gonflé de moiteurs inconcevables pour délivrer dans un affreux accouchement
leur sexe entier, nu, isolé d'elles-mêmes ? Et l'offrir ainsi. Les as tu
aimées, réellement, dans ta chair, dans tes couilles, comme moi, ignoble sœur ?
Les as-tu défendues contre ses proxénètes, sale blatte pontificale ? Crois-tu
que c’est ton Dieu qui les vend au reste de la création pour te racheter à
toi ? Ah! Je te jure ! La religion
n'a eu qu'une idée mais nous la payons cher ! cracha presque le gourou les yeux
flamboyants de haine.
Un instant de silence se fit. Un
silence rempli d'horreur. Ces femmes déjà peu exercées dans la pratique de la
réflexion trotskiste-léniniste ne savaient que conclure. Fallait-il hurler au
nom de leur honorable vertu ? Fallait-il applaudir pour être chrétiennes
dans le vent, même si ces propos faisaient souffrir leur délectable pudeur.
Elles choisirent de suer un peu leur foi, histoire de mériter leur paradis. On
jouait maintenant de la guitare dans nos paroisses... Il ne s'agissait pas
d'avoir l'air dépassé. Et puis l'histoire leur plaisait .
Elles mendièrent la suite, frôlant
des yeux le corps musclé de Paul, débordantes de convoitise.
- Mais je t'assure qu'Il les aime
aussi ! Supplia mon regard, relança l'institutrice sentant que la partie était
gagnée.
- Rebut de la logique, si c'était
vrai tu n'aurais pas dit : Il les aime mais je les aime !
- Je les aime ! Avec ou contre Dieu je les aime. Voilà ce que
répondit ophtalmiquement notre jeune ami, ajouta le gourou dont le désespoir ne semblait pas feint.
Paul, reprit, inspiré :
- Elle allait répliquer quelque chose
quand l'épicier, notre Sauveur de circonstance, fit taire ses yeux pour lui
demander ce qui l'amenait ici. Puis il papota pape avec elle. Je me demande
encore comment ma main déjà empourprée ne s'est pas portée sur le cou de la
nonne, quand, sa bouche encore pleine de relents nauséabonds d’Ave maria, osa
s'adresser à moi...
- Ah ! Enfin quelqu'un va parler !
fit la présidente au Cerf qui n'eut pas à répondre tant l'auditoire réclama le
silence par un "Chut !" unanime.
- Elle osa donc s'adresser à moi pour
s'enquérir le plus innocemment du monde si elle n'avait pas pris mon tour dans
la file d’attente. Avec mon mauvais fond habituel je répondis par l'affirmative,
et je l'ai fait poireauter...
- Dans une épicerie c'est de bon aloi
! Intervint le cerf complètement décontracté.
-Lambinant, dévalisant le magasin au
risque de ma ruine, oubliant ci, vérifiant ça... Avant de sortir, je
m'apprêtais à jeter un regard vainqueur sur mon ennemie lorsque cette
maquisarde de l'enfer, ce gratte-burne papal, ce cure-dent de Dieu, cette fesse
flasque, cette prêtresse du cucul, cette bâtisseuse de léproserie, cette... me
gratifia d'un au revoir veule et d'un sourire bonnasse.
Je sortis du magasin avec une crise
d'apoplexie en cours, un œdème du poumon en vue, une congestion pulmonaire en
perspective lorsque je sentis une main se poser sur mon épaule.
La descendante de Soubirou était là,
mon sac de provisions dans sa main. Je l'avais oublié. Je m'acheminais vers
l'embolie massive lorsque je m'entendis répondre: "Merci beaucoup ma
sœur."...
Paul dut s'arrêter pour partager le
fou - rire de la fille de la présidente qu'elle tentait de réprimer depuis un
bon moment.
- C'est tout ! s'exclama la
présidente excédée envers le Cerf.
- NON !" On ne délivre pas
les peuples par la fainéantise mais par le sacrifice." Adolf Hitler.
Comprend qui veut, gueula le Cerf.
CHAPITRE
19 : l’œuvre.
- J’ai peint votre rêve ?
S’étonna le peintre.
La qualité de
l'œuvre était remarquable, bien que le sujet soit absurde et tragique à la
fois.
Le tableau représentait une cuisine
vieillotte munie d'installations vétustes. Elle atteignait cependant un degré
de réalisme très émouvant, et ce, non pas uniquement grâce aux détails peints
avec une grande minutie, tels ces petits détritus de salade et de pomme de
terre, mais parce que l'on sentait qu'elle avait été tant et tant érodée par
des gestes humains que sa seule présence convoquait le halo muet d'une
existence, incertaine, fragile, à la frontière de l'absence et de la vie.
Toute une rétrospective pouvait
s'inscrire dans chaque éraflure. Chaque tâche graisseuse auréolait l'âme de la
ménagère.
Cette cuisine n'avait aucune
ouverture extérieure apparente et la lumière cruelle qui provenait d'un éclairage
artificiel montrait sans chaleur ce drame silencieux, ce cri étouffé, un
intolérable chagrin à jamais clos.
Il y avait cette femme, peinte de
dos, littéralement plaquée contre le mur. Son attitude bien qu'insolite, ne
surprenait qu'à peine. On eût voulu pleurer pour elle.
La femme n'avait plus "
d'ailleurs " où aller. Ailleurs que contre ce mur. Elle était parvenue là
où les pas ne peuvent plus avancer, là où son monde finissait. Et de son monde
à elle, rien ne subsistait. Le secret
de son regard, invisible à l’observateur, était pourtant omniprésent. Le corps
massif, beau dans sa force, montrait un dos
aux muscles tendus sous le vêtement. On ne voyait d'elle que ses pauvres
habits. Elle n'aurait pu être que cela en effet si, émergeant du linceul qui enveloppait
le corps, n'avait pas surgi sa main crispée sur une poêle graisseuse.
Derrière son dos, sur l'évier
vieillot, sali, deux corps de poissons en tout point identiques à ceux du rêve
de Julia, mais évidés de leurs viscères, s'essayaient dans une étreinte
amoureuse impensable.
Ces poissons éviscérés, poissant dans
leur ordure, perpétuaient le dessein d'Eros, frissonnaient d'une chair
amoureuse sous leurs écailles rugueuses gluantes et souillées.
L’œil mourant d'une profonde
lubricité, les deux invertébrés ouvraient une gueule béante où leurs langues
goulues, rudes, dentées, s'entremêlaient dans un sanglant baiser, frénétique,
douloureux de désir, avide d'un amour infini. La farine grimait
ça et là ces gueules putassières masquant à peine les meurtrissures du couteau. Ce baiser odieux était pourtant un
baiser d'amoureux, un baiser inouï qui était la semence violente de toutes les
vertus de la tendresse.
Elle ne sait combien de temps elle
restait là à contempler cette œuvre pénible qui semblait, malgré son aspect
burlesque, violer les secrets de l'âme.
Le peintre n'y tenant plus la
réveilla de ses sombres songeries pour lui demander ce qui l'affligeait ainsi.
Elle lui répondit que le sujet du tableau n'était guère réjouissant et après
l'avoir félicité pour son talent elle lui fit le récit de son rêve du poisson
mystique qui avait les mêmes traits que celui qui était peint sur la toile.
Tandis qu'elle
parlait, elle ressentit un pénible malaise.
C'était comme une main froide qui étreignait sa mémoire alors qu'elle
était sur le point de se remémorer un souvenir d'enfance. Elle sentit qu'elle
aurait besoin d'un bon psychanalyste. Il lui apparut que ses parents lui avait
offert un poisson rouge suite à une visite médicale. Mais oui c'était bien cela
! Ce poisson qui consultait des clichés pulmonaires. Elle avait été atteinte d'une primo-infection et pour la
distraire de la peur qu'elle avait éprouvée lors d'une radiographie de ses
poumons ils lui avaient acheté deux poissons rouges... et un aquarium avec de
jolies pierres et des imitations de ruines gallo-romaines en matière plastiques
pour le décorer. Ensuite tout devenait confus. Elle eut le pénible sentiment
que ses propres parents lui volaient son poisson rouge... lui interdisaient de
l'approcher...
Lui avait-elle fait du mal à son
poisson ? Puis elle vit tourner ses parents autour du bocal en scandant d'étranges propos. Sa tête aussi
tournait. Cependant elle réussit à raconter de manière cohérente ses
mésaventures nocturnes avec cet autre poisson qui paradait maintenant sur la
toile du peintre.
A la fin du récit ils restèrent tous
deux muets comme deux carpes muettes, se pénétrant de leur mutuelle ignorance.
C'est à peine si elle l'entendit grommeler : " Encore un coup du
propriétaire !»
- Il est notre propriétaire ! Ironisa
Julia. Ce qui lui valut un regard courroucé.
Comprenant qu'elle ne pouvait plus rien attendre de cette sombre
entrevue alors qu'elle possédait une soif inextinguible de clarté, elle quitta
le peintre après la promesse faite de revenir le lendemain.
Elle réintégra son nouvel appartement
qui, évidemment, comme toutes ses pensées, l’expropriait complètement.
Il était le temple d'un passé dont
elle ne devait être que la vigilante gardienne. Il était le lieu de la précédente
locataire. Rien ne semblait vouloir s'émanciper du docteur Durrentoofenbach. Il
n'était pas un atome de ces murs - lieu de son enfermement - qui ne lui parla d'elle. Elle la sentait
partout. Elle la voyait, secouée par le frisson éclopé d'une découverte
immobile, stérile, l'abrupte fin d'une légende, la bouche ouverte de ceux qui
meurent: le fossile d'un ange. L'écho figé du divin, la seconde mort de
l'ultime, elle la possédait dans ces petits cartons biens ficelés. Une si
grande chose pouvait contenir dans ces petites boîtes. Aussi absurde que la
dépouille d'un mort qui vous refait tout l'univers dans sa tombe! Leur silence
est le plus grand des tumultes. Qu'était la vérité de cette femme, cette étoile
enrhumée - dont l'influence maladive sur la vie de Julia agitait son sang d'un
afflux de poison. C'est sans remords ni honte d'aucune sorte qu'elle exhumait
d'un carton des objets hétéroclites. Pas d'os en tout cas. Puis elle
s'intéressa davantage à un cahier qu'elle soupçonnait être le journal intime du
docteur Durentooffenbach. Elle
s'accorda un instant de recueillement avant de violer le temple sacré de la
connaissance, forte de son assurance de
serrer entre ces mains le témoignage de cette étonnante femme. Obligatoirement
la vérité allait jaillir d'une petite écriture sans faille, rationnelle,
pénétrante de clarté faisant fi des tournures alambiquées asservies à l'éloquence.
Ainsi, elle imaginait cette délectable lecture. Evidemment l'impudeur de son
indiscrétion aurait du la foudroyer à cet instant mais il n'en était rien. On
l'avait impliquée dans trop de mystères et avec une désinvolture propre à sa
nature elle ouvrit ce qu'elle considérait comme sa bible. Elle lut.
Parfaitement neutre. Il faut l'être avec ses
conflits intérieurs. Neutre et distant.
Je
regrette d'avoir disposé de mes sentiments comme s'il avait été en mon pouvoir
d'en extraire le secret mécanisme sans en altérer la saveur originelle. Je
n'ai fait que comparer un sentiment à ce qui lui ressemblait le moins : un
coucher de soleil par exemple. Je veux s'il te plaît mon cœur cessé de battre
pour une vie que je n'aime plus. Je veux être moi. Où suis-je? Dans quel recoin
de ma conscience me rechercher ? La nuit a ouvert pour moi ses tombes et
je contemple, hébétée, ses plaies béantes sur le néant.
Les
pensées des autres vous collent à la peau, elles peuvent nous
surprendre, voire vous écœurer, avant de devenir les nôtres. Oui, nous devenons
ainsi les plus acharnés défenseurs des idées que nous réprouvions le plus: la
stupidité et l’intolérance et ceci au nom de la stupidité et de l’ignorance.
Elles se sont installées dans ma tête comme
dans une antichambre de luxe et cette voix me murmure que je suis des leurs. De
ceux qui ont répudié mon amie, ma sœur.
Ce qui me donne encore un sentiment de
cohésion intérieure n'est pas le résultat d'une harmonieuse architecture entre
mes pensées et mes actes, mais cette trêve occasionnée par l’équilibre d’un
match nul entre deux adversaires, qui, ne pouvant se vaincre, s'admirent: La
vie et la mort.
Mon instinct de survie et mon dégoût de
vivre. Le remords à présent me pousse à la comprendre et à ne plus me
comprendre moi. Celle que j'ai condamnée, rejetée, l'accusant de ce répugnant
vice dont je suis pourtant le dépositaire le plus vil: Sectarisme. Je haïssais
son monde, ses idées, son mode de vie.
Elle
et ses condisciples sectaires, que je les ai méprisés ! Leur façon d'être m'horripilait. Je ne
pouvais admettre que l'on puisse croire en meute. Je haïssais leur manie de
beugler leurs imbécillités en troupeau. Comme si la vie qu'ils donnaient à
leurs mots ne pouvait qu'éclore dans le mélange de leur haleine.
Et nos sales bouches méchantes à nous, ses supposés amis, et à moi, sa seule famille, n'ont-elles pas accusé cette malheureuse aliénée? N'a-t-elle pas tenté de souffler à nos babines tordues de dégoût- sans éprouver la prétention de les redresser - que nous étions trop mauvais pour émaner d'une quelconque étincelle divine.
Et nos sales bouches méchantes à nous, ses supposés amis, et à moi, sa seule famille, n'ont-elles pas accusé cette malheureuse aliénée? N'a-t-elle pas tenté de souffler à nos babines tordues de dégoût- sans éprouver la prétention de les redresser - que nous étions trop mauvais pour émaner d'une quelconque étincelle divine.
Ces
propos dégénérés nous laissaient perplexes et sans arguments. Nous répétions
ses mots, ahuris par leurs sauvageries flagrantes, comme si, ceux-ci, remâchés
dans la salive de nos bouches à nous, vulgarisés dans nos crachats,
pouvaient rendre une lumière.
Peut-être ne l'aurais-je pas si cruellement jugée si elle n'avait été
mère d'une petite fille.
Il n'y a pas de suicides
collectifs mais que des assassinats individuels.
Et
moi, que le remords fait à présent caresser cette idée, je tiens à dire que le
suicide est un crime parfait. Ce n'est pas un acte de folie qui s'empare de
vous, comme cela, sans raison, c'est une idée étrangère à vous, tout d'abord.
On se met à y penser un peu par-ci par-là, sans souffrance ni peur et puis elle
nous devient aussi familière que notre ombre. Se tuer est une aberration, un
acte incohérent et pourtant un jour...
Le
suicide est la forme la plus raffinée de l'homicide dans l'histoire de la criminologie.
C'est le meurtre parfait.
Des
êtres font l'objet d'une étrange haine. Tout leur entourage se dresse peu à peu
comme lames et couteau. Ce qui avait était sa famille, sa fratrie, ses amies
s'est métamorphosé en dards et aiguillons vénéneux pour empoisonner ce sang
qu'ils ne considèrent plus comme le
leur.
Est-ce là toute œuvre de Dieu? L'immolation. Car
ceux qui se suicident se sacrifient pour nous dire. Pour nous dire le mutisme
où nous les condamnons. Ils meurent pour nous dire ce que nous refusons
d’entendre. Ils racontent le silence que nous exigions d’eux.
Il
y a un amour qui nous éloigne de tous nos ancêtres, qui répand dans nos cœurs
un sang d'ange déchu. Et l'ennui qui ramasse nos cerveaux
vieillis, l'ennui qui décolle la peau des corps, grand technicien de la grossesse des morts.
Suite à ce passage Julia lut des
poèmes inédits du docteur Durentooffenbach.
Si le contenu ne l’avait pas à ce point éprouvé, elle aurait ri de l’emploi
curieux de toutes ces images et expressions figées.
Ces poèmes ingrats comme de l’acné
flamboyant contrastait avec cette ébauche de journal émouvant et passionné avec
ses métaphores incroyables. Après plusieurs lectures de ce journal terrifiant,
mais pas dépourvu d'une certaine ironie, remarqua-t-elle finalement, la force
émotionnelle du message du docteur Durentooffenbach s’émoussa un peu. Ceci permit
à Julia d'anesthésier ses propres émotions qui prenaient le chemin du paroxysme.
Une impulsion soudaine elle arracha les feuillets concernant sa mère. Ceci ne
regardait personne, décida-t-elle, dans un accès de chagrin impitoyable. Puis
elle tenta de se ressaisir.
Il ne faut pas que l'extrême
bizarrerie des événements me fasse abandonner toute faculté d'analyse, décida
courageusement Julia. Il paraissait évident que le docteur Durentooffenbach
avait connu intimement sa mère, qu'elle l'avait aimé tendrement pour la
disgracier cruellement quand celle-ci avait rejoint la Secte. Julia ne se souvenait
que très peu de sa mère, mis à part cet
instant là... Quand elle était venue dans sa chambre dans l’ultime espoir de se
faire aimer par son enfant. Assez ! Assez ! Hurla Julia. Et comme
toujours sa mémoire refoula immédiatement le souvenir cruel. Pourquoi ne savoir
que si peu de chose de sa mère, excepté... Julia tira de nouveau le rideau de
sa mémoire. Elle souffrait depuis toujours de cette absence de souvenirs. Ce
qu'elle comprenait mal aussi c’était comment sa mère, une femme très effacée
dans l'intimité, caricaturale guichetière pour ces collègues, ait pu susciter
une telle passion chez un docteur en paléontologie à la personnalité forte et
aux travaux tellement estimés dans le monde. Et voilà que maintenant cette
célèbre femme entrait aussi dans sa vie! Cette amorce de journal la faisait
trembler de terreur. Les événements, d'une étrangeté impressionnante qui
empoisonnaient sa vie présente, trouvaient de surprenantes ressemblances avec
ce qui avait été évoqué par le docteur avec tant de force douloureuse :
Bon, il faut que je m’en sorte.
Merde, merde et merde.
Résumons-nous : mon ombre disparaît et cela je suis mal en
peine de l'expliquer. Donc laissons cela provisoirement de coté.
Notre propriétaire (dont le terme
prend un aspect effrayant) m'a offert un chat en alléguant un rituel de tutorat
locataire - chat des plus déments.
Ma vie onirique trouve de troublants
échos dans la vie éveillée d’un autre pensionnaire de l'immeuble ce qui fait
penser à des rêves véridiques envoyés de façon surnaturelle.
Ce voisin qui peint mes rêves fait
sous-entendre un procédé charlatanesque de suggestion de pensées de la part du
propriétaire. Que ce soit le PROPRIETAIRE ou non, c'était une explication à ne
pas abandonner !
Mais les rêves ne sont plus là pour
témoigner de leur existence dans la vie réelle. Peut-être ai-je cru rêver le
poisson de mon rêve quand je l'ai vu sur la toile du peintre. Et nous trois, le
docteur le peintre et moi-même semblons très éprouvés par la conception de ce
que nous sommes et de Dieu.
Ces colis ne renferment que des notes
personnelles, une espèce d'ébauche de journal, « d’un journal d'un
fou », un ramassis de complaintes,
des papiers sans intérêt apparent, factures, quelques livres traitant de
monstres fabriqués par l'homme et un passage traitant d' une chimère semble
avoir était corné. Il s'agissait d'une chimère très populaire du nom de Jenny
Haniver.
Des notes
quasiment inintelligibles.
Le ton de ces écrits ne correspond
pas du tout à la personnalité du docteur Durentooffenbach que les médias
avaient surnommé à tort « l'Arlette Laguiller » de la
paléontologie." C'est vrai qu'elle possédait un phrasé très particulier,
monocorde, convaincu, combattant inlassablement pour la même idéologie scientifique
épurée de tous ses faussaires, ses opportunistes.
Elle voulait tout nettoyer. Elle
était apparue sur la scène médiatique grâce à une affaire de "trafiquants
paléontologistes «qui avaient crées de toutes pièces un ancêtre de l'homme puis
peu à peu sa voix courroucée s'était faite entendre chaque fois que la science
mettait en danger l'environnement et sa propre espèce.
Elle avait dénoncé maints scandales.
Les prélèvements d’organes, le sang contaminé, les détournements financiers des
dons privés par des associations médicales. Tout ça à la mitraillette. Que
cette même femme ait pu écrire cela et avec ce style là paraissait impossible !
ALORS? Etait-ce un revirement total? Un engouement subit pour la
« chose poétique »? Cela paraissait peu probable.
Chapitre
20: L’Yvonne.
- Ma chère présidente, nous évoquons
nos enthousiasmes littéraires mais nous n'avons pas eu encore le plaisir de
vous entendre. Votre association nous apparaît fondamentale dans le renouveau
de l'action d'entraide. Que vous ayez pris sous votre aile de pauvres
malheureuses enchaînées à des hommes débauchés par l'alcool, quelle sublime
idée ! Si je ne craignais pas d'offenser votre vertueuse modestie, je vous dirais
que votre association est le pilier du renouveau moral français, enchaîna le gourou
pour faire oublier la citation d'Adolph Hitler du Cerf.
- Monsieur traduit si bien nos...
comment dire, nos...
- Aspirations, aida-t-il aimablement.
- Parce qu'à notre époque, il faut
faire autre chose qu'assister tous ces fainéants, tous ces drogués qui
dégradent notre pays, que protéger ces femmes criminelles qui avortent à tour
de bras…Il faut nous débarrasser de tous ces singes clandestins, ces invertis
pervers, ces pédophiles… Après on s'étonne que les gens ne veuillent plus
travailler. Moi je dis toujours qu'il faut aider les bons français d'abord,
arracher nos richesses des griffes de la
juiverie internationale qui
contrôle le monde par dessous…
résuma-t-elle toute sa philosophie des réalités empiriques et sociales.
- C'est pas vrai ça ? Il faut presque
être bilingue pour converser avec cette femme, chuchota le Rat à Paul avant de
sortir des liasses inconcevables de billets de banque de ses poches. Et en sa
qualité de trésorier il déclara à la présidente :
- Ne dîtes surtout plus rien ! Mais
surtout plus rien... madame. Vous nous avez convaincus ! Acceptez ce modeste
tribut pour engraisser un peu les jeunes moissons de votre patronage.
Une incroyable stupeur mêlée
d'émerveillement se lisait dans tous les yeux des femmes.
- Mais vous... vous ne pouvez pas...
tout cet argent... Vous... vous
promenez toujours avec autant d'argent dans les poches ? ...
- Toujours !
- Mais je ne puis accepter tant...
- Ah bon ! Tant pis ! dit le
trésorier reprenant toutes ses liasses de billets et les replaçant à grand
peine dans les poches de Paul. Ce monsieur acceptera sûrement avec moins de
manières...
- Mon ami, mon ami ! Ne vous offensez
pas mon ami. Ces dames veulent certainement nous offrir une garantie avant
d'accepter une telle somme, suggéra aimablement le gourou.
- Oui, certainement... votre offre si
généreuse m'a fait perdre contenance, retrouva son sang froid la présidente
dont l'olivâtre de son teint s'accordait mal au bleu marine de son tailleur. Si
vous voulez financer notre association peut-être qu'un...
- Un chèque ? Nous y avons évidemment
pensé mais nous avons une confiance absolue en vous. Et puis allons droit au
but chère madame. Vous êtes une femme avisée et vous comprendrez que dans ma
situation je me dois à certains ménagements politiques si je veux obtenir le
poste sollicité de sous-secrétaire du cabinet ministériel de la santé publique.
Nous allons remettre un peu d'ordre, je vous le promets ! Finis les aides
sociales alloués à tous ces parasites dont vous nous avez fait l'inventaire.
Si j'officialisais ce don, je
pourrais laisser une porte ouverte à une certaine critique. Mes ennemis ne
manqueraient pas de me confondre face à l'opinion publique... Ils ne peuvent
comprendre l'importance de votre association qu'ils doivent considérer comme un
divertissement frivole d'oisives rentières. Mais un homme averti comme moi sait
distinguer une œuvre de vraie charité d'une dénaturation narcissique de la
bienfaisance. Madame acceptez cette reconnaissance de votre travail d'un
intérêt capital pour la France. Patientez dans l'ombre ! Faites fi de
l'ironie facile car un temps viendra où vous serez reconnue vous aussi. Je
serais votre acharné défenseur quand une plus grande liberté de parole me sera
donnée, clama le gourou tout en extirpant les liasses de billets des poches de
Paul pour les poser sur la table de la présidente.
- Monsieur, monsieur, je me confonds
en excuses. Je ne doute pas un seul instant qu'un homme de votre trempe ne
réussisse dans son entreprise. Et vous nous balayerez le pays de tous ces
cloportes, de toutes ces négresses qui pondent comme des blattes leurs
délinquants avec la bénédiction et les étrennes de tous ces politiciens
pourris. Et en ce qui concerne toutes ces "Marie couche-toi là", ces
« pédés » il serait temps de mettre un holà !
Vous savez ce qu'il faudrait :
interdire l'avortement ? Emprisonner et castrer les déviants sexuels. Oui,
bravo monsieur ! Et ligaturer les trompes de certaines surtout ! Et que
chacun reste à sa place. Qu'est ce que c'est ce désordre ? Des gens sans
diplôme, sans rien du tout, qui veulent se mêler des décisions des patrons
d'entreprises, qui voudraient être payés comme des ministres par-dessus le
marché !
- Ah, oui ! Mon mari en sait
quelque chose, appuya une autre matrone. A l'usine de textile que dirige mon
époux le contremaître doit parler aux salariées comme à des bêtes s'il veut se
faire comprendre. Ca ferait rien sinon, monsieur... mais rien du tout, cette
racaille ! Et que je passe mon temps au WC, à me peindre les ongles, à parler
de sexe. Il est obligé de les traiter de "salopes" de
"connes" et même de "morues" pour les faire travailler à la
chaîne. C'est pourtant pas bien compliqué comme emploi ! Hein ? Voilà
où on en est rendu. Si c'est pas malheureux tout de même, qu'un homme de si
bonne condition soit obligé de parler comme ça! Et c'est pas à moi qu'il faut
expliquer la nécessité de l'emploi de certains mots avec certaines gens si on
veut se faire comprendre !
Les adeptes avaient beau savoir que
les idées de ces femmes fleuraient aussi bons que des urinoirs publics, ils
eurent tous envie de vomir quand elles eurent fini leurs doléances.
Seul le gourou semblait garder ses
distances par rapport à ses dames dont il soutirait pourtant la lie de leur
conscience. Il demanda de leur expliquer leurs actions concrètes entreprises au
sein de leur association.
- Mais, messieurs je manque à tous
mes devoirs d'hôtesses. Vous devez mourir de soif. Quelques rafraîchissements
nous attendent. MARIE ! cria la présidente en direction des cuisines.
Un instant plus tard, une pauvre
femme apparut un plateau à la main.
-YVONNE ! hurla le Cerf que l'on
avait oublié.
Avant que la bonne ne se remette de
sa stupéfaction, le gourou applaudit et s'écria comme saisi par l'extase :
- Ne vous l'avais-je pas promis ma
chère présidente ! Voilà notre dramaturge secoué par le frisson de la
création. Il a su détecter chez votre domestique un talent théâtral qu'il ne
manquera pas d'employer pour improviser une œuvre devant vous. Mademoiselle, se
tourna-t-il vers Yvonne, consentez-vous à donner la réplique à ce monsieur que
vous ne connaissez pas ? Oui ! répliqua-t-il à la place d'Yvonne
interloquée. C'est très simple, vous imaginez que vous êtes sur une scène, et
vous dites tout ce qui vous passe par la tête. Ne craignez pas non plus
d'employer un vocabulaire un peu cru. Et tutoyez monsieur comme s'il était
votre petit ami. Ce soir, votre patronne vous y autorise, elle vous y engage
même.
- Oui, oui, ce
soir vous pouvez parler à votre guise. Si vous parvenez à nous divertir, je
vous donnerais mon vieux tailleur, ajouta la présidente, les liasses de billets
crispées entre ses mains.
- Yvonne, reprit le Cerf tout ému. Tu
es revenue des îles Canari mon chou ?
- Il n'y a pas que des îles que je
suis revenue, des lascars de ton genre aussi j'en suis revenue ! hurla presque
la pauvre femme.
D'ailleurs je vois que monsieur
fréquente le dessus du panier maintenant. On ne néglige pas les fruits mûrs à
ce que je vois ? Tu te fais payer tes gentillesses pour calmer les chaleurs
tardives des hypocrites ou quoi ? dit-elle en lorgnant du coté des billets. Et
qu'on veut s'amuser à mes dépends ! Suis pas payée pour divertir le
riche ! Et surtout pas toi salaud ! J'ai ma fierté moi ! dit-elle,
les larmes aux yeux.
- Que me chantes-tu là ? Je ne
laisserais personne, tu entends Yvonne, personne te cracher dessus, pleura à
son tour le Cerf. Je me suis fait de nouveaux amis ma douce. Je te présente ces
messieurs...
- Pas la peine ! Et qu'est ce que tu
fais toi et tes fréquentations de bourges en ce moment ? Ce n’est pas mollarder
le mépris du riche sur le pauvre ?
Le gourou ne put s'empêcher de lui
tendre son mouchoir en lui souriant gentiment. Il lui chuchota quelques mots
que personne n’entendit. A cet instant, Yvonne sourit à en devenir presque
belle. Son cerf de mari ému, murmura :
- Tu sais, je t'en veux pas de
m'avoir quitté ! J'ai compris. Tu t'es révoltée, oui voilà, révoltée
contre les cinq heures cognant tes matins ! Révoltée contre les poivrots
déchirant du regard ton tablier. Révoltée contre moi qui ne regardait plus que
ton tablier. Révoltée contre le silence rotant des grossièretés qui traînaient
encore sur le zinc avec les verres sales à l'heure de la fermeture. C'est pas
un travail de femmes ça ! Alors t'as cherché s’il n'y avait pas un petit
coin de paradis pour toi. Pardon Yvonne. Je t'aime. Reviens. Je vais m'occuper
de toi.
- C'est criant de vérité, gloussa la
présidente. Monsieur vous êtes un génie !
- Madame la
présidente cette enfant possède un véritable talent d'artiste. Vous nous
permettrez de l'enlever pour agrandir la troupe théâtrale de notre écrivain.
Une domestique est si facile à remplacer !
- Vous ! Vous me ferez faire des
folies !
Chapitre 21 : Paul.
Cette longue nuit insomnieuse lui avait légué une douloureuse mélancolie et une pénible migraine. Téléphoner à son cousin Paul lui paraissait vain fastidieux. Elle seule devait résoudre sa vie.
Elle avait été choisie dans ce
lugubre immeuble parce qu'un signe stigmatisait son front, un signe que
« lui » voyait.
Culpabilisation pathologique ou
abattement total, Julia eut pour la première fois la certitude de s'être rendue
responsable de cette situation.
Elle remuait dans les bas-fonds de
son subconscient toute cette matière glauque pour trouver le motif de sa
perdition.
Elle se ressaisit cependant assez
vite. Elle n'ignorait pas que l'effroi initial que nous procure la plongée dans
la nuit de nos cœurs se transforme en un voluptueux voyage dans l'abyssale
profondeur d'un royaume où nous ne voulons plus remonter.
Et Dieu merci elle ne trouva rien de
si épouvantable dans le souterrain de sa conscience qui la fit se déconsidérer
au point de se désigner comme la juste dépositaire de ces ténèbres.
Evidemment elle avait complaisamment
laissé engraisser quelques sentiments épaissis de haine, ces pensées n'étaient
pas toujours taillées dans une fine étoffe, mais somme toute rien qui sollicita
cette diabolique entreprise sur sa vie. Et elle n'eut pas la faiblesse
d'attribuer au drame survenu dans son enfance des raisons à ses problèmes actuels.
Car elle avait failli commencer à y croire, elle aussi, à cette histoire du diable !
Ce qui la fit changer d'avis et se
ruer sur le téléphone. La voix de Paul l'invitait à laisser un message sur son
répondeur. Elle hésita avant d'assener à son ami de si troubles nouvelles. Et
puis que diable ! Elle se jeta à l'eau:
- Paul vient ! Ca va, mais viens ! J'ai perdu mon ombre et Valmont a beaucoup souffert mais maintenant ça va.
- Paul vient ! Ca va, mais viens ! J'ai perdu mon ombre et Valmont a beaucoup souffert mais maintenant ça va.
"Pauvre Paul je vais l'assommer
mais soupira Julia, si je veux qu'il se dérange illico presto, je dois taper
fort. J'ai tapé un peu trop fort tout de même !"
Elle repartit se coucher un sourire
bienheureux sur les lèvres, Paul et Julia allaient réaliser un vieux rêve
d'enfant : résoudre une enquête. Même si celle-ci avait un caractère magique il y avait une énigme à résoudre. Rivaliser
d'audaces déductives, trembler d'émotions à chaque nouvel indice que leur
exploration courageuse ne manquerait pas de découvrir ! Cher Paul.
Quelques heures plus tard un
crissement de pneus réveilla Julia qui ne sut si elle était tombée dans le coma
ou dans un lourd sommeil réparateur." Paul " s'émut Julia. Elle
courut à sa rencontre. Il l'embrassa chaudement puis la fit virevolter
furieusement en tous sens comme s’il était soudain prit par le frénétique besoin
de danser un rock and roll. Répondant à l'effarement muet de Julia, prise de
court par ce nouveau code de reconnaissance entre deux congénères de l'espèce humaine,
il beugla : " Ton ombre ! Ton ombre ! !"
- Ah ! se souvint Julia
- Et le chat ?
- Il dort, ne crains rien, ça va,
tenta de rassurer Julia alors que Paul la poussait littéralement dans
l’escalier pour monter plus vite.
- Putain le décor ! hurla de rire
Paul, en entrant dans la chambre. Puis oubliant tout, il joignit pieusement les
mains, en arborant un sourire des plus niais et d'une voix suraiguë il
s'attendrit sur l'obèse matou qui ronflait.
Son amour des chats qui était
légendaire trouva une fois de plus, même dans son représentant le plus
dégénéré, sa confirmation.
Julia connaissait trois passions à
Paul : les chats, les vaches et les sports d’équipe.
" Viens mon mignon, minet, minet, qu'est-ce que je t'ai
apporté mon tout joli ? Une assiette !" commanda-t-il de sa voix normale à
Julia qui obtempéra de bonne grâce. De sa poche il retira un papier aluminium,
où du bon foie frais et du blanc de poulet à peine saisis éveillèrent la
gourmandise de Valmont. Il se leva avec effort, cracha, ce qui souleva un
spasme d'attendrissement gâteux à Paul, avant de dévorer prestement l'offrande
de son ami. Mais lorsque celui-ci tenta de le caresser Valmont eut une réaction
curieuse. Il trembla de tous ces membres et vint se blottir dans les bras de Julia.
La surprise et l'émotion lui mirent le rose aux joues. Que cet animal rudement
traité par le sort et auquel elle n'avait accordé qu'un relatif intérêt
bienveillant lui décerne son affection exclusive la toucha énormément ! Elle se
sentit soudain forte et très bonne. Valmont finit par tolérer Paul mais
refusait ses cajoleries. Julia lui demanda d'être patient, Dieu sait quel traumatisme
avait subi l'animal.
En fin de journée Julia eut enfin
fini le récit de tous les événements marquants depuis son arrivée.
Paul écoutait avec une concentration
féline coupant que très rarement la parole à son amie. S'il le faisait c'était
uniquement pour se faire préciser quelques détails ou pour vérifier sa bonne
compréhension des évènements.
Ce qui le troublait c'était que
justement elle avait perdu cette ombre qu'elle semblait adorer depuis toujours.
Il voulut soulever le voile qui masquait le miroir, le voleur d'ombre, mais voyant pâlir Julia il lui
promit de remettre à plus tard ce geste.
Il fut décidé d'un commun accord de faire une trêve pour aller dîner
dans un petit restaurant. C’est tout juste si Paul réalisa la présence de Julia
pendant le dîner ! Dans la gargote qui faisait aussi bistrot on diffusait
un match de foot sur une télévision murale fixée comme celles des hôpitaux
remarqua Julia. Elle fut incapable de dire de quelle rencontre sportive il
s’agissait, ni les pays que représentaient les joueurs. Ce devait être un match
relativement important car personne n’osait déranger les types qui regardaient
la télévision.
Des commentaires avisés, des cris
enthousiastes ou insultants faisaient écho au commentateur. Le spectacle des
hommes du bar et de son cousin qui se tordait le cou la divertirent beaucoup !
Cependant une
fois le dîner et le match terminés Paul recentra son intérêt sur Julia. Ils
eurent du mal à contenir davantage leur curiosité concernant l’affaire.
- Bon, nous sommes trop crevés l'un
et l'autre ce soir pour tenter de débrouiller quoi que ce soit. Mais je te
propose de décider dés ce soir d'un plan d'attaque pour la journée de demain.
- D'accord, mais d'abord voyons si
nous sommes sur la bonne longueur d'onde. Crois-tu que tout ce qui m'arrive
peut être l’œuvre de puissances... comment dirais-je ?
- Divines ou démoniaques ? Magiques ?
Tu as raison de soulever ce point. Car tout porterait à le croire. Ton ombre
qui disparaît ! Tes pensées intimes réalisées : celles de donner un
destin libérateur à ton ombre ! Tes rêves, par essence privées,
représentées sur le tableau du voisin... Et bien d'autres choses surnaturelles
inviteraient l'esprit le plus obstinément cartésien à abdiquer. Pourtant je me
refuse à une interprétation globale magique. Il y a une explication rationnelle
à ces problèmes et à d'autres tout aussi importants, j'en donnerais ma main à
couper. Et en disant cela, ici, où tout vœu morbide tend à se réaliser, tu peux
mesurer à quel point je suis sincère.
- Et à quels autres problèmes majeurs
essentiels faisais-tu allusion ?
- A la disparition du docteur
Durentooffenbach et à la nature réelle de son travail.
- Raisonnons vite et juste. Pour
l'instant on abandonne l'ombre, car c'est le seul élément capable de me rendre
folle. J'ai la profonde conviction que
ce phénomène est fait pour détourner mes pensées de l'essentiel. Voyant Paul
acquiescer, elle poursuivit,
Quels sont les indices ? Par où
commencer ?
- Les poèmes de ta paléontologiste. Il faut en tirer
quelque chose. Aussi lyrique soit-il un écrit possède toujours une clef de
déchiffrage fondée qu'il faut trouver coûte que coûte. J'ai de bonnes raisons
de penser que cette femme est en danger. Bon partageons les tâches. Demain tu
feras un saut à l'église...
- Comment ? ? ? Tu crois à
la vertu des prières pour trouver le dénouement...
- Ecoute tout est bizarre ici. Ces
feuillets illuminés par la foi ainsi que la curieuse nature des travaux de la
doctoresse sur la conformation des anges. Sans parler de la bizarrerie de ton
propriétaire et du peintre. Tu te rends compte d’une embrouille ! L’un
prétend que l’autre est le diable et l’autre lui répond qu’il est son
propriétaire. Le Créateur, quoi ? A vrai dire, on n'a rien, mais rien du
tout pour comprendre ce micmac ! Mais un truc est sûr, mais alors vraiment
sûr ! Tout, gravite autour de Dieu. Alors va faire un tour dans sa maison.
Si nous enquêtions dans une affaire
normale et qu'une personne revenait sans cesse sur le tapis c'est ce que nous
ferions non ? Je sais, c'est absurde, mais ne négligeons aucune piste. Moi pendant ce temps j'irai
interviewer ton peintre de natures mortes aux déviances sexuelles. Je saurais
bien le faire parler au sujet de ce chat.
Elle n'en douta pas. La voix mâle
dure de Paul inspira confiance à Julia.
Elle ressentit un vague malaise cependant. Comment pouvait-elle lui
cacher le lien qu’avaient entretenu le docteur Durentooffenbach et sa mère ?
Mais une force surprenante lui empêchait de lui révéler l’existence des feuilles
arrachées au journal. Puis stop ! Rideau ! Oublions.
Mais de fil en aiguille, une question
en entraînant une autre il se retrouvèrent à une heure avancée de la nuit le
journal du docteur Durentooffenbach entre les mains. Et contrairement à leur
promesse faite de laisser une bonne nuit de sommeil les fortifier pour leurs
entreprises futures, ils cherchaient fébrilement une ébauche de réponse pour
interpréter le sens caché du journal.
- Bon résumons nous ! Il s'agit
certainement d'un encodage, voire de plusieurs encodages, dans le souci de ne
pas être lue mais par qui ? Autre question sans réponses. Elle a usé d'astuces
pour masquer une information.
- Mais dans quel but ?
- On fait l'hypothèse que cette femme
est menacée et qu'elle sait quelque chose qui dérange des gens.
- D'accord sinon pourquoi ce cahier ?
- Ce que je sais c'est qu'elle est
partie de son propre gré. Elle a vécu deux ans ici, si elle s'était enfuie avec
précipitation elle aurait laissé d'autres affaires. Je pense qu'elle savait que
son travail, ses découvertes dont nous ne savons rien non plus, allaient être
scrupuleusement fouillées ou volées. Elle a donc amené l'essentiel ou ce qui
peut apparaître comme tel à ses poursuivants ou ravisseurs. Mais le fin du fin
est là, entre nos mains. Cette femme gagne du temps et veut sûrement en gagner
davantage au cas où nos supposés poursuivants arriveraient jusqu'à ce journal.
Ensemble ils
relurent les premières pages du journal, enfin, ce qu’il en restait.
Chapitre
22 : Le commissariat.
- Monsieur le commissaire je
m'indigne devant une telle accusation. Je suis une honnête femme que vous
traînez dans la boue. Vous m'avez fait attendre entre deux individus
inqualifiables !
- Faux ! On peut qualifier l'un,
de transsexuel, et l'autre d'immigré
clandestin. Il n’y a que vous dans ce commissariat qu'on arrive pas à
intituler, rectifia l'adjoint qui tapait sur un vieil ordinateur.
- Mon mari, dont la situation...
entonna la présidente.
- Revenons à ces billets madame s'il
vous plaît ! s’énerva le commissaire. Persistez-vous à déclarer que ces billets
dont les numéros relevés, répertoriés, enregistrés, ne laissant donc la place à
aucun doute quant à leur provenance illicite, vous ont été gracieusement remis
par leurs bandits.
- Oui. Ils étaient plusieurs. Ils
sont venus chez moi, déclarant vouloir soutenir financièrement mon association
de protection des femmes catholiques victimes de maris alcooliques. Ils
n'avaient pas de chèque ont-ils prétendu. C'est là qu'ils m'ont remis les
liasses de billets, répéta pour la dixième fois la présidente d'un air un peu
las.
- Donc résumons-nous, transpira
l'homme. Depuis six mois, des hommes qui ont réussi à commettre le hold-up du
siècle, sans nous laisser un seul indice, sans faire la moindre erreur, vous
auraient remis, comme çà, le fruit de
leur vol pour soutenir une œuvre de charité douteuse.
- L'un d'eux a avoué qu'il était un
ex - criminel...
- Ah ! ! ! Tiens
donc ? Un ex - criminel ! Nous y voyons un peu plus clair... Madame
nous avoue maintenant qu’elle reçoit des ex - taulards et trouve donc naturel
qu'on lui remette 100 000 euros en liquide.
- Mon ami vous n’y êtes pas du
tout ! Le soi-disant président a prétendu, pour des raisons politiques, ne
pas vouloir laisser transparaître sa générosité envers mon association. L'ex -
malfrat semblait simplement approuver ce don.
- Je vois. Un Arsène Lupin qui ferait
pénitence en volant l'argent des riches pour le rendre aux riches ! C'est
de plus en plus limpide votre histoire ! s'égosilla l'homme de loi.
- Non, vous vous méprenez. Il s'était repenti grâce au dramaturge
ou à l'épicier...
- Voilà qu'elle recommence ! Quel
épicier ? Vous ne nous avez pas encore mentionné ce personnage.
- Mais il n'était pas là !
Voyez-vous, il... enfin notre ex - bandit...
- Non, madame, pas « notre » mais « votre » ex - bandit ! Corrigea
l'adjoint.
- Bref le malfrat, comme nous expliquaient ses acolytes, jouait par le seul regard une pièce de théâtre de
rue écrite par le dramaturge qui a enlevé ma bonne, dans une épicerie où,
grosso modo, il insultait mentalement une pauvre religieuse de tous les noms
inimaginables, pour finalement lui dire merci quand elle lui a ramené le panier
de provisions qu'il avait oublié dans la boutique. Enfin de l'art
moderne ! Vous imaginez la sauce ?
- Je renonce, s'adressa-t-il à son
coéquipier. A toi ! Elle va me faire crever, renonça, vraiment tout pâle, le
commissaire.
- Les autres qui étaient-ils ? tenta
de coopérer l'adjoint.
- Mais j'ai déjà dit tout ça !
Ils se sont présentés comme des hommes de grande valeur. Un banquier, le
président de l'éditorial "Le gouvernail chrétien", une religieuse et
un membre de l'association française des cols... des cerveaux vaginaux... Enfin
je n'ai pas bien compris, répondit d'un ton négligent, le regard perdu sur ses
ongles, la présidente.
- Des gens très diversifiés dans
leurs activités ! Dîtes, votre membre il n'est pas très catholique !
- Mais ils ont voulu me
compromettre ! Vous ne comprenez pas ! Cet argent volé c'était pour
compromettre ma réputation d'honnête femme au service des femmes... des femmes
mal mariées !
- Elle coûte si cher votre réputation
de lesbienne refoulée ?
- Comment osez-vous ? Alors que vous
m'avez fait attendre une heure entre un drague-gouine qui s'est extasié sans
discrétion sur mon tailleur Chanel et un homme de couleur, qui je peux vous
dire, regardait aussi mon tailleur, mais d'une bien vilaine façon !
s'offusqua-t-elle réellement.
- Non de Dieu ! C'est une
torture d'interroger cette bonne femme. C'est complice, ça, d'un cambriolage,
çà, et ça voudrait des égards ! Mets-moi ça au cachot avant que je lui
bouffe son putain de tailleur de merde, vociféra le commissaire en se jetant
presque sur la présidente.
- Non ! Tailleur de Chanel,
voulut-elle clore le bec en essuyant quelques postillons du commissaire qui
s’étaient égarés sur son habit.
- Sors-moi ça très très vite, supplia
le commissaire les yeux injectés de sang.
- Ah ! on ne m'y reprendra plus. On
veut aider les autres et vous voilà accusé comme des malpropres ! Si
j'avais pu prévoir tous ces tracas ! Ca, non. Je le jure. On ne m'y reprendra
pas deux fois, ne se rendit pas compte de la situation la présidente.
Après que les deux gardes eurent
embarqué la présidente, les deux policiers furent affectés d'un autisme
provisoire durant une bonne demi-heure. Quand enfin ils récupérèrent un peu,
l'adjoint dit: " Le pire dans tout
ça c'est que je ne la crois pas coupable.
Et pourtant, hein ? Elle
est quand même coupable d'exister
cette sorcière! Curieuse affaire.
Vraiment."
Puis, pouffant sous le regard défait
du commissaire :
- Et si tu avais
raison, hein ? Une idée de génie que tu as eu là ?
- Quoi ?
Qu’est-ce que tu dis ?
- Un Arsène Lupin
qui volerait l’argent présumé propre des riches dans le but de leur rendre sali
par des affaires douteuses du goût d’aujourd’hui. Pour impliquer la classe
dominante dans toutes sortes de brigandages. Pas mal non ?
- S’il te plaît,
tais-toi !
CHAPITRE
23 : La maison de Dieu.
Julia partit donc, très irritée, et farouchement mal disposée envers sa mission. Arrivée à l’église, après avoir ouvert le portail, elle se retrouva dans une espèce de vestibule. Affolée, elle chercha une autre porte. A la place de cela elle trouva deux portes latérales matelassées ce qui l’affola davantage comme s’il se fut agi d’un piège. Elle crût même que seule l’une des deux portes menait sur le bon chemin tandis que l’autre… Dieu sait où elle vous conduisait ?
Puis finalement, elle tenta d’en ouvrir discrètement une, en ployant de toutes ses forces sur le verrou. Elle crut un instant qu’elle ne pourrait pas entrer mais, après un grincement sinistre elle se retrouva presque projetée à l’intérieur comme si on l’y avait poussée d’un violent coup d’épaule. Ne prenant même pas le temps d'observer l'église elle chercha fébrilement à s’asseoir sans trop déranger, décidée à accomplir en un temps record cette visite de la "maison du premier protagoniste" de l'affaire Durentooffenbach.
L'église paressait sereine et
inoffensive dans cette petite ville nonchalante, elle puait un peu nota-t-elle
immédiatement. " En plus j'ai droit à une messe !" se lamenta-t-elle.
Au bruit qu'elle fit, quelques regards un peu las se tournèrent vers elle. Elle
but dans les prunelles humides un nuage de réprobation. « Celle qu'inspire
une personne indélicate détournant injustement
l’attention de Dieu sur elle »songea-t-elle.
Horreur qu’une église ! Un
voyage organisé dans le monde arctique de la métaphysique. Dés qu’on entrait,
on oubliait tout ce qui participe du dédale ou de l’odyssée de la vie : les
questionnements, les dérèglements, les passions, la défiance, les tragédies,
les joies. Les églises restaient bien les seuls endroits du monde où l’on était
en droit de ne plus espérer de miracles... Nous avons beau savoir que Dieu
curieux de tout, enquête sans répit les recoins les plus reculés de son monde,
pouvons-nous pour autant imaginer que Son indiscrétion puisse s‘égarer jusque
là, dans le dernier désert de l’âme ?
A l’heure des jeux télévisés où l’on
pouvait empocher un million, l’Eglise et les obsèques de la tentation. Un
sermon, des chants, des prières, un peu de nourriture que l’on allait laper en
rampant pour récompenser les maigres exercices physiques qui consistaient à se
lever, s’asseoir et s’agenouiller à un rythme convalescent... Elle eut le souvenir
de ses rares visites très espacées faites dans son église natale. Elle eut le
sentiment confus que ces pieux auditoires différaient tant du reste de
l'humanité et étaient toujours si semblables à eux-mêmes qu'ils semblaient
fournir la preuve de la génération spontanée.
Comme on a pu penser jusqu'au XVIIème siècle que des asticots pouvaient
brusquement surgir sur de la matière en décomposition elle eut la conviction
trois siècles plus tard, que les paroissiens naissaient subitement du verbe du
curé sur la pierre de l'église ! Elle nota les regrettables mutants BCBG
«bleu-marine » qui semblaient vraiment croire, on ne sait pourquoi, avoir
leur place auprès de Dieu. Avec la même bonne foi, ils pensaient que leur place
leur était aussi bien réservé ici que dans certaines boutiques dont le prix du
tissu au millimètre carré doit excéder les 1000 francs. Pourtant les références
sociologiques bibliques sont claires sur ce sujet ! Un homme riche a
autant de chance d’aller au paradis qu’un chameau de passer dans le chas d’une
aiguille, se souvint-elle. Mais Julia recentra
son intérêt sur les autres paroissiens. Des pauvres, tout aussi méprisables.
"Et la déco !",
s'amusa-t-elle franchement, en jetant un regard circulaire sur les douze tableaux lugubres retraçant la Passion.
La Passion : avec un nom pareil ! Recentrant son intérêt sur
les dociles paroissiens, elle nota une fois de plus l'âge avancé de cette assemblée
unie par la foi et l'espoir de se survivre, alliée dans le besoin de polluer
d'autres espaces. Tous ces vieillards se ressemblaient de sinistre façon.
Tous avaient les yeux humides et
incolores à demi gommés, les joues
molles, avachies, les commissures des lèvres tombantes, les traits du visage
qui pendaient. Tout pend vers le bas. Les organes déjà aspirés par la
poussière. La mort d'un homme nous est aussi lointaine que celle d'une étoile,
et aucun n'en charge son cœur d'une orgueilleuse beauté.
La vie ne lui semblait être que le prénom un
peu ridicule de la Mort dans nos états civils métaphysiques.
Mais elle se ressaisit. N'avait-elle pas une mission ?
Trouver un indice, aussi minime soit-il. Pourtant elle ne sut où orienter son
regard. Maintenant elle s'ennuyait "sérieux ". Les dentiers cliquetaient
des prières dont le stupéfiant infantilisme lui faisait horreur. Sans compter
qu'il fallait se lever et s'asseoir sans arrêt et cela sans pitié pour son
hypotension orthostatique. « Le prêtre ! Il faut que je l'écoute ! »
Mais bien qu'il fut l'unique créature à gesticuler un peu et la seule à parler
dans la monotonie ambiante Julia ne l'avait pas encore remarqué.
Elle comprit très vite pourquoi.
C'était lui le responsable de cet
engourdissement général. Il débitait des choses impossibles à écouter. Il ne
citait jamais un personnage biblique sans faire défiler son arbre généalogique
stupéfiant. Et celui dont il faisait mention devait figurer à la fin de
l'histoire biblique, car, chronométra Julia qui tentait de trouver un antidote contre le sommeil, dix minutes plus
tard ses ascendants enfin répertoriés il fit un silence éloquent. Les rares
écoutants de cet annuaire biblique qui ne s'étaient pas endormis levèrent la tête et retinrent un instant
leur souffle. En vain, car ce fils de cet illustre père fondateur d'une fameuse tribu eut lui-même
des descendants dont le prêtre crût bon nommer les plus notables avant de nous
raconter la moindre des anecdotes. Julia renonça et maudit Paul afin ne pas
sombrer dans la somnolence générale. Car on ne pouvait que somnoler.
Même la dimension émotionnelle et
criminelle du Calvaire décomposé picturalement s'évanouissait à force d'être
érodée par le regard des paroissiens, qui pour se distraire, l'examinaient et
le réexaminaient sans fin jusqu'à sa perte de sens. " C'est le seul point
commun avec les ornements répétés inlassablement sur la tapisserie de ma
chambre, ricana encore Julia. La mort par épuisement de la biche par la chasse à courre répétée m'émeut autant que la mort du Christ ! La
seule différence c'est qu'ici c'est mon œil qui accomplit la répétition."
Elle remarqua aussi que cette église
d'apparence modeste contenait un nombre impressionnant de confessionnaux. Une
dizaine recensa-t-elle. Un déstockage des pays de l'Est où l’on menait des
interrogatoires de Mardi Gras ?
" Que tout est absurde !"
Gémit-elle, presque à voix haute, comme
si un coup de poignard venait d'être porté dans sa poitrine."
On fait tous semblant de croire ou de
ne pas croire. Que quelqu'un nous torde un morceau de fer à distance et tous y
croient ! . Mais à quoi croyons-nous quand nous voyons sous nos yeux ahuris, la
contorsion du métal ? En quelque chose. Quelle réponse ! C'est cela que nous
souhaitons : quelque chose en dehors de nous. L’innommable. Pareil pour mon
ombre. Pareil pour Dieu.
Même si nous l'implorons nous ne le
voulons pas parmi nous. Nous ne voulons pas un Dieu à notre mesure mais à notre
démesure.
L'idée de Dieu
doit nous dépayser plus que ne le ferait un voyage chez les papous !
Soudain, alors qu'elle était au point d'atteindre le summum de son
ennui, une musique s'éleva, grandiose, plus loin que toutes les pensées, plus
loin que les hommes. Bach.
Elle aussi commença à s'apaiser, à
participer au grand ronronnement. Elle se laissa envahir par la présence
immense de l'église, son inégalable beauté, architecture d'une larme, pleur de
Dieu fossilisé par la pierre. Elle pria sans égoïsme vers ce Dieu contre qui
s'acharne la haine de l'humanité. Nous pardonnerions à un Macbeth coupable d'un
crime plus grand que lui, qui le dépasse dans ses proportions, mais, Dieu, en
qui tout est si petit, comment lui pardonner l'immensité de nos peines."
Mais elle se reprit bien vite, la
prière ne lui allait pas. Elle se leva et décida de sortir avant le malaise. A
ce moment là se produisit un événement incroyable.
Son voisin de banc, un vieil homme auquel elle n'avait prêté aucune attention, se leva en même temps qu'elle pour lui murmurer, se collant presque à son oreille : " Dieu n'est pas une abstraction. L'idée de Dieu est trop futile pour moi aussi. Un sujet d'une futilité quasiment intolérable. Et je hais les futilités de cet ordre, celles qui pèsent des quintaux de livres et de cerveaux en effervescence ! Ces quintaux-là pèsent quelques milligrammes dans une petite boîte."
Son voisin de banc, un vieil homme auquel elle n'avait prêté aucune attention, se leva en même temps qu'elle pour lui murmurer, se collant presque à son oreille : " Dieu n'est pas une abstraction. L'idée de Dieu est trop futile pour moi aussi. Un sujet d'une futilité quasiment intolérable. Et je hais les futilités de cet ordre, celles qui pèsent des quintaux de livres et de cerveaux en effervescence ! Ces quintaux-là pèsent quelques milligrammes dans une petite boîte."
Elle n'était sûre ni d'avoir bien
compris ni de reconnaître en ce blasphémateur fantasque son collectionneur avec
qui elle avait débattu la veille le prix des copies extravagantes de grands
faussaires. Elle résolut de suivre ce curieux quand elle se sentit littéralement
foudroyée. Un spectacle son et lumière éclata dans son crâne, des éclairs
brouillèrent sa vue, un martèlement claqua dans ses oreilles, le souffle lui
manqua au point de la faire vaciller.
Alors qu'elle s'était déplacée de
trois pas, un visage connu, jusque là dissimulé à sa vue par un pilier, lui
apparu au milieu des fidèles.
Le propriétaire
était là.
"Paul tu es un génie ! Et je te
parie mon ombre qu'il est là pour moi !" essaya-t-elle de communiquer
télépathiquement. " On dirait Columbo !" remarqua Julia, petit, la
même dégaine négligée et le même air malicieux. Et comme lui, quand il a
quelqu'un dans le nez il ne lui lâche plus la semelle jusqu'à qu'il crache le
morceau. Mais de quoi il m'accuse ce Columbo de province ?".
Elle le fixait, décidée à le laisser
l'entreprendre à la sortie de la messe. Elle se récita plusieurs fois tout ce
dont elle voulait l'entretenir de peur que ses répartis inattendues lui fassent
perdre contenance. Quand le fameux "ite missa est" les libéra, elle
nota que le regard du propriétaire se tourna immédiatement vers elle. Il lui
fit un salut de la main."
C'est vraiment Columbo ce type !"
Chapitre 24 : Madame Valois.
Quand les joyeux compagnons, accompagnés de l’Yvonne, revinrent de leur soirée mondaine ils assistèrent à une étrange scène dans le sanctuaire de la secte de Saint François d’Assise. Le plus stupéfait de tous fut Paul qui reconnut sa tante, oui, sa tante, ni plus ni moins, pérorant au centre d’une assemblée admirative. Quand ils s’approchèrent, Paul put entendre cette femme d’ordinaire si humble et réservée s’exprimer avec l’aisance et la grâce d’un prédicateur prêchant dans le désert.
« Mes compagnons cette nuit un
rêve m'a visitée. Le moment de la révélation est venu pour moi, comme il
viendra pour vous. Fuyez l'homme et
son dieu destructeur ! Abandonnez ses anges aux allures détraquées
pétrifiant nos terreurs dans le limon de nos incertitudes.
Fuyez l'homme, étrange créature qui
ne sait ni lever les yeux ni courber l'échine. L'homme, cette bévue de la
création qui n'apprend jamais rien, dont l’exercice de la pensée se manifeste à
l’instar d’un mauvais tic. Réfléchir ! Une sale manie dont il voudrait
bien se débarrasser tout en revendiquant son originalité de créature pensante.Fuyez l'homme, ce bâtard de l'alphabet théologique et sa cité où rien n'existe sans la colère de son dieu.
Moi j'ai connu
l'instant d'un rêve le songe secret des animaux.
Ceux qui ont disparu à cause de la
bêtise et la cruauté de l'homme, qui ne sont plus que des bouquets d'étoiles
dans le ciel... oui des étoiles que nul ne compte, des étoiles qui ne
contribuent à aucun calcul... Des soleils enterrés dans les sables, des
empreintes de rouge à lèvres dans la pupille des tigres.
J'ai entendu la sagesse des animaux et je les ai contemplés ébahi de les savoir si calmes et si peu prétentieux de leur science. Ils savent et ils m'ont dit ce qu'ils savaient. N'est-ce pas ainsi que le monde devrait être fait : un monde où nul n'ignore ce que savent les autres. Personne ne devrait ignorer que l'homme est le seul à ne pas savoir ce que les autres connaissent.
Qui chantera la
beauté des vaches?
Des vaches vieilles comme des
dinosaures broutant inlassablement pour s'empailler à l'intérieur. Leur ultime
façon de visiter nos musées de la mort.Une bête du troupeau avance son
museau rose et chaud sur ma main tendue comme une offrande. Je sens son souffle
modeler dans mes phalanges une statue magnifique.Et derrière tout cela, derrière les
Mammouth, les Géant Casino, les Leclerc derrière les trains d'où partent les
choses, où fuient nos adieux par l'aiguillage incontrôlé de valétudinaires
gardiens, derrière les vaches qui traînent leurs sabots magnifiques il y a un
petit chemin, notre chemin à nous : la promenade des fous.
Peu de gens s'aventurent là, seuls
quelques descendants stériles de l'humanité enfoncent leurs pas sur le chemin
détrempé, éblouis de leurs empreintes. Ils visitent cet espace agrandi par leur
fugitive méditation, enguirlandant les arbres de leurs yeux émerveillés. Des
animaux de toutes les couleurs les écoutent avec leurs oreilles rondes et douces.
Ils les
contemplent comme si l'humain fragile avait tout de même fasciné la création entière. Seuls quelques
fous rappellent aux bêtes qu'a failli exister l'humain.
Un tigre mangeur d'hommes s'est
approché de moi et me parla ainsi : "Vos meilleurs penseurs écrivent
que l'homme dans son infini orgueil a voulu rivaliser de puissance et
d'imagination avec la nature. Mais ont-ils conclu, le sphinx n'est après tout
que moitié femme moitié lion, le centaure moitié homme moitié cheval, les
animaux fabuleux ont un nombre surnuméraire de têtes, les cyclopes un œil en
moins, le dragon n'est qu'un mélange de volcans et de bêtes. Qu'est ce tout
cela? Un vaste coup de poing dans la prolifique nature, un trafic monstrueux
d'organes, un rapiéçage abracadabrant d'échantillons vivants.
Et vos grands penseurs de déduire justement que « vous pouvez
aimer la représentation d'une chose que vous n'aimez pas. » Vous pouvez
aimer la peinture d'un rat sans aimer le rat. Les créateurs devant lesquels
vous vous inclinez n'ont fait qu'émietter la nature. Et celle-ci, broyée dans
les mains de l'artiste, réapparaît disloquée dans ses œuvres. Pourtant de la
nature seule il s'est inspiré. De tous les animaux, de toutes les créatures
vivantes ou imaginées, créées ou incréées, je suis, moi le tigre, le plus beau,
le plus parfait.
Vous pensez que tout a été déjà dit
en matière de poésie, que l'homme est désormais incapable de donner naissance à
de nouveaux mythes, de nouveaux chefs-d’œuvre.
Et vous avez
négligé pourtant l'un d'eux, le plus grand, le plus avisé: Darwin.
Avoir imaginé la filiation des
espèces, quelle splendide idée ! Au lieu de démantibuler toutes les
espèces au gré de leur fantaisie à l'instar des autres penseurs il a crée le
concept de l'unité entre tous les êtres. S'il n'y avait pas eu une adéquation
entre la réalité et cette conception fabuleuse du monde, Darwin aurait été le
plus gracieux le plus mystique des poètes et non un homme de science.
Il aurait inventé le dernier grand
mythe, le plus beau de tous : LE MYTHE DE LA PARENTE DE TOUTES LES ESPECES
EN CE MONDE.
Mais la nature évidemment, grande
créatrice inspirée, y avait pensé avant lui. Darwin a rêvé la réalité et s'il
n'avait pas eu raison, il aurait été le plus grand rêveur.
"Le tigre
disparut. »
Paul resta cul par terre. Sa
tante ? Qui tenait de tels propos ! Elle, qui avait passé son
existence en rougissant ses remerciements. Elle qui avait honte d’exister...
Elle était devenue le centre de tous les regards comme si sa parole était de
miel, ses visions authentiques, ses pensées clairvoyantes exercées dans l’art
du discernement.
Il ne sut pourquoi mais il se sentit
heureux. A l’exemple des autres adeptes il vénérait les paroles de sa tante.
Saint Augustin en semaine. Satan pour
le samedi et Darwin pour le prêche dominical. Où voulait-elle donc en
venir ? Il ne le savait pas. Mais peu importait. Sa tante vivait, était
aimée et révélait une facette inattendue et merveilleuse de sa personnalité.
Après cette
soirée-là, Paul ne pensait plus à sa mission, à ses parents. Il était devenu le
héros de cette virée inoubliable dans le monde hypocrite d'une bourgeoisie répugnante.
Virée qu'aucun adolescent de son âge n'oserait vivre, même en songe. Il
admirait le Gourou. Et il ne comprit en quoi il pouvait apparaître dangereux.
Quand il fit le bilan de ces deux journées passées dans la secte il ne put
conclure qu'un éloge raisonnable envers le créateur de cette association. Cet homme, qu'il
avait cru bon présumer coupable d'endoctrinements, s'avérait être un véritable
bienfaiteur. En toute équité on pouvait dire qu'il n'offrait que bonheur et
tendres passions autour de lui.
Son oncle et sa
tante qui n'avaient attiré que mépris et humiliations répétées dans le monde au
point de s'abîmer dans d'atroces névroses avaient recouvré auprès du gourou
joie de vivre et santé mentale. Le pauvre cerf avait pu regagner l'amour de sa
douce moitié par l'entremise de cet homme digne de louanges. Julia, elle, riait
tout le temps tout en jouissant d'une éducation soignée. Sa vie à lui était
celle d'un jeune homme heureux, brillant, attentif aux autres. Il se sentait
l'ami de tous et le Gourou lui inspirait des sentiments d'admiration et de
respect sans bornes. Plus il y réfléchissait plus il pensait que seul un saint
était capable d'offrir tant de joie, d'entente et d'amour dans une atmosphère
aussi magique. Un saint, le mot n’était pas assez puissant. Un dieu oui !
Aucun mortel n’aurait pu insuffler autant de hardiesse et d'inventivité dans
leurs propos. Les retrouvailles du Cerf et de sa femme tenaient du miracle, et
son oncle et sa tante devenaient des êtres exceptionnels.
Il n’était plus
question pour lui d’enlever sa cousine, de la soustraire à l’affection de ses
parents. D’ailleurs comment avait-il pu un seul instant adhérer à un tel
projet ! Et de quel droit ? Il songea à ses parents. Et soudain il sentit
sa gorge se nouer. Leur bonté avait toujours fait force de loi dans son
jugement. Leurs âmes étaient si pures ! Ils ne pouvaient qu’avoir
raison ! Mais savaient-ils vraiment ce qui se passait ici ?
Voyaient-ils tout ce que lui voyait ? Si son père avait eu l’occasion de
côtoyer ce monde de compréhension, d’amour et de joie n’aurait-il pas tout
bonnement souhaité se réconcilier avec son frère ? Mais il eut beau faire,
il ne put imaginer son père vêtu d’une peau de bête dissertant dans une telle
assemblée du sort des animaux... Ainsi son exaltation se dégrada
progressivement.
Car, tout de
même, en y réfléchissant bien, cet éloge fait au diable ? Plutôt sinistre,
se souvint maintenant Paul dont les sentiments commençaient à changer de bord
dés qu’il avait évoqué son père. Ses travestissements stupides ? Se
fringuer comme une bestiole la journée, puis faire de l’esprit chez les autres le
soir, costard cravate, ça avait l’air de quoi ? Et cet argent qu’ils
avaient refilé à la présidente ! D’où sortaient-ils tout cet
argent, ces foutus adeptes? Avec leurs gueules perpétuellement béates. Et
puis, merde, qu’est-ce que j’ai à reprocher à cette bonne femme pour faire un
tel raffut chez elle ? Ses œuvres de charité ? Et bien ! Ca ne
nuisait à personne, non ? Peut-être même qu’elle est utile au monde !
Car avoir un bonhomme ivre à la maison quelle épouvante pour une pauvre
femme ! Il ne savait plus quoi penser. L’angoisse lui arrachait littéralement
les tripes. Il pensait qu’il allait vomir sur place. Il se sentait piégé dans
un conflit qu’il ne pourrait résoudre.
Abruti par l’émotion, il ne comprit que très mal les raisonnements des adeptes qui prenaient maintenant la parole. Il essaya de se reformuler simplement tout ce qu’il entendait. Il avait une grave décision à prendre, lui ! « Il s’agit de savoir s’il fallait ou pas enlever ma cousine, bordel ! », hurla presque Paul, transpirant, la poitrine prise dans un étau insupportable. Il faut que je l’écoute ! Que j’écoute !
Abruti par l’émotion, il ne comprit que très mal les raisonnements des adeptes qui prenaient maintenant la parole. Il essaya de se reformuler simplement tout ce qu’il entendait. Il avait une grave décision à prendre, lui ! « Il s’agit de savoir s’il fallait ou pas enlever ma cousine, bordel ! », hurla presque Paul, transpirant, la poitrine prise dans un étau insupportable. Il faut que je l’écoute ! Que j’écoute !
Chapitre 25 : Columbo.
Elle sortit de l’église comme une furie et se dirigea droit sur le propriétaire comme s'il se fut agi d'un rendez-vous convenu.
- Pourquoi m'avoir choisi comme
locataire ? interrogea-t-elle brutalement
- Je ne vous ai pas choisi !
S’étonna-t-il
- Qui êtes-vous ?
- Votre première question sous-tend
la réponse à cette dernière.
Votre bien
distingué propriétaire.
- Vous avez déjà fait ce genre de
réponse...
- A notre ami le peintre, coupa-t-il
d'un ton plus sévère.
"Qui me
tenait pour le Diable ni plus ni moins ! déclara le propriétaire avec un
battement de bras hyperbolique. Julia crut un instant qu’il allait assurément
s’envoler. Et pour vous qui suis-je donc ? Continua-t-il simplement.
- Notre Propriétaire, vous l'avez
dit.
- En quoi ai-je pu manquer à ce point
à mes devoirs pour que vous vous irritiez contre moi ?
- Je suis privée de mon ombre...
- Comment ? Sembla-t-il réellement s'inquiéter. Puis il s'empressa de vérifier cette effarante déclaration.
- Comment ? Sembla-t-il réellement s'inquiéter. Puis il s'empressa de vérifier cette effarante déclaration.
Elle expliqua clairement la survenue
du phénomène et lui proposa de lui en faire la démonstration s'il désirait
servir de cobaye.
Il ne le désira pas. Il la crut sur
parole. Mais il tenait à examiner le miroir dont il prétendit ne pas être le propriétaire
cette fois-ci.
- Bien ! Vous ne pourrez pas servir
de cadran solaire ! Tenta-t-il de plaisanter. Elle sourit cependant de cet
humour un peu laborieux tout en fixant attentivement le visage de ce petit
homme, dur comme un poing et pourtant élégant.
- Tout est curieux. Mon ombre qui
disparaît chez vous grâce à un miroir venu d’on ne sait où. Une paléontologiste
qui découvre les ailes du diable et un pauvre chat gardien de ces ailes. Tout
cela encore chez vous. Qu'est devenu le docteur Durentooffenbach ?
- Je n'en sais fichtre rien ! Mais
j'aimerais bien savoir ce qu'il est advenu
d'elle? crut-il bon corriger. J'ai mes raisons d'être inquiet. Pour le
reste je n'ai pas la moindre idée des aboutissements des travaux du docteur.
Mais je crains que vous fassiez une grossière erreur. Elle n'a rien découvert
de tel ! Pour résumer la nature de ces travaux et pour évacuer toute cette
mystique dégénérée je vous dirais que le docteur Durentooffenbach travaillait
sur de frauduleuses reconstitutions de créatures ailées. Mais c’est assez
compliqué et j'ai été moi-même témoin d'une affreuse opération... mais je vous
en prie, ne parlons pas de cela maintenant.
Elle parla longuement de Paul de leur
enquête. Au fur et à mesure qu'elle parlait le sourire de l'homme se faisait
plus doux et pourtant ce visage crispé ne semblait pas avoir été modelé pour le
sourire. C'était sur ses lèvres comme quelque chose de surajouté. Contrairement
au peintre, Julia avait toujours éprouvé
de la sympathie pour leur propriétaire. Une affection spontanée que l'on
ne s'explique pas. Mais tous ces mystères qui gravitaient autour de lui l'effrayaient.
Elle était sûre de posséder les raisons de sa crainte.
- Vous ne me faîtes pas peur !
avoua-t-elle, songeant à part elle quel pervers désespoir pouvait lui ôter
ainsi toute crainte.
- Taisez-vous ! répondit-il
tristement
- Pas vous !
- Alors parlez donc ! De quoi
avez-vous peur Julia ?
« Julia », il l'avait tendrement nommée. Elle fondit
littéralement. Il lui caressa la joue. Elle fut si émue qu'elle comprit qu'il
ne voulait effrayer personne et que l'effroi qu'il engendrait pourtant n'était
que le fait des très sombres pensées que tout son être exsudait.
- Parlez-moi de cette peur dont
j'ignore tout.
- Je crains que le miroir m'ait
privée d'une chose plus importante que mon ombre.
Je me sens très bizarre... Je crois que le miroir m'a dépouillé de
ma réelle personnalité pour donner corps à mon propre reflet.
- Je dois comprendre que vous pensez
être une image. Est-ce bien cela ?
L'essence de votre personne dérobée
par le miroir m'offre l'occasion de converser avec un reflet en chair et en os
alors ? Le questionnement et le doute que vous exprimez prouvent que vous êtes
bien vous-même non ?
- Je joue à être moi. Non pas par un
penchant théâtral que développe toute créature vide d'une personnalité, mais
parce que je ne puis plus faire autrement. Je n'ai pas le choix.
Je ne suis pas une totalité, mais des
fourbis d'organes, de plaies. Le sang qui circule dans mes veines se répand
dans mon corps comme dans une propriété privée.
Je suis cet escalier qui subsiste
seul, insolite, sans haut ni bas, après le bombardement d'une maison.
Et cette abominable comédie à
laquelle je ne puis me soustraire : jouer à être moi. Car qui pourrait être
"moi" à part moi-même ? Mes pensées sont chez moi de nature
purement "réflexe". Je n'adhère pas avec moi-même, mais chose
surprenante, ces pensées "réflexes" me ressemblent au point d'être
identiques à celles que j'aurais élaborées en étant véritablement moi. J'en ai
la certitude.
Et je sais pourtant, sans moi, à mon
insu, les choses que j'aurais sues si j'étais vraiment l'original et non mon
double.
- Vous êtes à l'apogée de la
conscience de votre identité, ironisa le propriétaire assez perplexe.
- Alors mon mensonge est la réplique
exacte de ma vérité. L'illusion la copie conforme de la réalité? C'est pour
cela que je pense voir mes rêves prolonger la vie éveillée. Mais voilà je ne
m’appartiens plus. C'est comme si tout ce qui venait de moi était, au fond, la
possession d'un autre. Et cet autre n'existerait pourtant pas. Je ne suis le
fait d'aucune création, conclut brutalement Julia.
- Vous ne disparaissez nullement à
travers vos interrogations, peut-être même que la vie s'arrête là où nous nous
rencontrons avec nous-mêmes, là où il n'y a plus de découvertes à faire. Quand
nous nous comprenons enfin au-delà de nos interrogations !
- Quand devons nous nous arrêter de
nous questionner ?
- Maintenant par exemple .A aucun
homme n'est donné le pouvoir de voir, il ne sait que revoir.
Quand vous m'avez rencontré ici,
saviez-vous pourquoi ? L’aviez-nous concerté ? Non, évidemment. Et si c'était
le cas, pouviez-nous prévoir une telle conversation ?
Vous ne savez les
choses qu'après coup. Contentez-vous de ce bonheur si simple : votre
destin.
Ces propos semblaient sages.
Bien qu'il ne respirât pas
précisément le confort spirituel de ceux qui ont l'âme au bon endroit il ajouta
:
" Moi je ne
me pose pas tant de questions !"
- C'est la meilleure façon de ne
jamais avoir de réponses, grogna-t-elle.
- Mais il n'y a de réponses qu'aux
questions que l'on se pose, même aux plus affligeantes.
Quand il eut prononcé ces mots Julia
réalisa la dimension stupéfiante de son malaise ! "Notre propriétaire
!" Le peintre avait presque touché du doigt la vérité. Il s'était simplement
trompé sur le genre. Non il n'était point le Diable mais Dieu, se
désola-t-elle.
Rencontrer Dieu ne procurait ni
exaltation ni terreur, mais s'approchait de l'expérience la plus déprimante
qu'elle n'ait jamais vécu.
Evidemment il y avait eu le deuil de
ses parents.
Mais elle n’aurait su qualifier ça de déprimant, c’était
tragique ! Elle éprouvait une timidité respectueuse mâtinée d’un terrible
sentiment de culpabilité quand elle songeait à eux.
Ce qu’elle trouvait si injuste c’est que les morts soient réduits
au souvenir des vivants, qu’ils soient soumis au bon vouloir de notre rapport
qualité/productivité commémorative. Les morts ne peuvent plus se défendre !
Ils ne sont plus rien, ne peuvent plus rien ! Les vivants sont les dieux
des morts !
Ce qui la déprimait c’était lui,
notre propriétaire, Dieu, qui lui rappelait une visite faite à une vieille
parente alors qu’elle n’était qu’une petite fille. Elle ne comprit pas
immédiatement le lien inconscient qui se tissait autour de ces deux rencontres.
C'est comme si elle venait de
découvrir un parent supplémentaire, celui avec qui on ne pouvait jamais couper
les liens et pour lequel elle ne représentait qu'une miette de sa monstrueuse
filiation. Dieu ! Un hyper parent imposant et ennuyeux qui ne vous lâchait
plus. Ce n’était pas ce pauvre parent mort à qui l’on pouvait penser quand on
voulait. Ce n’était pas ce parent réduit au silence qui ne pouvait plus commenter
nos pensées ni surgir dans nos vies quand bon leur semblait. Plus question
de se débarrasser de lui en gravant sur une plaque de marbre : « Nous
ne t’oublierons pas. » Comme si sa vie à présent perpétuait pour toujours
cette immonde journée d'enfance passée à rendre visite à cette vieille arrière
cousine ! C'était une journée pluvieuse.
Elle était trop jeune pour se
souvenir d'autre chose que d'une atmosphère déprimante et d'un dégoût confus
pour cette tribu endimanchée, empuantie d'eau de Cologne, perquisitionnant
l'appartement de la vieille, fouillant des yeux et l'âge des bibelots et la viabilité
de leur gardienne, furetant partout, caressant un chat aussi vieux et mal en
point que sa maîtresse, assurant sournoisement qu'il était une bonne compagnie.
En cela, ils n'avaient pas tort pourtant. Le matou à moitié sourd, pétant sur
ses coussins, restait bien la seule
famille de cette parente de personne.
Mais on se forçait, ce jour là, à
reconnaître en cette parente sénile le bonheur de la longévité, le bonheur
d'être auprès de la famille, de tous les siens accompagnés de leur répugnante
portée d'héritiers braillards.
Seul, un bébé irréprochable,
babillait en souriant inlassablement à la vieille pour qu'elle le prenne dans
ses bras. Comme personne ne vit le touchant appel des yeux de l'ancêtre
invalide pour qu'on niche contre sa poitrine ce beau bébé, celui-ci se mit à
gémir en tendant frénétiquement deux petites mains roses vers elle avant de
hurler sa frustration son impuissance et sa solitude. De troubles Ténardier
déportèrent immédiatement le bébé dans une autre chambre afin qu'il ne dérange
pas de ses cris la vieille, qui devait se reposer, estima-t-on. Elle mourut ce
jour-là plus que le jour de sa mort.
Julia se souvenait de la pluie
dehors, une pluie incessante qui n'arrosait plus que de la boue maintenant.
On se faisait serviles, esclaves de l'illusion de l'éternité, par
le biais de la procréation, à travers ses proches. Ces proches s'éloignant à
chaque instant davantage de ces vieilles mains ridées ensevelies dans l'ombre.
Chacun d’eux déposerait les deux baisers inévitables sur le front de l'ancêtre,
l'un à l'arrivée puis un autre au départ. On jetterait deux baisers pingres
comme l'on va au cimetière faire crever quelques fleurs bon marché sur une
tombe, profanant cette vieille femme qui détenait le nombre secret de cette
pyramide d'apparentés. Pourtant cette fille avortée du silence, cette mère de
ce remue-ménage d'étrangers, les dépassait tous par l'âge la douceur la beauté
et la sagesse. Elle, savait.
Enfin la nuit entra du dehors dans la
pièce. On buvait cette nuit mélancolique dans l'écuelle familiale portée par
les aboiements des chiens solitaires qui renvoient nos cris privés du vivant
roulement des consonnes, nos cris plissés dans l'accordéon de la nuit, triste
vocabulaire mutilé par l'ennui. La smala se lève avec soulagement pour le
dernier baiser. Quand ce fut au tour de Julia, son instinct pur lui interdit
d'accomplir le rite.
On insista en la grondant même, mais non, elle fixait la vieille femme
sans pouvoir bouger. Dans son refus obstiné elle ne savait pas qu'elle défiait
ces renégats de leur sang. Elle crût
comme des oncles et tantes inconnus l'affirmèrent ce jour-là qu'elle
était mauvaise et assez méchante pour refuser d'embrasser une vieille femme.
Sa mère trop timide pour défendre sa fille baissait les yeux. Et son
père, perdu dans ses angoisses, semblait sourd à son environnement.
La vieille pourtant lui sourit et affirma qu'elle était un ange. Son
remords avait duré, jusqu'au jour où elle partit une semaine chez son oncle et
sa tante. Le père Georges Valois lisant de la mélancolie chez l'enfant décida
de faire une visite surprise le lendemain chez Léontine.
Julia ne savait pas qui était cette
fameuse fée, celle qui mettait une nuance de fierté dans le sourire toujours
tendre de sa tante, celle qui faisait grogner de plaisir son oncle, celle qui
avait provoqué cette foule de préparatifs enfiévrés dans la maisonnée des
Valois. C'était comme les préparatifs d'un jour de fête. On s'activait sans
cesse dans une bonne humeur croissante. Les hommes étaient partis faire des
achats, les femmes, c'est à dire Julia et sa tante, travaillaient dans la
cuisine. Elle ne comprit jamais comment autant de bonnes choses avaient pu être
réalisées en une seule journée. Julia dut contenir sa gourmandise pour ne pas
entamer le gros gâteau au chocolat. Le soir, en se couchant, elle était presque
heureuse et sans encore la connaître, elle adorait déjà Léontine.
Ce qu'elle ne savait pas c'est que
cette Léontine n'était autre que cette vieille arrière cousine qu'elle n'avait
pu embrasser, celle que personne ne lui avait appris à aimer.
Le lendemain tout était prêt : Valois
remplit le coffre de sa voiture de multiples cageots. On n'arriva pas les mains
vides chez la vieille dame. Son oncle et sa tante et les enfants avaient les
bras chargés, les uns d'outils et de victuailles, les autres de fleurs des
champs.
Ils clamèrent un joyeux " C'est
nous !" avant d'entrer. Les Valois
ne surent jamais à quel point ils rendirent "leur petite heureuse",
ce jour-là. Et au retour, dans sa voiture, Valois n'avait pas cessé de commenter la perspicacité de son initiative
auprès de sa femme.
"Tu vois, je te l'avais dit, il
n'y a rien de tel que Léontine pour apaiser les enfants. Regarde, la petite
nous est arrivée toute tristounette, et là, aujourd'hui, elle n'a pas décroché
mamie d'une seconde. T'as vu comme elle l'embrassait en pleurant. Té ! Il y a
que les vieux pour vous débarbouiller le chagrin."
Sortie de ce souvenir elle se demanda si le
propriétaire lisait ses pensées.
Il était si petit, d'aspect si
négligé ! Non il ne se pouvait pas que le propriétaire soit ce parent éloigné
dont les bras sans veines fonctionnaient par l'inflexible volonté marbrée
d'extraire de la race humaine le poison qui les exile de leur lointain
anonymat. Celui qui fait de nous personne et tout le monde. Non il ne se
pouvait qu'il fut celui auquel nous refusons un dernier baiser et qui nous
console de cela ? Celui qui est ce que nous sommes.
Elle hurla de
rire. Lui Dieu ? Notre propriétaire ?
Chapitre 26 : l’explication.
« Mais qu’est-ce qu’ils ont à rigoler comme cela ces cons ? Mais c’est de moi qu’ils se foutent ! »
- Alors, mon petit, tu en fais une
tête ! , lui dit gentiment le Cerf.
Le Cerf ! Il se radoucit immédiatement devant cette marque
d’amitié prodiguée par ce bougre d’animal. Il faillit chialer.
Il comprit pourquoi chacun voulait
être un animal. Au moins les bêtes ne nous inspirent aucune haine, au pire une
vague répulsion très vite oubliée, par ailleurs... Mais de la haine ?
Jamais. Voilà ce qui nous sauvegardait de la destruction et des ravages du
cœur. Peut-être qu’après tout le secret de leur mascarade résidait en
cela : Se faire animal pour préserver la paix entre eux. Car pouvons-nous
réellement nous fâcher sérieusement avec un animal ? Attendons-nous
vraiment quelque chose d’une bête au point que celle-ci nous déçoive un
jour ?
- Alors mon gars ! T’as pas
l’air dans ton assiette, insista le Cerf. C’est notre sœur Tourterelle qui t’as
ému ainsi !
Sa tante. Sœur Tourterelle ! Les
mots font autant souffrir que la réalité ! Et pourtant c’est à crever de
rire.
- Je comprends plus rien, pleura
presque Paul.
- Je m’en vais
tout t’expliquer. Moi aussi au début j’avais la comprenette difficile. Voilà ce
que t’explique sœur Tourterelle . Hé bien, puisque l’humain n’existe pas,
renonçons à être des hommes.
Sitôt virés du paradis, les rejetons d’Adam
se sont empressés de bousiller le monde. Il faut virer cette créature qui n’est
contente de rien et qui fait le mal partout. Car c’est pas grâce à elle qu’on
verra le diable pointer à l’A.N.P.E. Et même quand l’homme rêve, c’est pour
mettre les lois de la nature en charpie ! Hein le Rat ?
- Oui. Quand il
rêve du monde c’est pour mieux s’en débarrasser ! Ses rêves sont des
provocations d’incapables ! Oui, incapable de se comprendre lui-même, il
s’octroie des desseins supérieurs à ses compétences. Ces créations arbitraires
lui ressemblent cependant. L’homme célèbre son immense solitude dans toutes ses
œuvres. L’homme refuse son sort.
Paul avait de
plus en plus de mal à se concentrer. Oui, voilà il avait parlé de solitude.
Paul tendait toute son attention ! « Fais un effort,
putain ! Il ne faut pas que tu perdes une miette de ce que dit ce type.
L’homme est d’essence unique et se refuse à admettre que sa conscience meure
avec lui. Il ne peut accepter son sort et refuse pourtant de s’y soustraire. Il
vit du désir de mourir et il meurt du désir de vivre. Oui, oui, on sait tout
çà ! Du baratin ! »... Sa révolte face à son créateur ne prendra
pas fin. En fait, il ne veut pas d’un monde meilleur après sa mort? L’homme
veut détruire le monde que Dieu lui a laissé en héritage. Le seul monde qu’il
connaît, même s’il y vit comme un intrus. Son monde. N’est-il pas insupportable
de mourir en laissant le monde continuer sans nous. Mourir en tuant toutes
possibilités de prolongement à notre histoire personnelle, voilà le rêve de
l’homme ! « Foutaises que
tout cela ! Il me fait admettre un truc faux comme une évidence, et
ensuite il bâtit un raisonnement sans faille autour de ce syllogisme.
Quoi ? Qu’est-ce qu’il dit maintenant ? »... Quand l’homme
invente, il ne fait que s’affranchir des barrières physiologiques imposées par
la procréation ! Telle femme s’accouple avec un taureau telle autre avec un
cygne... et cætera, et cætera. Et de ces accouplements dénaturés naît l’horreur
de la créature sans créateur, sans destin. Le Minotaure enfermé dans un dédale
n’est que l’exaltation morbide de sa singularité. Est-il possible de concevoir
une créature plus malheureuse ? Les monstres hybrides que son imagination
limitée lui font concevoir ne sont que des créatures encore plus esseulées. Ni
humain ni animal. Elles ne sont ni l’un ou l’autre ni même la conjugaison des
deux. Elles ne totalisent rien.
Ce que dit le
tigre est là : l’homme reste aliéné dans son conflit, il ne va pas assez
loin. Pas aussi loin que sœur Tourterelle, sa tante. Il lui faudrait concevoir
une créature plus inconvenante encore. Une créature scandaleuse qui résumerait
à elle seule la création entière. Qui serait le fait de toutes les espèces en
se monde !
Une créature qui incorporerait l’autre pour
l’abolir. Une créature qui anéantirait le monde entier avec elle. Qui en
anéantissant la création, anéantirait le soi dans l’autre ! La créature qui
dirait : « Je suis celui qui n’est pas ou je ne suis pas celui
qui est »
- Quel joyeux
programme ! S’esclaffa Paul.
Ses oreilles
sifflaient d’une atroce façon, c’est à peine s’il put entendre les exclamations
des affidés. Tous riaient à gorge déployée. « De quoi ? De qui ?
De qui se foutait-on ici ? C’est dit, demain j’enlève la petite et adios
amigos. »
- Et vous, alors ? Racontez-nous votre soirée ? demanda soudainement son oncle le Paon.
- Et vous, alors ? Racontez-nous votre soirée ? demanda soudainement son oncle le Paon.
Frère Paon !
« Et allez,
que ça narre, que ça rigole. Et ce fut à mon tour. Le cerf fait mon éloge. Vert
de rage je souriais pourtant. Faut pas qu’ils sachent mon secret. Mon secret !
Dans le fond, comme je m’amuse. S’ils savaient qui je suis, tous ces
abrutis ? Ce que je me prépare à faire ? » Songea le jeune homme
à bout de nerfs.
Paul fut cependant obligé de raconter
lui-même ses exploits, tant on l’implorait ! Faire apprendre par cœur des
citations au cerf quelle idée de génie ! « Hé, oui ! Je n’ai pas
fini de vous surprendre », songea Paul en intensifiant son sourire.
Paul, maintenant,
se sentit complètement détendu. Sa décision prise supprimait toutes ses
tensions. Calmé par l’idée de s’enfuir le lendemain avec sa cousine, il se
prêta avec grand calme et beaucoup d’humour à leur petit jeu. Les bravos et les
cris de joie des adeptes le portaient, malgré lui, vers le délice de la
description de ses prouesses.
Cette exaltation
de son amour-propre eut un effet dissolvant sur sa colère. Et c’est maintenant
avec un réel enthousiasme qu’il prêtait l'oreille au Cerf qui lui procurait une
explication sur l’origine de l’argent que l’on avait largement distribué chez
la présidente.
- C’est très
simple mon gars. Tout est affaire de nombre et de statistique en ce monde. Un
gars isolé peut rien faire. Mais regroupe ces insuffisants prédisposés à la
révolte et tu as la plus grande organisation maffieuse du monde.
- Hein ?
- Chez nous, on a
tout les corps de métier. Des gérants d’hypermarché, des directeurs de banque
de société, des flics tout grade, des gardiens de nuit, des informaticiens, des
ingénieurs, des démarcheurs, des coiffeurs, des médecins... Tout quoi !
Alors avec tout ce monde là il faudrait être insuffisant de la substance grise pour pas arnaquer la terre entière.
Chapitre 27 : Le collectionneur
Paul, bougon, attendait Julia. Il n’avait vu personne, l’immeuble était
désert et il doutait maintenant, même si l’idée lui avait paru lumineuse cette
nuit, qu’une matinée à l’église ait pu renseigner Julia au sujet de leur
enquête. Pourtant celle-ci passablement exaltée lui fit un récit circonstancié
de sa visite dominicale.
Avant qu’elle n’ait eut le temps de lui
parler de son enivrant entretien avec le propriétaire Paul abasourdi, la coupa
net :
- Mais, tu ne sembles pas réaliser
l’exorbitante bizarrerie de ton supposé collectionneur ! Il t’a bien dit
que Dieu n’était pas un truc assez abstrait pour lui ? Qu’est-ce que ça
veut dire ça ? Il t’a même parlé d’une boite et du poids approximatif de
Dieu !
- A chacun ses convictions répondit de
mauvaise foi Julia boudeuse et frustrée de n’avoir pas pu raconter ce qui
s’était passé ensuite avec son propriétaire.
-
Mais enfin ! Insista Paul. Vu les circonstances, tu aurais pu le
questionner davantage !
- Mais franchement que voulais-tu que je
réponde à …
- Franchement ? Avec un
faussaire ?
- Très drôle ! Bon, je
rappelle : On était dans une
église en plein speech du curaillon local ! J’allais tout de même
provoquer un débat hérétique dans un coin de chapelle !
- Non ! Mais c’est lui qu’il fallait
suivre, pas l’autre !
- Pourquoi ? Il ne s’est pas perdu dans
la nature ! Allez, tu m’énerves, on y va chez ton collectionneur
gâteux !
Les deux cousins continuèrent à se disputer
par pure forme, en se jetant sur leur
manteau.
En
chemin Paul essaya de mettre au point un mode d’interrogatoire efficace afin de
soutirer le maximum d’informations au collectionneur. Comme Julia ne semblait
pas l’écouter avec attention il s’irrita vraiment de la sentir si peu
préoccupée de la façon dont il fallait
interviewer le bonhomme. « C’est le genre de type, tu dis bonjour et il
dit tout le reste ! expliqua-t-elle, butée.
- Ton collectionneur d’impostures te murmure
que Dieu n’est qu’une futilité qui pèse quelques milligrammes dans une boite et
toi tu fayotes avec le proprio ! Mais enfin !
Elle
allait répondre une vacherie quand ils arrivèrent au pied de sa résidence. Ils
interrompirent leur conversation et sonnèrent. Machinalement ils regardèrent la
fenêtre de l’étage concerné. Discret va et vient d’un rideau. Puis rien. Julia
assura que l’appartement du vieux était bien celui où ils avaient vu le rideau
trembloter. Ils appuyèrent sur le bouton de la sonnerie. Rien. Ils haussèrent
les épaules, s’interrogèrent d’un haussement de sourcils puis appuyèrent plus
longuement sur l’interphone. Leur mauvaise humeur à tous deux s’était déjà
dissipée. « Putain de vieux ! grogna Paul. »
- Avec ta bobine de malfaiteur, il n’ouvrira jamais, diagnostiqua Julia.
- Avec ta bobine de malfaiteur, il n’ouvrira jamais, diagnostiqua Julia.
Une
éternité plus tard deux vieillards occupants les appartements voisins ouvrirent
leur fenêtre, soupçonneux, marmonnant une question inaudible.
- Police !
Veuillez ouvrir la porte s’il vous plait, annonça avec le plus grand sérieux Paul en extirpant de sa poche une carte de
bus qui de loin pouvait prétendre à une carte d’officier de
police.
Julia se retourna pour qu’on ne la voie pas
rire. Et deux secondes plus tard des bruits confus se firent entendre à
l’interphone. Des insultes privées, des injonctions, des crissements insupportables.
Des bruits de panique sénile. Puis ils parvinrent en quelques lestes enjambées
devant la porte du collectionneur.
Il leur ouvrit son appartement avec mille
précautions. Il ne sembla pas reconnaître d’emblée Julia. Mais quand le miracle
de la mémorisation s’opéra, il s’exclama joyeusement. Les cousins souriaient,
prêts à gueuler dans l’audiophone !
- Bonjour ! hurla Paul plein d’espoir.
- Je ne crois pas avoir le plaisir…
- Mon cousin, l’interrompit Julia, soucieuse de hâter l’entrevue.
- Mon cousin, l’interrompit Julia, soucieuse de hâter l’entrevue.
- Ah ! Intéressant, intéressant sembla
jubiler le vieillard qui se frottait les mains, Dieu sait pourquoi.
- Non, pas vraiment
rectifia-t-elle, rancunière. Mais je l’amène un peu partout avec moi,
dans l’espoir qu’il devienne civilisé au contact de personnalités agréables et
originales. D’ailleurs les propos que vous avez tenus ce matin durant le prêche
de l’abbé m’ont paru assez piquants pour que je les rapporte à mon cousin.
Lasse de ses questions à votre sujet, je vous l’ai emmené.
- Charmant ! Monsieur ne fréquente pas
les églises avec vous? L’on s’y instruit pourtant, ajouta-t-il goguenard.
- Non je ne suis pas porté sur la cho…Paul
s’interrompit dépité. Il hésita un instant avant de continuer sa phrase, ne
sachant plus si l’expression qu’il était sur le point de terminer, ne signifiait
pas « Porter sur le sexe. »
- Ah ! Quel dommage que vous n’ayez pu
assister à ce sermon ! Mon intervention vous a donc surprise ? se retourna le vieux plein d’espoir vers
Julia.
- Je lui ai rapporté vos étranges propos
alors que nous quittions la messe.
- Et vous voulez des explications ?
- Ma foi…
Si j’ose m’exprimer ainsi, cette approche catégorielle de Dieu m’a un
peu intriguée.
- Qu’y a t-il d 'étrange ? Comment
qualifier autrement que futile l’idée de Dieu, quand on a effectivement rencontré
ce dernier. Ce dernier ! Drôle façon de s’exprimer vraiment ! Je
devrais dire le premier, le numéro un, le grand patron, le boss, le Père, le Parrain
même…s’exalta le collectionneur.
- Et pourquoi pas le propriétaire ?
proposa Julia non sans ironie pour interrompre la liste.
- En effet pourquoi pas ?
- Le gourou, articula confusément Paul.
- Soit le gourou, concéda le vieillard, las
de cet inventaire de substantifs.
Un lourd silence engloutit quelques instants
notre trio. Chacun s’abîmait dans ses pensées.
Nos deux enquêteurs s’étonnèrent qu’une
autre personne qu’eux-mêmes ait tout comme eux, pu croire avoir rencontrer
Dieu. Julia l’avait reconnu dans son
propriétaire. Reconnu n’est pas le terme exact. Pour cela il eut fallu qu’elle
le recherche. Mais l’idée de Dieu ne lui plaisait pas.
Y penser la dégoûtait un peu comme son
premier baiser. Baiser forcé avec un
adolescent laid, rougeaud et piquant comme une cactée. Le passage obligé vers
la vie adulte. Dieu ! De toute façon c’était un concept mort, un concept
d’écrivain raté. L’art contemporain qui
se prend trop au sérieux, qui prend les ordures d’un siècle trop au sérieux,
qui faute de pouvoir faire du beau fait du Dieu. Sacralise toute représentation
par celui qui se nomme artiste. Celui qui ose ce titre a le droit de tout
exhiber dans le sanctuaire moderne: le musée. Voilà pour le dieu contemporain
des arts.
Il y
avait aussi celui de l’argent. En tout cas, elle, elle avait plutôt percuté
Dieu dans une agglomération de 10 000 habitants dans un meublé de 20 m2. Quelle
que soit la formulation adoptée, elle trouvait cela déprimant. Paul, lui, avait ressenti une adoration
païenne pour le gourou de la secte de Saint-françois d’assise.
Les cousins ne s’étaient pas encore avoués
leurs sentiments et leur rencontre avec ce qu’ils nommaient Dieu.
Le collectionneur continuait à jacasser.
Julia l’écoutait vaporeusement pour vérifier tout de même s’il ne disait pas
autre chose que des bêtises. Il n’en fit rien. Julia ne l’aimait pas. Il appartenait
à ce genre de personnes qui ne pouvaient exister sans auditoire. Elle le savait
sec et mort dans les instants de solitude. Un automate qui vous exposait par le
menu sa façon de voir les choses dés que se présentait un public. Pas plus
qu’elle ne couchait avec le premier
venu elle ne décriait pas ou ne célébrait pas n’importe quoi devant n’importe
qui. Elle avait des principes plutôt sympathiques, non ?
Paul, lui, tentait de suivre, maussade, le
fil conducteur des différents axiomes du vieillard d’où devait procéder la
notion de la futilité de Dieu. Content
d’avoir suivi le laïus du collectionneur, il lui donnait de temps en temps la
réplique pour finalement se récrier.
- C’est bien joli tout ça. Je veux bien moi
admettre ce créateur sans projet qui crée le monde comme une poule pond son
œuf ! Mais quelle preuve apportez-vous à cela ? Qui est ce petit
bâtisseur ridicule et d’une frivolité inquiétante qui n’a pas l’once d’un projet pour sa création ?
- Mais moi, bien sûr ! Dieu, c’est moi.
De qui d’autre que soi, peut-on parler avec autant d’assurance ?
- Ah bon, là d’accord ! accepta Paul
d’un air vaincu, sans laisser transparaître le moins du monde qu’il le prenait
pour un fou. Julia les observait, médusée, prête à hurler de rire et trouvant
maintenant le vieil homme adorable. Il faisait maintenant des mimiques désespérées à Paul qui
compatissait docilement à quelque chose qu’il ne connaissait pas encore.
- Vous monsieur, vous êtes un homme
raisonnable ! Mais voilà ! Tout le monde veut un Dieu, mais c’est
jamais personne ! Et quand vous leur dites « me voici !», personne
ne vous croie ! Dieu n’est pas une idée ni une abstraction ! C’est ce
petit homme bavard qui est devant vous ! De la matière qui confectionne de
la matière, un univers de corps en expansion, un big bang de chair. Une
inflation de faune et de flore !
- Mais cette boite qui contient quelques
milligrammes de cette…votre…futilité, s’acharna à comprendre Paul. Ce qui fit
grand pitié à sa cousine.
- Une métaphore,
mon ami. Une métaphore. La boite de Pandore ? Non ! La métaphore de
ce paradoxe : La boite. C’est celle qui ne montre jamais ce que l’on sait.
La boite c’est l’obscurité qu’elle contient et qui ne saurait se révéler à
celui qui l’ouvre ! Le poids du silence voilà ce que représente Dieu, moi,
cette abjecte futilité !
Sur le chemin du
retour Julia, peinée par la déception de Paul, lui narra sa rencontre avec ce
qu’elle nommait Dieu : Le Propriétaire. Quand elle termina son récit elle
regarda, préoccupée, son cousin qui semblait très mal.
- Tu sembles
extrêmement troublé par tout ce que je viens de te raconter, souffla doucement
Julia.
- Avant de
continuer notre enquête je te dois quelques aveux. Ce sentiment mystique envers
ton propriétaire il me semble les avoir connu aussi mais... envers l'assassin
de ta famille. J'ai cru en lui et puis je l'ai aimé comme s'il s'agissait d'un
Dieu, avoua, tout piteux, Paul.
Après une pause,
il ajouta confus :
- Je sais que cet
épisode de ton passé est resté dans l'ombre...
- Oh !
Vraiment, s’étonna Julia sans que Paul se s’aperçoive de la nuance d’ironie
qu’elle mettait dans sa voix.
- Oui, oui... Et
si nous…enfin je veux dire mes parents et moi… n'avons jamais tenté d'évoquer
cette période de ta vie avec toi, c'était pour te protéger... Tu
comprends ? Nous voulions que tu grandisses en paix dans ton nouveau foyer
que nous avons estimé être tien depuis toujours...
Mais maintenant
je crois qu'il est temps pour moi de passer aux aveux.
Ainsi, Paul
raconta tous les événements notables qu'il avait vécus depuis son arrivée dans
la secte jusqu'à son inoubliable visite chez la présidente. Il ne raconta pas
tout ce qu’il avait fait. Il se contenta de narrer :
Les retrouvailles du cerf et de
l’Yvonne. Le bonheur de ses parents ainsi que l’effarant discours de la mère de
Julia.
- Et le pauvre jeune homme qui devait
finir écraser comme une fourmi? ironisa doucement Julia.
- Ah! Celui-là ! C'est la seule ombre
au tableau. On lui avait préparé une bonne farce. Figures-toi que...
- Qu'il avait disparu ! Trancha
brutalement Julia.
- Mais tu te souviens donc... Tu sais
cela, s'étonna d'une petite voix timide Paul qui se sentait confusément pris en
faute d'un méfait inconnu, mais pourtant bien réel.
- Mais comment as-tu pu songer que
j'aurais pu être amnésique d'une saison au paradis ? gronda-t-elle,
presque haineuse. De quel droit parles-tu de mon bonheur et de celui des autres
? Quant à vos actions glorieuses parlons-en ! Mettre en déroute une horde de
bourgeoises à moitié débiles! Quel exploit vraiment ! Une bouffonnerie rien de
plus ! Mais tu peux être rassuré, Paul, ton Dieu n'est pas l'assassin de mon
père et ma mère, ni des hommes-singes de cette jungle d'attardés.
- Pardon, Julia, je ne sais que
dire... Tu avais l'air si heureuse...
- C'est parce quand je t'ai vu... Je
croyais que tu venais nous sauver.
- NOUS sauver ?
- Oui, nous sauver, hurla-t-elle en
lui jetant les feuillets qu’elle avait déchirés dans le journal intime de la
doctoresse et qui concernait sa mère. Lis, ordonna-t-elle. Lis le dédain
injuste que vous éprouviez tous envers ma mère.
Paul, lut d’un air misérable,
semblant ne pas comprendre, ne pas vouloir comprendre.
- Je ne t'en veux pas tu sais,
sanglota-t-elle, tu ne pouvais pas savoir, dit d’une voix pâle Julia.
- Julia je t'en supplie, tu sais à
quel point je t'aime! Raconte-moi, dit-il en la serrant dans ses bras
puissants.
Hachées par les sanglots ses phrases
dessinèrent la triste face de la secte, cette planète glacée des petits enfants
dans la constellation rayonnante du gourou. Les petits enfants qui vécurent
dans le dédain de son soleil et surtout de plus en plus écartés de leurs
parents. Des pédagogues usurpaient toujours davantage leur place. Elle ne
pouvait rien reprocher à ses éducateurs, toujours atrocement souriants, plein
de sollicitude.
- Jamais un mot d'humeur ou un geste un peu brusque, ni une phrase
un peu blessante ou un regard réprobateur. Rien de tout cela Paul. Et tu sais
pourquoi ? Parce qu'ils n'avaient ni regard, ni geste, ni parole à nous offrir.
Ils ne nous donnaient pas leur tendresse, ils l'affichaient comme un éden
inaccessible. Ils nous faisaient l'aumône de leur présence sans jamais pencher
leur douceur sur nos yeux.
Un soir pourtant, ma mère s'est glissée prés de mon lit pour
déposer sur mon visage des baisers tendres et oppressés. Je réagis mal à cet
élan de tendresse. Je l'avais, tant de soirs, attendue ! Prié si fort sa venue
et tant désespéré de son absence que je m'étais crû abandonnée. Et quand ce
soir-là, bravant les interdictions de la secte, elle vint me serrer dans ses
bras je lui exprimais toute ma colère d'enfant. Ma mère a pleuré silencieusement
en me demandant pardon tandis que je réprimais mes larmes pour lui faire
comprendre à quel point je lui en voulais. Et je luttais contre mon désir
violent de me réconcilier avec elle. Cette torture que je me suis infligée… que
je nous ai infligée à toutes deux comme je la regrette... murmura, d'une voix
affreusement éteinte Julia.
Paul ému jusqu'au tréfonds de son
âme, sut instinctivement que ce chagrin-là ne pourrait jamais s’adoucir. Il
resta silencieux respectant les réticences de sa petite cousine. La laissant
parler et se taire selon sa volonté.
- Abrutie de chagrin, livide, elle a
répété plusieurs fois les même mots: "les monstres, les monstres, ils
m'ont volé mon bébé, mon enfant chéri."
Elle m'a tendue doucement sa main
mais je me retournais brutalement dans mon lit. Et elle a murmuré très
doucement pour elle seule mais assez distinctement pour j'ai pu l'entendre.
"Je les tuerais tous."
- Quoi ? Tu veux dire que c'est ta
mère qui...
- A commis ce massacre. Oui. Si tu la
juges, je te tue, dit Julia en défiant Paul du regard.
- Non !
- Tais-toi s'il te plaît, Paul. Elle
n'a pas pu pourtant me tuer à moi.
- Ta mère n’a tué personne Julia.
- Pourquoi dis-tu...
- Tout simplement parce que ta mère
n’est pas le Diable !
Chapitre 28 : La Banque
Cette fois-ci encore Paul se retrouva en compagnie du Rat ainsi que de l’institutrice qui avait fait emploi de nonne chez la présidente. Les employés de la banque les regardaient avec un amusement aussi bien dissimulé qu’un slip de couleur sous un pantalon de flanelle légère. Il faut dire que le trio de clients qui venaient d’entrer dans la banque formait un édifiant spectacle. Par contre, les clients à proximité des trois compères étaient visiblement incommodés par l'odeur de sueur et d’urine rance que le Rat répandait ainsi qu’une autre exhalaison délétère que l’on avait du mal à définir. Personne n’aurait pu se douter que ce parfum nauséabond provenait d’une paire de chaussettes que la moitié des mâles les plus odoriférants de la secte de Saint François d’Assise avait portées avant de les confier au Rat qui ne s’était pas lavé depuis une semaine.La nonne et Paul, tous deux assez méconnaissables, grâce à un maquillage savant et quelques prothèses, arboraient une mine ravagée de désespoir en tenant la main au Rat qui leur tenait lieu de fils attardé. Sa petite taille servit en l’occasion. Celui-ci avait les yeux inexpressifs comme ceux des idiots. La tête penchée sur son épaule, il fixait stupidement le sol. De sa bouche ouverte dégoulinait un filet de bave sur son épaule. Affublé d’un habit de cow-boy, comme ceux qui déguisent un bambin de six ans, le Rat dont on supposait l’âge mental bien inférieur, chantonnait le même refrain sur les deux mêmes notes exaspérantes. Il portait un Smith et Wesson calibre 22 à la ceinture et celui là n’était pas compris dans le déguisement acheté au supermarché.
Une heure plus tôt on avait accueilli
à l’hôpital Saint Paul un agent de la sécurité. Le crâne bosselé, le visage
sanguinolent, un peu tailladé ça et là, l’agent ne présentait cependant ni
fracture ni lésion. Il fit son rapport à des confrères obligeants et indignés -
par procuration - du terrible sort que leur métier leur réservait. L’agent
tabassé relata à ses collègues du commissariat l’agression dont il était la
victime et où on lui avait volé son revolver. Il accusa en parfaite mauvaise
foi quatre types dont il fit un descriptif éloquent. Le quatuor des hommes
décrits comme agresseurs demeuraient les ennemis jurés de la secte. Les
opposants les plus menaçants. On fit ainsi ce jour-là d’une pierre deux coups.
Et Paul, une heure plus tard tenant
par la main le Rat armé du revolver, put pénétrer sans problème à l’intérieur
de la banque grâce à l’air d’abruti confirmé de ce dernier. On ne sut jamais non plus qu’un des
employés ainsi qu’un client étaient des affidés complices du vol. Paul, dans une espèce de brouillard
s’entendit gueuler d’une voix menaçante en braquant l’employée médusée.
Tout se passa avec une rapidité et
une facilité presque décevante. Il dut se répéter plusieurs fois qu’il avait
volé une banque, oui, volé une banque, oui, putain, lui, Paul Valois, pour se
donner quelques frissons.
Personne ne fit preuve de témérité
déplacée. On se débrouilla à s’approcher du guichet juste avant la fermeture
quand il n’y eut plus de clients. Derrière le guichet les salariés de la
tranche B de la catégorie 4 s’impatientaient un peu. Il était presque midi une.
« Désolée », fit l’institutrice avec un visage
exagérément pathétique en essuyant un ruisseau de bave sur sa jupe.
On compatit avec dégoût, côté travailleur. On remercia, côté
bandit.
Puis on empocha le butin, on ficela,
musela les trois employés qui auraient fait bon effet dans un étal de
boucherie. Le directeur, lui, fut assommé pour le principe et on sortit le plus
simplement du monde à midi vingt-deux, vingt-deux minutes après la fermeture
officielle de midi, en vigueur dans la banque. Ah ! Il avait raison le
cerf : Dans une secte, avec autant
de personnels divers et variés, il aurait fallut être idiot pour ne pas
arnaquer la terre entière !
Chapitre
29 : Et Satan conduit le bal...
- Qu’est ce que tu dis ?
- Tu m’as bien entendue. Que ta mère
n’est pas le diable, articula Paul, qui regardait, haineux, le va et vient de
la rue par la triste fenêtre du meublé.
- Regarde ce type, ajouta-t-il
à l’adresse de Julia avant qu’elle n’ait pu répondre quoi que ce soit.
Quand Julia, interloquée, se pencha
elle aussi sur le rebord de la fenêtre elle vit le peintre. Elle rit de bon
cœur et héla l’arrivant.
Un visage souriant se tourna
précipitamment vers l’appel de la jeune femme. Mais le peintre se rembrunit
quand il s’aperçut qu’elle n’était pas seule dans la chambre. Aux cotés de la
charmante jeune femme, un géant d’origine sicilienne avec des goûts vestimentaires
de maquereau agressait l’œil. Une variété de prédateur au faciès peu avenant
prêt à mordre tout homme qui s’approchait de trop près de Julia, conclut assez
vite Lucien. Les deux hommes se toisèrent un
instant du regard.
Paul plus physionomiste que Lucien
reconnut en lui un ancien adepte de la secte de Saint François d’assise. Le présumé assassin de fourmi auquel
il avait infligé une raclée treize ans plus tôt. Avant qu’il n’ait eu le temps
d’expliquer la situation à Julia celle-ci invita le peintre à se désaltérer
dans son réduit.
Julia en bonne maîtresse de maison,
fit les présentations. Elle sentit de part et d’autre une hostilité instinctive
immédiate. Elle expliqua rapidement mais fermement la situation qui les reliait
chacun à elle. Elle crut nécessaire de rappeler la raison de leurs tourments à
tous. La perte de son ombre ainsi que toutes les curiosités qui avaient eu lieu
dans cet immeuble furent évoquées avec des frémissements presque perceptibles
dans les regards.
- Alors vous peignez ?
questionna platement Paul au plus grand étonnement de Julia. Sa surprise fut si
vive qu’elle s’attendit presque à ce que son cousin continua son intervention
par un :
- hé bien, chantez maintenant !
Le peintre, qui invita tout
naturellement ce dernier à venir visiter son appartement où se tenait son musée
personnel, mit un tel défi dans sa voix que l’on s’attendit à ce que l’offre
fut déclinée après que l’on ait noblement conclu un arrangement pour un duel le
lendemain aux premières heures du jour. Julia évacua cette pensée romanesque.
La partie adverse accepta d’ailleurs
avec grande joie la proposition. Julia éprouva même un léger haut-le-cœur en
entendant le bruit mouillé du chewing-gum qui clapotait sans arrêt dans la
bouche de son cousin.
C’est ainsi que Julia et nos deux compères discutèrent autour d’un tableau mécanique que l’on pouvait modifier à distance par une télécommande. Le panneau agencé comme un puzzle, se composait de plusieurs fragments peints sur 5 côtés et recouvert d’un miroir sur une seule face. Ceux-ci diversement orientables ou superposables donnaient un nombre important de possibilités de combinaisons picturales figuratives. Paul, vautré dans le canapé, semblait s’amuser comme un fou à modifier de mille façons possibles la toile face à lui. « Il ressemble à un bœuf, un bœuf en pâmoison », se surprit à songer Julia très contrariée par cette découverte. Tandis qu’il jouait ainsi, ignorant le premier regard sérieusement critique qu’osa porter sa cousine sur lui, le peintre expliquait fièrement à la cantonade que cette innovation permettait à l’artiste de reléguer son rôle créateur au profane. L’artiste mettait à la disposition du public tout un savoir-faire scientifique qui permettait de détourner au profit de l’art toutes les lois optiques. Que l’art était affaire de tous et non de quelques élus.
C’est ainsi que Julia et nos deux compères discutèrent autour d’un tableau mécanique que l’on pouvait modifier à distance par une télécommande. Le panneau agencé comme un puzzle, se composait de plusieurs fragments peints sur 5 côtés et recouvert d’un miroir sur une seule face. Ceux-ci diversement orientables ou superposables donnaient un nombre important de possibilités de combinaisons picturales figuratives. Paul, vautré dans le canapé, semblait s’amuser comme un fou à modifier de mille façons possibles la toile face à lui. « Il ressemble à un bœuf, un bœuf en pâmoison », se surprit à songer Julia très contrariée par cette découverte. Tandis qu’il jouait ainsi, ignorant le premier regard sérieusement critique qu’osa porter sa cousine sur lui, le peintre expliquait fièrement à la cantonade que cette innovation permettait à l’artiste de reléguer son rôle créateur au profane. L’artiste mettait à la disposition du public tout un savoir-faire scientifique qui permettait de détourner au profit de l’art toutes les lois optiques. Que l’art était affaire de tous et non de quelques élus.
Le peintre dut s’arrêter de pérorer
tant il fut surpris du spectacle qu’offrait Paul sur le canapé. Curieusement celui-ci compara aussi Paul à
un bœuf, « un bœuf en pâmoison », s’amusa intérieurement le
peintre. Il faillit faire part de cette découverte à Julia quand il la vit
porter un regard défaillant sur son cousin.
Elle a vu, elle aussi, remarqua
finement Lucien, mais cette observation ne l’amuse guère comme à moi.S’il peignait les rêves de Julia,
rien de vraiment étonnant à qu’il eut les mêmes visions éveillées qu’elle. Ils
étaient vraiment complices, s’extasia-t-il intérieurement. Il devenait
sincèrement curieux des réactions de Julia qui découvrait une part de la nature
secrète de son cousin.
Elle ne pouvait détourner son regard
du canapé où trépidait drôlement son cousin. Elle vit ce que dissimulait cette
dureté toujours ostensiblement affichée par son cousin. Ces manières étranges
qu’il avait maintenant, alors que trop absorbé par une activité passionnante,
il n’avait pas le réflexe de se composer cette sempiternelle physionomie de
bonne brute. Et ce bruit répugnant de chewing-gum ! Du plus loin que sa
mémoire remonta, elle ne pouvait évoquer son cousin sans son chewing-gum
martelant le silence avec un rythme enragé de dactylographe.
Elle se tourna instinctivement vers
le peintre et tous deux ne purent totalement réfréner leur fou rire. De forces
grimaces leur permirent à grand prix de ne laisser échapper que quelques
gloussements étranglés. Ils évitaient consciencieusement de se regarder pour ne
pas éclater de rire. Ils essuyaient du mieux qu’ils le purent les larmes qui coulaient
sur leurs joues.
Paul, lassé par son jouet, revint à
la surface, reprit sa mine de tous les jours et durcit son regard avant de le
diriger franchement haineux vers le peintre :
- Tu te souviens de moi ?
Articula lourdement Paul, puisant dans son répertoire de caïd, le ton le plus
menaçant qu’il put.
Cela commença par un gémissement à
peine perceptible, endolori, craquelé, goguenard. Malheureusement un geignement
plus strident fit écho à cette plainte retenue. Suivi un crescendo de cris plus
expressifs les uns que les autres et qui semblaient se répondre à la dérobée.
Une minute plus tard Julia et le peintre pouffèrent de rire sans retenue, n’y
pouvant rien, ne jugulant plus rien, le rire appelant le rire.
Féroce, immobile, funeste, Paul
attendait.
Le fou-rire de Lucien cessa
brusquement. Il observa attentivement Paul et pâlit atrocement.
- Toi, est-ce possible ? Tu es
donc... et la mine défaite il se tourna vivement vers Julia, plantant là, sans
plus de manières son cousin. Et la voix remplie d’une tendre et magnifique
émotion il lui demanda dans un souffle :
« Julia !
Tu es Julia Valois ? La fille de mes chers défunts amis !
Serre-moi contre toi ! »
« Ou vice-versa! », songea
inopportunément Julia qui sentit Lucien la serrer fortement contre lui.
« Je suis l’égal d’un frère pour
toi. Ma petite Julia... Tout ce que j’ai à te raconter et à te donner aussi...
Oh ! Que je suis heureux ! » , continua Lucien accolé curieusement
à Julia.
Cette déclaration laissait les deux
cousins pantois. Ils attendaient avec une égale impatience que le peintre
daigna mieux s’expliquer. Paul abruti sous le choc de cette incroyable nouvelle
se voyait détrousser de son titre de frère par ce maudit qui ne s’adressait
même plus à lui. Une jalousie terrifiante le cloua sur place. Julia, elle, attendait
avec douleur l’explication de sa vie.
Chapitre 30 : un tandem de choc
-Que nous vaut ta visite ange déchu ? Ta rage vaniteuse et destructrice a pourri tout atome de conscience humaine. SATAN et sa cohorte rampante d’électeurs fanatiques ! Frôlement obscène de la défroque de l'ombre sur la couenne des pourceaux !
-
Oh la ! Quel méchant accueil pour ton unique visiteur ! Si j'avais su
que tu t'ennuyais au point de me mijoter de si pittoresques boniments, je t'aurais
rendu visite plus tôt. Mais que veux-tu ? Moi je travaille diablement, 7
jours sur 7, comme tu l'as évoqué avec grands frais de charabia
politico-liturgique !
- Nous ne t'accorderons plus rien, ni
audience ni regard. Tes facéties ne nous divertissent plus, elles nous
répugnent. Epoux furtif de l'ombre, retourne donc régaler les vices humains
dans leur siècle de mensonge et d'agonie.
-
Les grands mots sont le privilège des oisifs ! Mais vraiment,
veux-tu que nous rivalisions
éternellement comme deux chiens pissant sur le monde pour en marquer la propriété
? Si tu as mieux ou pire à offrir aux hommes je te cède mon trône ! D'ailleurs
les hommes ne croient plus en moi.
Satan est passé de mode.
- Ô le pauvre chéri ! Au siècle
de la mondialisation, des attentats terroristes, des dictatures, des kamikazes… c’est pas de chance!
- Hé oui ! Toi, par contre, toi
on t’invoque en permanence... lors de grandes occasions... comme les
guerres, les attentats, les républiques islamistes... enfin quoi tu connais la
chanson ! Garde ton ironie en
réserve car le pire de l'homme est ce qu'il n'a pas encore commis. Ses
ambitions non assouvies, ses tentations
secrètes, ses crimes en perspectives, voilà
tes véritables ennemis !
- Le pire est face à nous ! Le mieux
est encore en l'homme : l'étincelle de la Vérité dont tu t'es mutilé à jamais.
- Ne te fatigue pas j’ai mes
compensations ! On ne m’a jamais autant vénéré depuis que l’on m’a
nié ! Je te le dis : le pire est à venir.
- Ah ! Nous y voilà !
- Comment ?
- Et bien, de quelle nouvelle
dépravation veux-tu nous informer ? Qui donc voudrait encore vendre son
âme à Satan ?
- Personne.
- Allons ! Ne filoute pas avec
Dieu ! Avoue-nous donc tes nouvelles manigances, immonde bâilleur de
bas-fonds de consciences ?
- Et bien là, vois-tu, je n'ai pas
d'âme à sponsoriser, d’ailleurs je laisse à mes sous-fifres la tâche de brader
tes fonds baptismaux.
- Taratata ! Parle donc !
Quelles âmes infortunées se laissent embobiner
par tes hypocrites flatteries ?
- Non, aucunes, vraiment. Je me
permets toutefois de te rappeler que si j'ai eu tant de mauvais sujets à
brader, tu as été mon seul et unique acheteur, Seigneur.
- Satan, réponds : Quel puéril otage
voudrait-il encore gager le tribut de son âme au rapiat prêteur de mirages ?
Quel homme écouterait les boniments d'un prêteur sur gage qui dote son âme d'une réputation
d'otage ?
-Aucun, aucun. Inutile d’employer les
grands mots. Je marche plus dans la combine. Tu as raison. Pour une fois !
Nous y perdions tous en crédibilité.
- Bon alors, que fais-tu ici ?
- Rien de spécial. Une visite de
courtoisie...
- Allons, allons Satan, tu as bien
une petite âme de derrière les fagots..
-
Non. Rien. Vraiment, il faut me croire. Il faut croire jusqu’aux vérités
que j’énonce!
- Pourtant, tu avais l’air de me dire,
avec tes grands airs que... heu...
- Que quoi ?
- Tu me parlais de tentations
secrètes... de crimes en perspectives... Bref, une entrée en matière des plus
prometteuses et maintenant plus rien ! Pas un paroissien qui se damnerait
pour toi ! Tout de même ! Tu me déçois Satan.
- C’est que les choses se sont
compliquées...
- Comment ça ?
-
Et bien l’homme ne me convoque plus dans le secret de son cœur. Le mal à leurs
yeux c’est toi ! Leurs idéaux ne sont pas plus élevés que leurs viles
natures pourtant l’homme te tutoie. D’égal à égal, ils réclament des comptes à
ce grand tout implacable qui n’est personne en particulier. Le Bien est devenu
le Mal. La haine qu’ils éprouvent pour toi est le seul lien qui les unit
encore. Et s’ils se dépravent, s’ils tuent femmes et enfants c’est en ton nom
qu’ils le font. Puis ils se pardonnent en t’accusant. En détruisant ton
insupportable création ils te châtient.
- Assez ! Toujours le même
reproche : Ma création, ma création ! C’était ça
ou rien !
- Je sais, je sais. Ne nous fâchons
pas inutilement !
- Mais tout de même, Satan, tout nous
prouve que l’homme n’est pas ! Tu ne peux souscrire à une telle ineptie…Ne
me dis pas que tu crois réellement en l’homme ? Satan, enfin ! Auquel cas nous ne serions que la production de
la part obscure de la conscience humaine, les fâcheux principes fondateurs de
l’éternité! L’Eternité ! Ah ! Ah !
- L’éternité ? Ah !
Ah ! Ah ! Mais eux, tu sais, ils la voient un peu comme de la viande
sur l’os de la temporalité. Ce qui reste une fois éradiqué le symptôme de
dégoulinade temporelle. Le frisson de la vie sans l’incontinence des instants.
S’ils pouvaient imaginer cet assoupissement nauséeux du temps où tous les
instants seraient semblables les uns aux autres ils nous comprendraient
peut-être ! Qu’ils soient nos créateurs ou non, nous restons des
fictions !
- Oui et non.
- Comment ça, Grand Manitou ?
- Si ton hypothèse est juste, mon
petit Satan, Ils auraient créé leur créateur tout de même ! Si je suis une
fiction alors mes créateurs qui se présupposent mes créations le sont aussi
conséquemment ! Je serais simplement à l’origine du Tout comme du Rien.
- Tu veux dire qu’ils sont ce qui n’est pas ?
- Tu veux dire qu’ils sont ce qui n’est pas ?
- Heu…
- ...Que tu es ce qu’ils ne
sont pas, en quelque sorte.
- Voilà qui est mieux déjà formulé,
cher Satan !
- Mais c’est du chipotage
métaphysique : l’homme est une évidence tout de même !
- Et moi je suis la seule chose qui
fait ce cet amas de merde le centre de l’univers ! Pense, mon ami, qu’en
dehors de nous, l’humanité se réduirait à un lac de chair.
- Ah !!!! je vais crever de
rire. C’est cela ! Je pense que ces assoiffés d’illusions ne t’ont mis en
place que pour donner de l’allure à leur canular !
Il faut croire que la réalité n’est
qu’une médiocrité tout juste bonne pour nous deux … les marchands en
gros, les professionnels de l’administration, les hommes de science…
- Que tu es amusant ! Mais tout
de même Satan ! Tu l’as lu Leur Livre ! Je veux bien être
égocentrique, mais m’attribuer l’esprit mesquin et épais d’un père famille nombreuse,
autant tracassé par la virginité de ses filles que par les appétences contenues
de ses fils, non ! Et mes représentants sur terre tu les a entendu ?
Et que je condamne l’égalité des sexes, l’homosexualité et je ne sais quelles
pratiques physiques ! Mais c’est à
croire que j’ai toujours les yeux braqués sur les slips de l’humanité !
- Ah ! Ah ! Dieu est le
seul athée possible ! Dommage qu’ils t’aient crée à leur image !
- En effet, je te concède que l’on
m’a fait commun et médiocre, c’est nécessaire pour l’ordre. Mais on ne t’a pas
gâté non plus. Car sous tes airs d’amoureux de crépuscules tu n’es qu’un vilain
nain de jardin passé de mode, un communiste recueilli !
- Devons-nous toujours débattre de
semblables sujets ?
- Et êtres les sujets de nos débats ?
- Non !
- Bon, qu’est ce que nous attendons
déjà, nous parlions de quoi ?
- Je ne sais plus.
- La même chose.
- Sûrement.
- Alors nous devrions nous rappeler
de ce dont nous parlions puisque nos sujets de conversation sont immuables.
- Je me souviens que nous disions que
nous disons toujours la même chose.
- Mais avant cette antépénultième
réflexion ?
- Tu voulais absolument que je
corrompe une âme.
- Et il n’est pas d’âme dont tu juges
pertinent d’éprouver le dévouement à ma déité.
- Non, mais mon âme, par contre, est
à né-go-cier.
Le metteur en scène : Non ! Non et non ! Pablo !
Coupez !
- Tout de même pas je ne mérite
pas un tel traitement !
Le metteur en scène : Oh que c’est drôle ça Pablo ! Pour l’énième
fois mon âme est à négocier. Pas Né-go-cier mais : Négocier. Sobre. Net.
Sans bavure. Ce n’est pas difficile à dire ! Inutile de crachouiller ton
né-go-cier sur la tête d’Angelot en jabotant comme une pintade ! On ne
joue pas du Fellini, malheureusement. Et où es-tu allé nous dégoter cette ignoble
cape rouge cette fois ci ? Les cornes déjà...
- En effet ! Il a plutôt l’air
d’une vache gravide affligée de multiples célibats avec ses cornes de traviole
et son bide pansu...
- Evidemment une barbe postiche et
une descente de lit en peau de mouton sur le crâne donnent meilleure allure !
Le metteur en scène : Assez tous les deux ! Mais qui m’a foutu une
paire d’andouilles pareilles comme acteurs ! Allez, on reprend !
Angélot continue !
Chapitre 31 : la
véritable explication.
Le peintre
expliqua.
Il était
entré dans la secte à l’âge de 15 ans à la même époque que les parents de
Julia. Tout comme Paul, et comme pour lui rendre grâce, il développa les
attraits de la secte. Il expliqua qu’il fut séduit par l’inventivité des gens,
l’atmosphère stimulante pour un jeune créateur, le caractère onirique et
fantasque de certaines situations.
L’attrait de cette secte résidait justement
dans le fait qu’elle ne possédait aucun caractère manifeste des sectes. Ici pas
d’aliénation mentale, pas de rituels anesthésiants les facultés psychiques. Pas
de dépouillement financier.Tout au
contraire, la secte de Saint François d’Assise se révéla être un repère de
penseurs engagés dans des batailles idéologiques.
Il commenta
les moyens employés :
Ce que le Rat
et le Cerf avaient déjà expliqué à Paul : « Tu regroupes tous ces
vacants révoltés contre l’ordre social et toutes sortes d’actions sont
possibles. Ce que l’homme seul ne peut accomplir le
groupe le commet. » résuma Lucien. « Nous commettions toutes
sortes de supercheries : La fraude
pour commencer. La fraude informatique... et bien d’autres formes
d’escroquerie. Qu’évoquer ? Du plus frivole au plus élaboré :
Nous nous sommes respectivement volés nos voitures, nous avons cambriolé nos maisons. Nous nous sommes fait rembourser par nos assurances et nous avons vendu les produits de nos prétendus vols.
Nous nous sommes respectivement volés nos voitures, nous avons cambriolé nos maisons. Nous nous sommes fait rembourser par nos assurances et nous avons vendu les produits de nos prétendus vols.
Nous avons
monté des sociétés bidons en tous genres, des sociétés de vente par correspondance
avec des prix défiants toute compétition. Nous proposions toutes sortes
d’articles à des prix dérisoires. Nous recevions une quantité incroyable
d’argent provenant d’acheteurs en tout genre. Nous jouissions d’une fortune
considérable que nous investissions avec profit. Ou alors, avec cet argent nous
allions emprunter dans des banques des sommes encore plus phénoménales en
soumettant un projet bidon mais irrécusable sous le couvert d’une société
respectable et fictive. Les banques voyant nos chiffres d’affaires grossir
n’hésitaient pas à investir en nous. Puis nous avons acheté de vraies sociétés.
Nous étendions nos tentacules sur tout le marché financier.
Une fois
l’opération terminée, nous restituions l’argent aux petites gens qui avaient dépensé
dans nos sociétés inexistantes, car ce n’est pas eux que nous voulions piller
et nous évitions par la même occasion des procès inutiles en simulant des
faillites. Inutile de continuer à raconter: nous avons perpétré toutes les
filouteries que tu vois dans les films au point de devenir très riches et
puissants, nous infiltrant partout, croyons-nous, agissant partout,
pensions-nous, renversant des réputations par des trafics de drogue, des
affaires crapuleuses ou simulant des
attentats pour impliquer des hommes politiques que nous jugions corrompus, nous
trompions-nous.
Car une
poignée d’entre nous comprit bientôt que la portée de nos actions subversives
ne se limitait pas à salir la réputation de quelques dames patronnesses et
hommes de paille sans intérêt . Bien au contraire, elle visait des hommes
influents de grande qualité.
Tes parents
furent les premiers à éveiller en quelques-uns des sectaires les plus fiables
des soupçons sur l’utilisation faite des sommes colossales en possession des
chefs de la secte.
Nous avons
enquêté discrètement et la vérité atroce s’est fait jour. Nous savions aussi
que des soupçons nous mettaient tous en danger. Un immense trafic se faisait
sur le dos de la secte, et les sommes, que nous et les affidés en retirions
pour servir la cause révolutionnaire, n’étaient que les miettes laissées par
les responsables qui œuvraient dans l’ombre. Nos activités insurrectionnelles
n’étaient que des amuse-gueule concédés par les membres administrateurs de la
secte pour contenir notre besoin de
rébellion. Alors que ceux-ci se compromettaient dans des trafics d’armes
monstrueux, se commettaient avec les mafias les plus corrompues pour foudroyer
la libération des peuples, opprimés par les dictatures sanglantes... »
Puis le
peintre cessa brusquement son discours pour fixer Julia. Elle attendait avec impatience
la révélation.
« Je ne
sais comment t'expliquer cela. Nous croyions réellement, tes parents et moi,
que nous pourrions changer le monde...sans lui. Nos entreprises étaient pures...même si elles étaient stupides.
Mais il y avait aussi une petite fille. Toi.
Je ne sais
si tu te souviens... pardon... » dit-il, comprenant le regard de
Julia. Tes parents souffraient aussi de te voir si peu ! Tu étais le
soleil de leur vie. Et la secte volait les enfants à l’insu des parents. Les
choses se faisaient très progressivement.
Les pédagogues affectés à l’éducation des petits t’écartèrent insensiblement
de ton père et de ta mère.
Cette
séparation ne devait être que provisoire. Comme tout ce qui se passait dans la
secte, cette extraction des enfants de la vie des adultes était rigoureusement
justifiée. Mais nous n’étions plus dupes de ses entreprises pernicieuses. Nous
comprenions que les enfants devenaient des prises d’otage qui nous obligeaient
au silence et à la soumission.
En d’autres occasions, l’indépendance d’esprit
de tes parents s’était faite remarquer par les autorités mafieuses de la secte.
Ils devenaient dangereux car ils en avaient démonté le mécanisme secret. Ils
savaient tout.
Heureusement
mes liens avec eux étaient ignorés des chefs. J’étais très jeune et arborais
une attitude frivole et plutôt passive. Alors il paraissait peu probable que
des personnes aussi avisées et perspicaces que tes parents aient pu entretenir
un quelconque lien avec moi. Comme ils étaient extrêmement surveillés, ils
n’auraient pu s’évader avec toi sans l’aide d’un tiers inoffensif aux yeux de
la Secte. J’étais celui-là ! Nous avions mis un plan au point. Je devais
t’enlever quand ton apôtre de cousin s’est jeté sur moi pour
m’estourbir ! »
A ses
paroles Paul se fit tout petit. Il marmonna vaguement quelque chose, une excuse
crût-on.
« J’avais
assommé un adepte-espion au service de l'élite de la secte, reprit Lucien.
Après avoir dissimulé son corps je me revêtis de sa peau d'ours afin d'entrer
dans le jardin d'enfants. Ton père devait mobiliser l'attention pendant le
rapt ! T'enlever devenait un jeu d'enfant... mais il a fallu que celui-ci
ruine l'entreprise, dit-il en montrant Paul d'un geste vague de la main. Il me
roua de coups pour me voler cette saleté de peau d'ours. Aujourd'hui encore
j'aimerais comprendre la raison de ce geste ! » Soupira-t-il en
regardant Paul avec une indulgente sévérité de maître d’école.
Quand Paul
expliqua la symétrie de leurs actions menées parallèlement et l’équivalence de
leur objectif ils s’étonnèrent de la tournure du destin. Qu’ils aient tous deux
le même but ( enlever Julia ) et qu’ils employassent le même moyen(voler une peau d’ours) pour
parvenir à leur fin, cela leur parut incroyable! Et que dans l’ignorance
mutuelle de leur aventure similaire leurs chemins se croisèrent de façon à
annuler respectivement leur projet voilà qui les confondirent ! Puis les
demi-explications révélèrent l’histoire clandestine des parents défunts de
Julia comme des croissants de lune plongeaient le monde dans une semi-obscurité troublante.
Ainsi Julia
et Lucien apprirent la façon qu’avait adopté Valois pour centrer l’intérêt sur
lui. Ils s’étonnèrent que Valois déguisé en paon ait justement choisi de se quereller avec Paul pour créer un
divertissement. A sa plus grande honte Paul termina son récit des événements
sans dissimuler qu’il avait volé dans les plumes du père de Julia.
Julia et
Lucien soupirèrent et secouèrent la tête à la manière des bons instituteurs qui
apprennent les récidives des mauvais sujets de leur classe. Paul baissa la
tête.
Puis les
questions fusèrent. Pourquoi diantre Lucien, qui sut tirer parti de
l’intervention de Paul pour lui faire endosser l’agression, se laissa-t-il
ensuite bêtement accuser par ce dernier d’avoir écraser une fourmi ! Un
signe d’intelligence que lui fit la mère de Julia.
« Comment
est-ce possible ? » S’exclamèrent les deux cousins.
« Elle
t’avait reconnu Paul ! Tu peux parfaitement imaginer que ta tante ne
pouvait souhaiter qu'il t'arrive du mal ! »
Les deux
cousins, chacun pour des raisons personnelles, méditèrent tristement sur madame
Valois.
Se
ressaisissant le premier, Paul raconta l’éloquent discours que fit sa tante le
lendemain de sa sortie dans le grand monde ! Une harangue écologique sur
les espèces en voix de disparition. Cette note finale sur la poétique
darwinienne qu’il n’avait pas bien comprise ! Humour ou métaphore ?
Le peintre expliqua que ce discours n’était
qu’une fois de plus une tentative de diversion pour permettre à Lucien de
s’évader. Car les aveux qu’il avait
faits au réfectoire, sans compter cet adepte-espion à la peau de l’ours, dont,
immanquablement par la suite on l’accuserait d’avoir assommé, le mettaient en
grand danger.
Et cette fois-ci le plan mis au point par la
mère Julia marcha.
Lucien s’échappa
et apprit quelques jours plus tard la mort collective des adeptes.
Puis il
remit à Julia le testament spirituel de
son père en lui disant :
« Julia,
avant de m'enfuir de la secte ton père m'a remis cette enveloppe pour toi. Je devais
te remettre ces documents lors de ta vingt-cinquième année. Je lui ai juré
d'accomplir ce dernier vœu en temps voulu mais puisque le hasard a voulu que je
te rencontre avant...
- Comme le
monde est petit ! observa stupidement Paul en adoptant pourtant un air spirituel.
Les deux
autres se tournèrent un instant vers lui, muets, aveugles et absents. Lucien
reprit :
- Je n’ai
aucune idée du contenu. Ton père m’a fait promettre de rester auprès de toi autant
que je le jugerai nécessaire. La lecture de ces papiers te fera très mal...
Voilà ce qu’il m’a dit. De ne pas t’abandonner. Julia, tu me connais peu mais
sache que ce n’est pas seulement le serment fait à ton père qui me lie à cette
promesse. Tout mon être aspire à donner tout ce...
Julia
l’arrêta en posant délicatement un doigt sur ses lèvres.
- Moi aussi
je suis là ! murmura piteusement son cousin.
- Je sais,
dit-elle, affectueusement. Mais là, je suis toute seule et vous n’y pouvez
rien !
Julia partit
dans sa chambre laissant les deux hommes seuls.
Chapitre 32 : Un tandem de choc (suite)
-Ton âme à négocier ? Ah !
Ah ! Ah ! Mais tu n'as rien à échanger à Dieu !
La nuit qui tenterait d'obscurcir la
lumière, l'Esseulé de la création
qui épouvanterait le Tout !
Celle-ci tu ne l'avais pas encore osée, je l'avoue !
- Chaque seconde
de ma vie est consacrée à parfaire une injure à la genèse du monde.
- Mon pauvre Satan ! Tes paroles
lugubres te détournent de nous à jamais. Ainsi, avorton du néant, tu viens cracher
une deuxième fois à notre face. Mais dis-nous
avant de nous quitter, pitoyable concierge des ténèbres, pourquoi tes mots
évidés de bouquet ont toujours un relent enivré de bannissement dédaigneux ?
D'où tiens-tu cette fierté de déserteur de Vérité, de Fuyard de Lumière ?
- Il n'y a pas de place en ce monde
pour ceux qui en possèdent un autre. Voilà le véritable crime de Satan. Et dire
qu'avec moi tu avais façonné le plus bel ange de la création parmi tes lardons
couillons et joufflus !
M’employer comme
fonctionnaire de ton ministère alors que j'étais Orgueil, Insolence et Beauté,
quel gâchis ! Alors que veux-tu ? J'ai suivi tout ce qui derrière moi
avait renoncé d'avancer.
C'était mon ombre qui me précédait,
libre de moi, elle, dont tu avais négligé le tragique, la couleur ennemie. Je
me suis bâti une belle réputation dans le monde tu sais ?
- Ah ! Pour ça ! Oui.
Continue, tu nous amuses.
- N'est-ce pas ? Contre ma volonté
pourtant je te distrairais une fois de plus... Il faut que tu me rendes mon
rêve, le seul rêve que Satan a osé aimé en dépit son incommensurable dégoût, y
compris celui qu'il éprouve envers lui-même.
Car je me
souviens de mes plumes blanches et douces, de l'Ange splendide que tu as adoré
avant de le précipiter dans les ténèbres.
- Hein ?
- Hein ?
- N’as-tu pas
envoyé tes deux plus beaux fils - Satan
et Che Guevara de Nazareth - au
trépas ? Tyran impitoyable de Satan car tu ne supportes même pas
d'héritier à ton splendide arbitrage. Et Immolateur du plus doux de tes fils,
pour de la maculée humanité être le sauveur.
- Ce second fils était moi-même, en
plus petit ! Chaque plaie qu'on lui a infligée m'a fait mille fois plus
souffrir qu’a lui. Tu sais d’ailleurs tout cela. Et cet Ange superbe, image de
ce que tu as été, n'est plus qu'une autre blessure suppurant le chagrin infini
de Dieu.
- Ce chagrin purulent n'assainit ni
le monde ni ma peine. Moi, je tendrais
à penser que ces vilaines plaies dont tu te plains sont le résultat de ton
inertie. Alors que vissé sur ton trône, tu envoies les autres au casse-pipe, de
méchantes escarres esquintent ta barbaque olympienne.
Le metteur en scène : Coupez !
- Quoi encore ?
Le metteur en scène : Vous n’y êtes pour rien cette fois ci, c’est
cette réplique qui est stupide. Quoique toi Angelot n’en rajoute pas trop dans
le didactique. La pièce est assez explicite là dessus : le seul
interlocuteur possible à Dieu est Satan. Inutile de te rider le front à chaque
réplique. La redite de ce thème récurrent par le jeu de l’acteur est superflue.
Il me semble non ? Et puis que ce Dieu-ci est donc bavard !
Non ?
- …
Le metteur en scène : Décidément
vous êtes des rigolos tous les deux ! Et toi Pablo ? Le diable est de
tempérament verbeux non ?
- Moi je la trouve très bien
cette pièce. Dieu ne parle jamais. Il ne fait que recevoir la confession de sa
créature. Un méga - prêtre en somme. Un créateur lucide qui se penche sur
l’image difforme que lui renvoie sa créature contrefaite. Un Dieu looser à
l’instar de sa créature ratée?
Un vice de forme qui se
transfèrerait du fabricant à la
marchandise en quelque sorte…
Le metteur en
scène : Ah ! Bon. Enfin vous verrez tous les
deux !Rigolez, rigolez ! Faites les caïds tant que vous voulez avec
moi ! Mais n’oubliez pas : les spectateurs sont nombreux eux !
Le jour où le public comprendra ça, vous verrez l’ émeute ? En tout cas la
portée poétique de la
pièce?Je pige pas! Cette quête de l’ombre de celui qui a été par celui qui
est ? Satan qui se retourne sur son passé pour justifier son avenir, c’est
tout de même un peu freudien comme démarche, non ? Allez, on continue.
- Mais moi, hanté par cette piteuse
image de l'Ange que j’étais…tous les jours m'apparaît davantage l'âme de celui
que j’étais. Le quidam le plus emplumé et le mieux parrainé de la mafia
céleste.
- Le remords t'est inconnu, alors
pourquoi évoquer avec tant de feintes douleurs ce fils de lumière qui a renié
non son Maître Satan, mais son Père. C'est toi-même qui l'as avoué !
- Si tu veux ! Dans mes songes,
papa, donc, je m'approche doucement de ce qui n'est plus pour toi qu'ombre
- Satan, cet Ange splendide que tu as
été ne peut plus te regarder.
-Exact. Il m'apparaît toujours de
dos... Un signe d'adieu.
Le metteur en scène : Coupez !
- Encore! Ce type a une vocation de
bourreau.
- Ou de castrateur.
Le metteur en scène : Mais ce n’est pas dans le texte ça ! Moi je
lis un signe de Dieu. Vous dîtes un signe d’Adieu. Vous ne respectez pas le
texte.
- Mais il ne te plaît pas le texte...
et à nous, moyen ! Alors pourquoi le respecter ?
Le metteur en scène : Vous... vous me jouez Tootsie maintenant ?
- Et bien voilà ! Oui. On résume
tous les genres en un seul : Bergman en V.O, Fellini, Batman, Tootsie et
tutti quanti.
Le metteur en scène : Vous
n’avez pas le droit...
- Mais si, mais si. On improvise.
Pablo, tu disais ?
- L’ombre de
l’ange de lumière que j’ai été avant ma chute m’apparaît toujours de dos. Un
signe d’adieu.. Je lui crie des yeux de se retourner une fois vers moi.
- Comment veux-tu que son ombre
t'apprenne davantage que sa lumière ?
- Celui qui a été ton
"fils" a été mon autre moi-même. Je veux une dernière fois retrouver
ce jumeau sacrifié. Orphée et Eurydice qui renonceraient
à un destin commun pour un seul regard, même un peu sali de désespoir.Car devant moi,
c'est mon autre moi qui avance.Il est le dernier
des derniers dans le monde qui fait peur où je règne en seigneur Et même celui-là ne veut pas me
regarder.
Je voudrais encore me souvenir de lui
avant qu'il apprenne quelque chose de moi, me le rappeler comme un lieu que je
n'aurais jamais habité.Pur.
- Il est trop tard pour cela. Ton
visage est devenu le miroir de toutes les horreurs de ce monde, rien de beau ne
pourrait s'y réfléchir, pas même ce merveilleux toi-même que tu as jeté à bas.
Le metteur en scène : Je pourrais vous arrêter deux minutes ?
-
Non !
CHAPITRE 33 : Testament de Louis Valois à sa fille(2).
Quand elle eut fini de lire la première partie du testament spirituel dont le lecteur
a pu prendre connaissance au chapitre 5 ( Ce qui d’ailleurs lui laisse une
avance injuste sur Julia. Mais je réparerai les torts !) Elle avait la
curieuse impression d’être observé par quelqu’un. Plusieurs fois elle leva la
tête pour explorer son meublé de 20m2 d’envergure, mais elle ne remarqua rien
jusqu’au moment où Valmont, son chat, s’approcha d’elle avec un
empressement terrifié. Son regard était si humain, si éloquent et oui… si
tendre que Julia en oublia presque le testament de son père ! Elle
chouchouta la bête comme elle le put pour calmer au mieux ce qui lui semblait
être un tourment! Sa confiance en Julia la toucha énormément. Il ne lui
manquait vraiment que la parole ! Puis Valmont changea subitement
d’expression, cracha, et tourna en rond sur le fauteuil où elle était assise,
allongea paresseusement ses pattes antérieures en plantant ses griffes sur le
vilain tissu avant de s’écraser de tout son poids sur la parcelle de coussin
que Julia n’occupait pas. Elle crut qu’il voulait la chasser du fauteuil quand…
Etait-ce un rêve ou la réalité ? Elle sentit la patte de l’animal lui
caresser affectueusement la main en inclinant la tête. Le temps de revenir de
ses émotions, le chat ronflait déjà.
J’ai du rêvé souria-t-elle intérieurement et elle continua sa lecture.
Testament spirituel de Georges
Valois à sa fille Julia. (suite)
Je n’ai rien accompli. Ma vie ne
ressembla pourtant à aucune autre.
Tu sais avec quel bonheur j’ai
accueilli ta naissance. A quel point je t’attendais, personne ne saura te le
dire ! Combien l’univers s’est agrandi par ta venue, nul ne pourra le
calculer! Comment aurais-je pu savoir
que l’on pouvait autant aimer ?
Mais je n’ai pas su te garder prés de nous. Ta mère et moi.
Mon enfant, je ne puis décidément
pas faire les choses comme les autres. Mari bouffon, père d’opérette, ami
risible, névrosé grotesque, frère comique, Abel absurde, tels étaient les
titres honorifiques que ma mort ne démentira pas. Car c’est emplumé que je
périrai.
Moi, hypocondriaque patent qui avais lu tant de maladies et qui
connaît par le détail chaque malveillante ruse par lesquelles elles avilissent
le corps et l’esprit je mourrai en
pleine santé. Moi qui m’étais prévu des morts incalculables, moi qui voyais dans chacun de mes organes un
ennemi potentiel, je crèverai au plus
fort de la vie. Et je ne laisserai pas même un testament convenable à te
léguer.
Mais ces quelques feuillets écrits assez maladroitement te
montreront très certainement à quel point nous t’aimions ta mère et moi !
Et puis ma chérie, si je ne suis pas passé par un notaire pour te livrer
l’ultime de mes pensées dans la saveur marécageuse des aveux j’espère avoir
trouvé en ce jeune homme digne de ma confiance, qui te remettra mon testament,
un prince charmant ! J’aime ce garçon comme un fils. J’ai vu en lui un
mari potentiel pour toi !
Il te parlera certainement de la
secte et de ses buts secrets. Mais qui sait la vérité sur les motivations profondes
des uns et des autres ? Notre jeune peintre a du te raconter l’argent
considérable que la secte amassait.
Qu’une cause louable inspirée par
des ambitions humanitaires animait chacun de nos actes et affilait la pointe de
toutes nos pensées rebelles. Mais il est inutile de t’expliquer que des
profiteurs, abjects vautours nichés au faîte de notre association,
interceptaient le gros des revenus que nous percevions par des entreprises
financières très diversifiées. Mais mon
amertume ne dura qu’un temps ! Je ne possédais ni la jeunesse ni la naïveté
de notre jeune ami pour m’improviser durablement comme sauveur de l’humanité
opprimée. Les peuples doivent être les propres instigateurs de leur bonheur, ne
crois-tu pas ?
Mais alors que la douceur de vivre
m’avait été rendue par cette vie communautaire hors du commun, d’une excentricité inénarrable, j’ai
mis en péril tous mes amis par ma perspicacité. Quand nous apprenons enfin le
goût de vivre pourquoi faut-il qu’une instance suprême nous en
dessaisisse ? Arrivés là où plus rien ne s’explique par les périphéries de
notre pensée mais bien au contraire par une acceptation globale des choses nous
chutons sans appel!
Je voudrais te voir une dernière fois avant de mourir. Te
dire encore que je t’aime. Mais à quoi bon ! Cet espace de temps que je
volerai à un dieu indulgent qu’en ferais-je de mieux que je n’ai déjà
fait ? D’avoir vécu et compris mon inaptitude à dire ou à aimer ne me
rendra pas forcement capable de ne plus faillir ! Mes erreurs seraient les
mêmes ! Moi qui, ma vie d’hypocondriaque durant, me suis déposé
d’innombrables prothèses contre le rire, ., ., qui ai inventé des ponctuations
pour le silence, qu’ai-je besoin d’un surcroît de temps pour me taire !
Moi qui t’écris les syllabes du crime avec le trac du naufragé voguant dans la
mer du requin, qu’accomplirai-je de
plus grand !
A quoi bon l’éternité ! Ô à
quoi bon l’éternité ma fille ! Car même en sachant, je me répéterai, parce
qu’il n’y a pas de liberté dans le savoir. Il n’y a de liberté nulle part. Mais
cela était une digression philosophique. Ca aussi c’est inutile, les
digressions philosophiques, je veux dire : nous ne devrions rien dire de plus que ce que nous avons vu et
fait.
Décrire ce qui se passe entre notre bouche et notre cul est
bien suffisant pour nous comprendre. Nous assassinons nos expériences dans
l’espoir d’atteindre la science. Mais tout ça a é té déjà dit. Ne nous
reste que l’alphabet du perroquet pour vider le monde de ce que nous croyons
plein : le sens. Revenons à la secte. J’ai vu ce que nul humain ne devrait
entrevoir même derrière un voile, j’ai vu l’homme et son secret dérisoire, ses
bas desseins et je dois mourir pour cela. Il était trop tard.
J’ai vu Le Chat.
Que ces mots restent à jamais énigmatiques pour toi !
J’ai vu le Chat.
Mon savoir faisait de moi un
danger pour les sombres charognards qui dirigeaient notre secte. Nous devions
mourir pour cela. Mes compagnons
devaient boire la coupe de
l’oubli, eux aussi, je le savais. Ils ne toléreraient pas qu’un seul des membres
de la secte reste en vie après que l’un d’eux ait vu le Chat. Alors je me ferai
leur linceul. Je donnerai la mort à tous ceux que j’aime pour leur éviter un
trépas plus cruel ! Hélas ma fille, je dois accomplir ce geste dévastateur pour sauver au moins trois vies, les plus chères
à mon cœur. Vous sauver vous trois ! Ta vie, celle du jeune homme qui t’a
remis ce testament et celle de ton pauvre cousin. Ta mère m’assistera dans cet
assassinat.
Julia, mon amour, ta mère vient de
lire mon testament et craignant que mes digressions philosophiques ne
m’éloignent trop du sujet c’est sous sa dictée que j’écrirai la suite.
Ma fille chérie,
Ton père t’a parlé. Je crains que
tu ne gardes qu’un souvenir tronqué de ta mère. Tout comme ton père je t’aime
au-delà de tout. Tu es ce que j’ai de plus beau, de plus pur. Jamais nous
n’avons voulu nous éloigner de toi. La vie nous a contraints à des actes
stupides. Tu seras assez douce pour nous pardonner, mon cœur de mère le sait.
C’est donc en paix que je vais mourir. Mais je dois avant de te quitter te raconter
tes ancêtres. Cette part de toi-même.
Mon amour, ce que nul ne sait
c’est que tu hérites aussi d’une île !
Nous joignons à l’attestation qui
te rendra officiellement propriétaire de l’île un bref descriptif et un historique
de ton avoir.
Ma chérie, les hauts dignitaires
de la secte ne se sont pas contentés de limiter leurs méfaits sur le Chat comme
te l’a dit ton père.
Ô ! Il me reste si peu de
temps et de forces pour te dire... pourtant je ne faillirai pas.
Les hommes cruels ont toujours eu
recours à la science pour atteindre leurs entreprises diaboliques. L’histoire
des guerres traîne avec elle un vaste dépotoir d’expériences scientifiques
scandaleuses. Inutile de te rappeler toutes les atrocités médicales qui ont été
conduites par le docteur Mengele et ses comparses diaboliques! Inutile
aussi de te dire que tous ces biologistes d’une férocité destructrice abjecte
ont tous été rapatriés dans des services de recherches...
Tu es propriétaire d’une île où
des hommes ont eu un étrange destin. Il me reste peu de temps pour te faire
l’historique du peuple de Khan où ma mère, ta grand-mère, est née en 1925.
Voici en quelques mots l’histoire de notre peuple:
En l’an 1’an 1496, quelques années
après la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb (ou la découverte de
Christophe Colomb par les indiens) et parmi les nombreuses expéditions qui
s’ensuivirent une caravelle fit naufrage. Le sort voulut que des scientifiques
et des lettrés européens ainsi que des indiens détenteurs de toute une culture
soient à bord du bateau englouti. Mais la plupart de ces brillants passagers
ainsi que la moitié de l’équipage eut l’heur de survivre au naufrage.
Les Indiens présents devaient être
conduits à la cour pour être présentés au roi et à la reine. Les savants venus
des pays d’Europe et d’Asie étaient pour la plupart des sages. Des personnes
cultivées et curieuses.
Ils trouvèrent refuge sur une île
qui paraissait déserte et où ils survécurent. Ils découvrirent bien vite une
ville souterraine d’une magnificence extraordinaire. Des hommes et des femmes y
vivaient dans la plus parfaite harmonie. Comme tous ces naufragés étaient de
tempérament pacifiste ils se mêlèrent aux originaires de l’île qui les
intégrèrent sans difficulté.
Tous ces êtres exceptionnels,
curieux des uns et des autres, apprirent les langues des uns et des autres pour
se faire comprendre. Ce fut d’abord pour chacun un jeu divertissant de
s’approprier les différentes cultures dont chacun s’évertuait à en extraire la
quintessence. Pour la première fois
dans une association humaine, personne ne semblait vouloir prendre le pouvoir.
Le statut de rescapé et la grande agilité
intellectuelle des personnes mises en présence devaient être un facteur de
paix. Les survivants du naufrage apprirent que ce peuple magnifique, qui les
avait si spontanément assimilé, était la cible de terribles tribus guerrières,
des chasseurs de têtes, qui vivaient sur des îles voisines de ce surprenant
archipel. Pour se soustraire à leurs violences répétées sans avoir à se battre,
ils réussirent à se rendre
invisible d’une part en construisant cette ville souterraine et d’autre part en
rendant l’île invisible. Cette chose magique se produisait grâce à une
substance chimique aux vertus retardatrices qui différait sans cesse les ondes lumineuses. Mais malgré ces
nombreux artifices les Khans n’étaient pas à l’abri des impulsions belliqueuses
de leurs voisins .Ils prirent ainsi l’habitude de se masquer pour échapper aux
attaques ennemies.
Et leurs coutumes ainsi que leur
culture devinrent avec le temps circonscrites de subterfuges des plus
ingénieux.
Quand ces hommes eurent partagé
leurs savoirs ils décidèrent de créer une société idéale. Personne ne détenait le pouvoir. Un roi
« tournant » assurait la cohésion du groupe. Tous les habitants
accédaient à tour de rôle à ce titre. Il n’y a pas de représentant du peuple
car cela fut reconnu comme une impossibilité. Et dans cette communauté on tenta
d 'éradiquer le mal qui sévit dans toutes nos sociétés : Le goût du
pouvoir. Car ces hommes venus des quatre coins du monde eurent le temps de partager
leurs sciences.
Les enfants étaient élevés par la
communauté entière afin d’aimer également son prochain qu’il fut ou non un
apparenté. Le plus remarquable à mon sens,
furent les modifications linguistiques qui s’opérèrent après l’intégration des
naufragés.
Les hommes de Khan devinrent
polyglotte en ne parlant qu’une seule langue.
Je ne suis pas assez savante pour
rendre compte de ce phénomène culturel remarquable entre tous mais je sais que leur nouvelle langue fut
structurée de façon à rendre possible cette malléabilité et extensibilité
linguistique afin de donner une valeur variable aux sons qui constituent les
mots. Je sais aussi que leur langue est bâtie comme un instrument de musique où
la valeur du son produit ou modifie le sens des mots.
Il est difficile d’imaginer un tel
langage ! Alors que nous sommes formés depuis notre enfance à ne point
enfreindre les strictes règles d’une grammaire rigide, comment comprendre ce
langage par nature transmutable et changeant ?
Les Khans qui étaient des
adorateurs des disciplines artistiques
possédaient aussi un savoir scientifique extraordinaire. Le pouvoir
d’ajourner la réflexion d’une onde lumineuse te donne une idée du potentiel
scientifique prodigieux de ce
peuple !
Fins mathématiciens ils ont
inventé une cinquième opération qui serait actuellement connue de rares
francs-maçons.
Peu enclins par nature aux crimes
et aux châtiments mais davantage disposés à honorer la mémoire des fondateurs
de leur culture ils édifièrent un splendide palais de Justice. Mais pour éviter de créer un emploi de
bourreau et de fabriquer une prison ils ne jugèrent que les morts. Les seuls
cas qui donnèrent lieu à des sentences furent des accusations où plaignant et
accusé n’étaient qu’une seule et même personne.
Il y eut un jugement intenté par Waî contre Waî qui évidemment
n’obtint jamais gain de cause.
Les hommes préféraient
s 'accuser eux-même que de faire du mal à leur prochain.
Si je t’ai décrit un peu
longuement les us et coutumes de ce peuple c’est pour mieux te faire comprendre
quel intolérable et inqualifiable sort fut le leur !
Si quelques anthropologues puis
ethnologues s’intéressèrent de prés à cette île elle cessa de passionner le
monde pendant longtemps.
En 1950 un milliardaire prit
fantaisie d’acheter notre île.
Cet homme curieux se prenait pour
le plus grand artiste de tous les temps. Et ceux que nous nommons génies,
n’étaient à ces yeux que des artisans ! Lui seul s’estima digne d’être le
seul représentant de l’Art sur la terre !
Il jugea donc logique de se servir
de ses artisans pour donner corps à son imagination, de ces créateurs de
seconde main - œuvrant dans la vile matière - pour mettre sur pied sa pensée.
Je te résumerai très succinctement
les 10 préceptes de ce milliardaire arrogant.
Julia s’apprêtai à lire la suite quand Paul entra dans sa chambre en hurlant comme un fou. Le peintre qui courait à sa suite semblait vouloir maîtriser son cousin, complètement bouleversé, en lui prodiguant des étreintes chaleureuses et des paroles réconfortantes. Paul, néanmoins, à chaque tentative de communication faite avec lui, poussait des cris d’horreurs dans des gammes de plus en plus élevées en guise de réponse. Julia crut un instant, un instant seulement que Lucien avait tenté de violer son cousin ! Elle écarta très vite cette idée stupide qui lui était venue en tête Dieu sait pourquoi ! Tout dans la physionomie de son cousin dénonçait le désordre mental ! Il s’agenouilla prés d’elle sans ne plus voir personne sembla-t-il. Sans regarder les deux seules personnes humaines présentes, crut-on. Ses yeux étaient littéralement boulonnés sur le chat qu’il avait réveillé avec tout son raffut. Il tenta de prononcer quelque chose mais en pure perte ! Julia fut sur le point de croire qu’il allait perdre son souffle quand elle l’entendit expirer des sons tremblants qui semblaient demander à ce que l’on lui pardonne.
Puis rassemblant toute son énergie
Paul enlaça Valmont en sanglotant :
- Oh, mon oncle ! Pardon !
Tonton ! Tonton !
Quand elle comprit le sens de ces
mots, Julia hurla à son tour et reproduit à peu prés la même scène de démence
que venait de jouer son cousin quelques minutes plus tôt, une à une seule différence
prés : Elle arracha le chat Valmont des bras de son cousin pour le serrer contre elle en
sanglotant :
- Papa !
Chapitre 34 : Les secrets de la secte.
Tandis que Paul cambriolait une
banque, Lucien, le présumé écraseur de fourmi, se traînait, meurtri et
brutalisé par deux contrôleurs de l’organisation de la secte. Ils le soumirent rudement à la question.
- Pourquoi as-tu tabassé ce
type ?
- Et qui a volé la peau de
l’ours ? Toi ou lui ? continua l’autre brute sans une once d’humour.
- Moi, souffla Lucien.
-
Alors pourquoi la refiler à ce type ? Qui est ce lascar ? On
l’a jamais vu ici ! Qu’est-ce que vous complotez tous les deux ? Tu
réponds petite ordure ou tu veux un autre coup ? hurla l’une des deux
brute affectée à un emploi qui mettait bien en valeur ses compétences.
- Je vous l’ai dit pour la dixième
fois, geignit piteusement Lucien, cherchant des yeux un moyen d’échapper à ces
sauvages en chutant lourdement sur le sol.
Quand il reprit conscience, il se
retrouva dans une salle immaculée. Il tenta de bouger mais aucun muscle ne
répondit. Seuls ses yeux ouverts lui permirent d’explorer partiellement
l’espace blanc et lumineux. Un bloc chirurgical ? Il entendit des voix lointaines mais
éloquentes. Un visage horriblement déformé se pencha sur lui.
-
Coma, diagnostiqua
le visage.
-
Qu’est-ce qu’on en
fait de celui-là ?
-
Chais pas. J’ai pas
reçu d’ordre du patron !
-
Où en êtes-vous
côté champ expérimental ?
-
Chez les animaux
nous n’avons pu franchir que très partiellement les barrières interspécifiques.
Rejet des greffons.
-
Et le chat !
Vous ne m’aviez pas dit que vous avez pu introduire des implants d’une autre
espèce chez le chat ?
-
Oui, oui ! Il
est toujours en vie ! Mais de là à dire qu’on a réussi à évacuer de la
vie la prison de
l’individualité !!! L'importation du soi dans l’autre n’a
rien donné pour l’instant. On n’a pas encore commencé à obtenir des effets
conflictuels intéressants. L’introduction de mœurs de placide végétarien en
opposition avec son comportement inné de prédateur produit un effet apparent
inhibiteur. Depuis l’opération, trois jours passés dans un état de prostration
qui risque de lui devenir fatal si nous n’intervenons pas. Apparemment il ne
peut choisir entre sa naturelle vocation de bourreau et ses pulsions de victime
que nous lui avons inoculées artificiellement. Le principe du chat et celui de
la souris qui s'épient sans ciller dans l’intimité de son âme! Ah !
Ah !Ah ! Nous avons projeté de pallier cette absence de réaction en
introduisant un troisième élément.
-
Lequel ?
-
Une greffe
partielle de cerveau humain, celle qui participe du libre arbitre.
-
Qui servira pour
l’expérience ?
-
Un type dont nous
devons nous débarrasser assez rapidement. Celui qui a justement découvert le
Chat !
-
Ah, oui ! Ce
Valois ! Parfait !
-
Oui il devenait
très très gênant ! Autant nous en servir un peu avant de le supprimer.
-
Tout à fait !
Et chez l’homme, qu’avez-vous expérimenté ?
-
Chez l’être humain,
quelques recherches sont aussi en cours. Nous avons réussi à modifier
complètement la notion d’espace-temps chez un sujet humain.
-
Bien.
Comment ?
-
En introduisant en
grand nombre des greffons mnémoniques d’individus en phase de sommeil
paradoxal, nous avons pu modifier radicalement La notion temporelle du sujet.
Elle fonctionne comme celle du dormeur. Le sujet soumis aux différents implants
oniriques n’a pas de repère chronologique linéaire. L’unité temporelle est l’émotion
événementielle. Il vit un peu comme un acteur dans un film ou un héros de
roman. Ce qui n’est pas signifiant pour lui n’existe pas. Aller aux chiottes,
se laver les dents, mettre une chaussette… tous ses trucs qu’on nous épargne
dans un film ou un livre, n’ont pas de réalité temporelle pour lui. Cette
caractéristique ne fait pas que modifier radicalement sa structuration
spatio-temporelle ! Un fait des plus curieux est survenu ! Le sujet
commence à disparaître au regard de l’observateur pendant ces temps morts.
Un peu comme si la matière se soumettait aux modifications de la
conscience de l’individu greffé ! Il peut aussi inverser le temps !
Rajeunir après un vieillissement soudain ! Mais vous verrez ça avec les
psychologues !
-
Bien ! Je suis
très content de votre travail. Je transmettrais un rapport, à qui de droit, le
plus rapidement possible ! Et pour ce jeune-homme dans le coma, je ne ferai
pas de rapport ! Vos résultats sont très enthousiasmants ! Un
chercheur doit pouvoir œuvrer de temps à autre sans rendre de compte à
personne ! Je vous laisse le bonhomme ! Faites en ce que bon vous semble !
Vous avez une petite idée de ce que vous allez en faire ?
-
Je ne sais pas
encore ! On verra !
-
Nous faisons
confiance à vos initiatives ! Continuez mon ami ! La science a besoin
de gens tels que vous ? Ah, oui ! J’oubliais ! Et tous ces
animaux dans la cuve létale?
-
Ne m’en parlez
pas ! On a réussi à isoler le gène Stakhanov sur un prélèvement
osseux de ce dernier ! Une catastrophe ! Ce gène est inutilisable sur
l’animal ! Il a provoqué une vraie hécatombe ! Ils sont tous
crevés les uns après les autres ! On a laissé tomber.
Chapitre 35 : Un tandem de choc (suite)
- Pourtant l'ombre marche toujours
devant moi, derrière ta divine amnésie, elle décline tout projet de retour dans
ses pas sans destin.
- Me rends-tu donc coupable de la mort d'un songe ? Du dernier rêve de
Satan. Cette ombre de L'Ange, ce déclin du chef d’œuvre de ma création n'a pu
ni mourir ni vivre avec toi ou moi. Elle ne nous appartient pas. Elle ne
s’offrira jamais… à aucun de nous deux . Comme la bombe atomique larguée à
Hiroshima a pu laisser gravée l’empreinte de l’ombre de ses victimes pulvérisées,
la destitution de l’Ange a buriné dans les ténèbres où je t’ai précipité, une ombre
sans pareille. Elle est le miroir inversé de ma lumière tout comme sa réalité
s’est intervertie en rêve. Je l'ai précipitée sur terre pour qu'une âme pure accueille
et console son incommensurable détresse. Moi qui ne me suis jamais consolé de
sa perte tu m'accuses...
-Oui, j'accuse. Cette ombre expatriée
de sa chair originelle s'éloigne toujours davantage de Satan.. Mais je ne peux
la toucher sans la détruire. Tout se soustrait dans ma main, rien ne s'y garde,
pas même un semblant de fiction.
Je ne connais
même pas le dernier regard de ceux que l'on détruit.
J'ignore encore
de quoi sont fait les autres, mon autre moi-même.
-Satan... Tu n'es que le délateur
immonde de tes propres souvenirs qui ne veulent même plus de ta compagnie.
- Il faut avouer que j'ai un lourd
passé à assumer. A qui la faute ?
-
Satan par deux fois tu viens de t'assassiner, dans ta vie et dans ta
mémoire ! Et tu viens de me compromettre dans à ce crime...
- Etait-ce bien moi cette forme qui
s'en allait ? Car maintenant il y a du monde autour de moi…
- Non ! Ton règne est éphémère
tu le sais et ma lumière dont ces frileux craignent l’aveuglement les délivrera
de ton influence.
Non, l'humanité ne viendra pas
embourber sa chair sur le crâne ricanant de Satan, pour se suicider avec ce
spectral vaisseau fantôme de personne qui prétend les délivrer du courroux d'un
Tout implacable !
Le metteur en scène : Moi si !
- Hein ?
Le metteur en scène : Et bien moi, je
préfère sombrer avec Pablo !
- Merci.
-
Satan tu es perdu.
- Je te signale tout de même qu’ici
même, sous les projecteurs, le dernier des abrutis ne te reconnaît pas. Alors
arrête de nous bassiner avec ta lumière ! Nous te voulions douceur tu n’es que peur et silence. Même si je lui
fais peur, l’homme me parle. Même si ma gueule empeste le souffre l’homme
m’implore. Le plus exquis des êtres m’a réclamé mais Dieu qui l’appelle ?
Ah! Oui j’oubliais : Les blattes. Les immondes blattes. Celles qui te
confessent des choses d’une abyssale insignifiance et d’une stupéfiante bêtise.
Des platitudes dingos qui pourtant devraient t’enthousiasmer au plus haut
point, à toi ! Dieu. Mais c’est à crever de rire : Dieu, à qui l’on
raconte ses petites turpitudes sexuelles, ses écarts de langage, ses péchés de
gourmandise ! Non mais tu as vu comment ils te traitent ces lourdauds !
Raconter des conneries pareilles il faut déjà oser, mais en plus mander le
maître de l’univers pour les écouter , mais… mais c’est à crever de rire !
Et toi, tu couves ces immondes blattes de ta mansuétude! Hé bien, té ! Tu
veux que je te dise : t’es trop bon !
- A la bonne heure !
- Oui mais comme ils disent :
trop bon, trop con !
Toi et moi devons renoncer. Renoncer
à nous combattre. Voici un pacte mon seigneur. Mon âme est à vendre ! Ce marché
t'est décerné comme tous les autres d'ailleurs l'étaient pareillement. Les
hommes m'ont servi d'alibi. Tous mes pactes n'étaient que des tentations
destinées à toi seul. Les hommes continueront à me suivre de toute façon…
- Non cela suffit. Tu es le plus
malin à ce jeu-là. Mais les hommes ne mourront pas pour toi, pour cela il faudrait
les aimer.
- J'ai toujours su que tu étais d'une
folle gaieté ! Chez toi mourir d'amour est loin d'être une métaphore ! Alors
signe Dieu ! Je veux cette ombre que tu as jeté en pâture aux hommes, je veux
me revoir une dernière fois. C'est mon seul espoir. Je ferais tout pour
reprendre ce que tu m'as arraché. A toi le courage de rivaliser avec Satan !
- Je ne te crains pas facétieux nabot
de la création.
- Là, tu en portes seul la
responsabilité. Créateur de toutes choses, tu es aussi le colon de notre
lignée! Signe alors ! Renonce à tes célestes privilèges, condescend à descendre
toi-même de ce trône où de méchantes escarres t'aigrissent le moral, comprends
l'ignominie de l'homme enfin et ne sacrifie plus Satan à ces dénaturés. Aime
Satan comme une mère l'eût fait. Laisse à Satan son rêve, sa seule terre
d'exil, son seul repos possible. Sinon...
- Sinon, boursouflure du vide ?
- Je démissionne. Faire le mal
m'ennuie puisque l'homme me dépasse dans ce don. Je préfère rejoindre le
troupeau de chômeurs damnés et couchés à terre. Crois-moi l'homme me dépasse
dans l'horreur et nous avons besoin de nous accoupler pour le vaincre.
- Présentée sous cette forme ton idée
prend de l’allure. Soit ! Mais j'ajoute deux conditions. Emportons chacun notre
favori, ce avec quoi nous ne saurons nous séparer sans tristesse.
-Soit ! Je croyais pourtant que ton
plus cher divertissement c'était moi,
messire ! Ta seconde requête Dieu ?
- Dis-moi une seule fois la vérité sur une question de mon choix.
- Dis-moi une seule fois la vérité sur une question de mon choix.
- Je te l'accorde volontiers puisque
tu me juges digne de la dire à présent.
- De qui en dehors de Dieu penses-tu
trouver la consolation ?
- Que ne m’as-tu donné la douce
présence d'une mère ? Si les hommes pouvaient nous voir et nous entendre dégoiser
qu'est-ce qu'ils riraient !
- Comment ?
-Rien, je soliloquais ma malédiction,
une vilaine manie de solitaire…Mais ! Mais… qu’est-ce qu'il te prend ?
Pourquoi as-tu tué ce type ? Mais tu es fou ? On ne peut pas
assassiner le monde comme cela, sur un coup de tête, sans autre forme de procès !
- Il m'irritait au plus haut point,
ce lascar ! Tu ne vas pleurer sur ce miteux metteur en scène, tout de même !
-Oh ! La la la la la la ! Ça recommence. Ça fait pas
deux minutes que tu es sur terre, et voilà que ça recommence ! Il faut que
tu arrêtes de tuer les gens comme cela pour un oui ou pour un non. Ça promet pour
la suite ! Tu ne vas pas me jouer une colossale transposition d’un Schwartzenheger exterminateur des
peuples !
- Qui est ce type ?
- Un acteur avec le Q.I de Moïse et la stature d’un Samson. Mais
peu importe ! Dés que tu te penches en peu sur l’humanité, et vlan !
Le déluge, les huit plaies d’Egypte, Sodome et Gomorrhe…Et encore en ce
temps-là tu n’étais pas sur terre ! Mais c’est pas fini tout ça! Qu’est-ce que ça va être
quand tu vas devoir les supporter 24 heures sur 24 ? Fais donc comme
moi : divertis-toi à leurs dépens ! Vraiment, vraiment tu ne peux pas
tuer comme cela, n’importe qui, n’importe quand ! Ce ne sont pas des
blattes tout de même ! Ce type avait peut-être une femme des gosses !
- Une blatte reproductrice donc! Mais
tu ne comprends jamais rien mon pauvre Satan ! Je ne tue jamais
personne. Tuer est la seule chose que je puis accomplir puisque je
suis le principe de Vie !
- Mais ils s’en foutent de devenir
une pâquerette des champs en passant par le principe de la décomposition. Ils
tiennent à leur vie propre, pas à la Vie !
Même si elle ne dure qu’un battement
d’aile dans l’enfer éternel, il l’aimait sa vie ! Pauvre type ! Que
ce doit-être pénible de mourir !
Chapitre 36 : Le chat ou la révélation.
Paul et Julia ne cessaient de s’arracher
le pauvre Valmont pour serrer qui son oncle qui son père ! Quand Julia, le
visage défait, réalisa l’ampleur de la catastrophe elle implora des
explications ! Pourquoi devait-elle identifier ce chat comme étant son
père ? Une métempsycose ? Le
miroir ? De la magie noire ? « Mais bon sang que quelqu’un
m’explique ! Semblait hurler toute sa chair.
- Une terrible manipulation
génétique ! s’exclama Paul qui tenta d’endiguer le questionnement de
Julia !
- Mais ton cousin s’emporte trop
vivement ! Ce n’est pas vraiment ton père que tu tiens entre tes
bras…tenta d’intervenir Lucien.
- Je t’en supplie, explique-toi ou je
t’arrache les yeux ! hurla-t-elle à l’endroit de son cousin.
- Tu te souviens du discours de ta
tante sur la créature scandaleuse qui devait résumer la création entière ?
Meugla Paul, soudain plus placide.
- Oui, oui, abrégea Julia, qui
craignait un nouvel exposé du système philosophique de la secte de
Saint-François d’Assise.
- Hé bien, ils ont tenté cette
créature ! Continua Lucien qui raconta son expérience horrible dans le
laboratoire !
Julia, anéantie, écoutait Lucien
évoquer les discours des scientifiques qui avaient modifié le psychisme du chat
Valmont en une triple conscience. Etait-ce possible ? La science
était-elle réellement en mesure de commettre une telle aberration ? Si
oui, quelle part de son père survivait dans Valmont ?
Grosso modo, elle trouvait que
Valmont renfermait plus du chat que d’une quelconque autre créature ? Seul
l’attachement exclusif qu’il
manifestait envers Julia prouvait avec certitude qu’un certain pourcentage de
son père l’habitait! Elle aurait préféré retrouver intégralement son père, même
sous les traits d’un chat, que cette fraction non-quantifiable de son père dans
un animal!
- Il n’est ni tout à fait lui, ni tout à fait un autre, songea à voix haute
Lucien devinant les pensées secrètes de Julia.
Paul, lui, qui s’était un peu repris,
mastiquait en silence son éternel chewing-gum. On lui fut grée de son mutisme
opportun. On n’était pas en mesure de supporter une autre crise de panique.
- Il a été puni par où il a
pêché ! ne put pourtant pas s’empêcher de dire Paul au bout d’un moment.
- Hein !!! S’exclamèrent les
deux autres.
- Tout de même se travestir en animal
pour en retirer toutes ses qualités, n’était-ce pas ce que faisait un peu ton
père dans la secte ? dit doucement Paul. N’a-t-il pas réalisé ses rêves en
fin de compte ?
Voulait-il rassurer Julia ou se rassurer lui-même ? Julia et
Lucien ne répondirent pas à ce qu’ils estimaient être, en leur for intérieur,
une grossièreté.
Le silence scandé par le clappement
désagréable du chewing-gum de Paul et le
ronflement de Valmont fut interrompu par une intersection de regards
pétillants.
Pendant un long moment tout ce petit
monde se regardait sans se voir. Chacun, profondément perdu dans ses pensées,
jetait de temps à autre un regard absent sur l’assemblée. Puis un regard moins
introverti que les autres s’aventura sur l’environnement limitrophe. Puis un
autre encore explora les zones frontalières de l’autre avec plus d’acuité. Ces
regards plus ouverts aux autres revenaient vers leurs propriétaires chargés
d’informations. Celles-ci devaient franchir beaucoup de barrières
individualistes avant de parvenir à la conscience sociale. Elles y parvinrent cependant.
Et, c’est enrichi de curiosité, que les regards se croisaient maintenant dans
une circulation de vigilance à l’heure de pointe.
Ce fut Julia qui interrompit la
première le silence en questionnant doucement
Lucien. Effectivement tout le monde semblait oublier que Lucien s’était
retrouvé dans le bloc opératoire, livré
au bon vouloir d’un scientifique de la secte.
- Sais-tu ce qu’ils ont tenté de
modifier en toi ?
- En vous deux ! ajouta Paul
entre deux coups de mâchoires clapotantes.
- Hein !!! s’étonnèrent en cœur
les deux autres, qui manquaient quelquefois de suivi dans leurs idées, il faut
l’avouer.
- Que Lucien peigne tes rêves !
Que vous soyez en permanence en étroite intelligence ! Mêmes réactions,
mêmes fous-rires. Qu’on vous ait transplanté la même connerie dans le cerveau
ne vous a pas effleuré ? se vengea Paul qui se sentait désespérément exclu de leur complicité.
Julia et Lucien se regardèrent,
médusés par cette évidence et attendris aussi par la solitude de Paul !
- Et moi ? Et moi ?
Qu’est-ce qui prouve qu’ils ne m’ont pas manipulé à moi aussi! j’ai un trou
noir dans ma mémoire ! Quel gène
m’ont-il introduit? Quelle catégorie de cerveau s’accroche au mien ? se
remit à hurler Paul comme un dément.
Julia et Lucien eurent du mal à
contenir leur fou-rire, comprenant au même moment quel était ce gène ou
cette classe de cerveau!
- Pourquoi riez-vous ? Vous
trouvez ça rigolo d’être quatre cons de mutants, chat compris ! Mais
si…Admettons que…continua Paul sans se soucier du fou rire de ces deux compagnons.
Ecoutez, commença-t-il d’une voix autoritaire, ce qui fit taire pour un temps
les deux insouciants enclins à la gaieté.
- Pardon, c’est nerveux !
s’excusa Julia.
- Nous sommes des mutants ? Nos
cerveaux ont été modifiés ? Lucien, tu as entendu, alors que tu étais
encore conscient qu’ils avaient fait des expériences sur l’homme jusqu’à
modifier sa notion d’espace-temps ! Tu as même entendu que cette modification
de la pensée altérait la matière du penseur !
- La fonction crée l’organe ou le
fait disparaître ! s’exclama Julia qui songeait à son ombre
disparue !
- Oui, comme le
« transplanté » auquel on avait introduit une mémoire de
dormeur ! Le scientifique faisait l’hypothèse que les temps non porteurs
de trace émotionnelle menait le gars bouturé de souvenirs oniriques dans une léthargie
temporelle qui le faisait disparaître jusqu’aux yeux de l’observateur ! Si
nos souvenirs sont aussi radicalement modifiés, sommes-nous nous-mêmes ?
Ou, invisibles aux autres, vivons-nous un rêve ?
- Le rêve d’un autre !
- Une part de moi réclame une ombre
et une autre m’en prive ! Ce qui est sûr, c’est que si je suis, je suis au
croisement d’une contradiction ! Mais peu importe après tout. Si nos vies
ont été données en pâture à des hommes de science sans scrupule il faut
extraire de notre nouvelle condition l’essence de l’expérience unique. Par ce
que nous avons perdu d’individualité nous nous retrouvons comme éveillé à un
autre nous-même jusque là ignoré ! s’enchanta soudainement Julia.
- Bon ! Si tu le dis ! En
tout cas, nous sommes embarqués dans la même galère. Je ne sais plus quoi
penser !
Puis chacun raconta à l’autre ce
qu’il n’avait pas encore dit. Lucien proposa de continuer la soirée chez lui.
Il leur mitonnerait un bon petit repas et après on ferait une fête du
diable ! Mais comme il était encore très tôt il désirait rendre visite au
collectionneur d’œuvres de faussaires dont on venait de lui parler.
Paul, lui, jugeait qu’un interrogatoire plus serré du propriétaire
s’imposait. Julia se montrait peu encline à ces projets de visite. Elle avait
tout simplement envie de flâner un peu avant de dîner. Elle ne pouvait pourtant
pas leur dire qu’elle avait une folle envie de se montrer dans les rues avec
deux hommes beaux et empressés. Quelle femme eut pu résister à une telle tentation !
- Tiens ! Et pourquoi pas un peu
de lèche-vitrines ! proposa-t-elle, innocemment.
- Quoique nous décidions de faire,
restons groupés ! s’exclama son cousin.
En entendant cette déclaration Julia
et Lucien n’eurent plus aucun doute quant à la nature du gène transplanté dans
le cerveau de Paul.
Le hasard donna cependant
satisfaction à notre sympathique trio.
Alors que dans les rues commerçantes
biarrotes des femmes coulaient des regards envieux à Julia que ses deux
compagnons ne se lassaient pas de choyer, ceux-ci virent sur une affiche de
théâtre les photographies des hommes auxquels ils voulaient rendre visite. Ils
lurent :
Pour le plus grand bonheur des
spectateurs, Pablo Morin et Angelot Ducasse s’illustreront, grâce à leur
interprétation magistrale d’une œuvre anonyme, dans les rôles mythiques de
Satan et de Dieu. Avec une
vilaine cape rouge et de drôles de cornes sur la tête le propriétaire posait
prés du collectionneur paré d’une moumoute impensable.
Ils purent ainsi apprendre qu’ils joueraient
le lendemain soir : Un tandem de choc.
Julia qui commençait un peu à
comprendre de quoi il retournait, hurla, sincèrement ébranlée par cette
lecture :
- Ils vont les tuer ! Il faut
faire quelque chose sinon ces deux hommes vont mourir !
- Comment ? S’alarmèrent les
deux hommes.
- Pour comprendre, il faut que je
vous lise le testament de ma mère !
Chapitre 37 : Fin du testament spirituel de madame
Valois à sa fille : Les dix commandements.
Ainsi voici les dix préceptes de ce
répugnant milliardaire américain.
1)
Il est impossible
de prétendre qu’une œuvre est unique puisque aucun homme est unique. Pour
prétendre à l’unicité d’une œuvre il faudrait croire à une vision semblable de
l’œuvre par une humanité plurielle. Ce qui ne pourrait être ! Rien ne nous
permet de penser que nous voyons de façon identique, que nous entendons de
façon identique que nous sentons de façon identique, que notre prochain, que ce
nous nommons à tort notre semblable perçoit le monde comme nous. Donc personne
ne voit la même chose quand il contemple l’odalisque d’Ingres !
L’observateur transforme ce qu’il voit en l’engloutissant dans son univers
spécifique, sa perception spécifique, sa conception spécifique. Il est donc
aussi créateur, « artiste », que ceux qui prétendent l’être à sa
place !
2)
Tout artiste,
inflige sa vision déformée du monde, que celle-ci procède d’une anomalie
fonctionnelle ou psychologique voire intellectuelle. Tout ce qui se nomme
artiste, créateur, auteur ou innovateur est donc un faussaire comme tout un
chacun. Il ne s’inspire pas de ses maîtres, il usurpe leurs habiletés à
pasticher la réalité et déforme modestement leur travail comme tout récepteur
transforme inévitablement tout message du producteur. C’est ce que l’on appelle
l’innovation. Ce qui n’est qu’une forme de falsification naturelle de la
pensée d’autrui. Puis une fois modifié l’apport culturel de ceux qui l’ont
précédé, l’artiste devient son propre faussaire. Ainsi il se
répète dans ces œuvres. Au lieu de se consacrer à une œuvre unique, démolir
l’ancienne composition une fois perfectionnée la nouvelle, il se plagie sans
fin. Il n’est qu’à citer les peintres : Latour a peint plusieurs fois le
même tableau. Il a du estimer qu’un ne suffisait pas ! Tout le monde
connaît ses deux versions du tricheur ! Ce qui est tout de même une
façon honnête de reconnaître que l’artiste se plagie lui-même après avoir
plagié ses maîtres ! Les autres artistes nous font croire qu’ils font
autre chose alors qu’ils écrivent, peignent ou composent toujours les mêmes
combines ! Turner, Chopin,
Baudelaire ne sont pas les seuls à rabâcher : Tous ! Oui tous,
sans exception ! Les artistes ressassent, rapiapent comme des vieillards séniles.
3)
L’art n’a pas
pour mission de rendre la « vérité. » Il est par essence mensonger.
L’art est un refus organisé du monde réel. L’art, le vrai, s’apparente au le
rêve. On devrait compléter le cogito cartésien
par je pense que « je
pense» donc je suis un penseur . Ce qui évidemment change
tout ! Trouver un slogan plus musclé pour dire que je troque la vérité
contre ma vérité. Seul le monde est ! (Si quelque chose doit être !)
4)
De ces 3 premiers
postulats il résulte que l’art n’est qu’une contrefaçon. Qu’une œuvre est par
essence putréfiable et non intouchable et que tout artiste, au lieu de
s’obliger à se détourner de ses maîtres pour prétendre à la présumée innovation
devrait sans cesse perfectionner une œuvre existante. Le génie devrait se
cumuler plutôt que de se disperser !
5)
Ainsi en était-il
de l’œuvre initiale d’Homère ! Rapportée d’aède en aède elle n’a cessé
d’être bonifiée par les conteurs qui se sont succédé.
6)
Il sera bon de
recommencer tout à zéro ! De toutes les façons il y a trop d’œuvres. C’est
évident pour le premier quidam venu ! Un éditeur choisi bien des écrivains
au détriment de quelques malchanceux. Mais pourquoi ne pas choisir un
seul écrivain ? Pourquoi ne pas pousser jusqu’au bout ce système
d’épuration ? Donc un seul peintre, un seul écrivain, un seul musicien, un
seul film… par siècle ! Le meilleur parmi les meilleurs ! Et ce,
renouvelé à chaque siècle ! Et pourquoi ne pas choisir le plus grand des
arts parmi les 7 présumés (la sculpture me dégoûte tellement que je n’en parlerai
même pas !) ? Donc nous reste qu’un seul art ! Une seule
œuvre : la plus grande œuvre de tous les temps ! Une bonne ménagère
ne va-t-elle pas choisir le meilleur produit pour entretenir sa maison.
7)
Il faut évidemment choisir un spectacle
cinématographique car celui-ci englobe tous les autres arts ! Parole, son
et image ! Mini mir, mini-prix mais il fait le maximum ! Il faudra
définir un slogan du même ordre !
8)
Les artistes
contemporains nous ont montré qu’ils pouvaient se passer de la beauté. Puis une
fois ce stade accompli, ils ont rompu avec la réalité puis enfin avec les
apparences. Ne reste que le Verbe ! Comme je suis monothéiste je serai le
seul artiste !
9)
De deux choses l’une : soit nous pensons
avec les imbéciles que l’art adoucit les mœurs ! Soit nous pensons avec
les gens d’esprit que l’art est essentiel car il agrandit notre conscience du
monde. Dans les deux cas nous admettrons qu’il faut tout lui sacrifier
puisqu’il donne soit plus de bonheur à la vie soit plus de centimètres! Que la
réalité est petite sans le pouvoir de l’imagination !
10)
Je suis donc Dieu à
l’instant précis où je l’ai décidé ! Rien n’est impossible à un homme
audacieux.
Voilà les 10 préceptes sommaires qui
conduisirent ce milliardaire à s’autoriser des actions d’une ampleur
destructrice considérable ! Ce fou richissime, qui avait quelques
excentricités et quelques lectures, employa son argent, une grande fortune, à
édifier dans notre île natale sa cité imaginaire !
Des acteurs furent engagés à vie pour
s'annexer sans restriction aux rêves de ce crésus mégalomane. Il s’offrit ce qu’il considérait comme étant
le meilleur représentant dans différents corps de métier (architecture,
littérature, peinture…) pour mettre en forme sa pensée ! Il méprisait les
hommes qu’il employait. Ces artistes qui se commettaient avec les vulgaires matériaux pour mettre bas la
substance supérieure de ses rêves. Il les considérait comme Dieu estimait ses
anges, se plaisait-il à dire !
Pendant un an il poursuivit l’œuvre
d’Homère. Le seul livre dont il ne pouvait faire le deuil prétendait-il!
Le seul qu’il ait un jour lu, commentèrent ses proches ! Dans notre île,
il trouva le plaisir de reconstituer l’histoire avec des personnages en chair
et en os grâce à ses acteurs, qui vécurent et moururent réellement pour lui. Un
péplum authentique. Notre milliardaire, qui s'était entiché du poète
grec, se contenta dans un premier temps de transcrire dans la réalité la
fiction d’Homère. Puis vint un temps où la répétition des scènes aimées ne le
satisfirent plus. Alors il continua à
sa façon l’Iliade et l’odyssée qui devint par son zèle littéraire une trilogie
stupide ! Puis vint un temps où plus rien ne le satisfaisait. Ne voulant
pas simplement admettre qu’il était un artiste raté il stipula que l’œuvre pour
laquelle il était destiné n’était pas encore née ! Qu’il ne trouverait
emploi dans aucun des arts universellement reconnus car il serait le promoteur
d’une nouvelle forme d’expression artistique !
Dés qu’il eut admis cela, son
enthousiasme se décupla. Persuadé d’être celui qui détrônerait tous les arts
pour leur substituer l’Art, il se flatta d’être le plus grand concepteur de la
terre. Qu’aucune peinture qu’aucune musique qu’aucun poème ne saurait rivaliser
avec son génie !
Evidemment comme tous les hommes
vulgaires et peu inspirés mais plastronnés par l’aplomb que leur confère une
ambition démesurée il se servit dans ce grand supermarché qu’est la
science ! Et c’est ainsi que l’idée la plus barbare prit forme !
Las de devoir remplacer ses meilleurs
acteurs immolateurs pour mettre constamment en scène le chef-d’œuvre d’Homère dans sa matérialité
il s’enquit des progrès génétiques et
neurologiques pour mettre à exécution un plan monstrueux.
Puisqu’il était incapable de
poursuivre l’œuvre d’Homère il lui fallait concevoir des créatures aptes à
faire ce travail à sa place ! Qui d’autre qu’Ulysse pourrait se mettre à
la place d’Ulysse pour continuer son destin ? Ainsi il suffisait
d’implanter à un individu la mémoire de ce dernier. Que cette mémoire soit fictive,
puis introduire par la suite cette mémoire d’un personnage imaginaire, dans un
individu fait de chair et d’os, ne posaient aux scientifiques aucun problème
majeur ! Evidemment ces mêmes scientifiques ont servi dans la secte Saint
François d’Assise.
Des chercheurs utiliseraient les
traces mnémoniques des acteurs dévolus au rôle des différents personnages de
l’Iliade et l’Odyssée. Des études menées par le savant Heinrich avaient permis
d’isoler organiquement des souvenirs relativement précis. On pouvait donc
isoler les souvenirs d’un acteur qui joue Ulysse. Le fait qu’il joue Ulysse et
ne soit pas réellement Ulysse ne modifiait rien sur la qualité du
souvenir ! Qu’il se pense Ulysse suffisait amplement ! On exécutait
les acteurs à différents moments du jeu, on prélevait la matière biochimique de
leurs mémoires immédiates et l’on implantait ce passé imaginaire dans un
individu évidé de sa mémoire propre.
Le résultat de ces manipulations
n'est consigné nulle part mais elles durent paraître insuffisantes à notre
milliardaire hollywoodien car il lui prit fantaisie de commettre les pires
monstruosités !
Puis la seconde guerre mondiale et sa cohorte d’horreurs
inspirèrent ce fou dénaturé. Je serais brève. Les travaux menés par les
scientifiques nazis étaient d’une cruauté démente. La guerre est pour l’homme
de science une occasion rêvée de pratiquer des expériences sans que rien ne
limite ses investigations ! Fini les lourdes interdictions dictées
par l’éthique dont il se moque éperdument ! Fini la morale qui vous
empêche d’injecter de l’essence dans les veines ! Enfin on peut appliquer
autant de fois qu’on le désire un pansement souillé de pus et de germes
virulents sur une plaie en cours de guérison, ressuscitant sans cesse la
maladie et étudier les effets d’une réintroduction infectieuse permanente.
Loué soit la guerre pour le biologiste qui peut enfin étudier les
infinis effets de la souffrance sur des corps et l’esprit humain.
Loué soit la guerre pour l’homme de
science qui pense enfin découvrir le secret de la vie !
Pour ton instruction sache ma fille
que ces bourreaux qui ont abominablement martyrisé la chair et la conscience
humaine trouvèrent emploi dans de « nobles » instituts scientifiques
du monde civilisé, après la guerre, puis dans des sectes elles-mêmes au service
de partis extrémistes.. Que ces travaux abjects intéressèrent plus d’un pays !
Ma fille chérie, cette île est à
toi ! C’est la terre de tes ancêtres.
Ta grand-mère et ta mère y ont été
torturées.
Je ne ferai pas l’inventaire des
horreurs qui ont été commises par les émissaires nazis. Le milliardaire
prétendit s’instruire sur la nature de la souffrance à leurs côtés. Il estimait
que les artistes ne se gênaient pas pour nous faire respirer des cadavres décomposés,
et de citer la charogne baudelairienne, de nous appâter sur le noir
rivage de la souffrance humaine par de fallacieuses ruses esthétiques !
Le monstre s’intéressa de prés aux travaux des scientifiques nazis et les
engagea à commettre des tortures sur les habitants de l’île pour consolider ses
connaissances sur le mal. J’ai peine à te relater tout cela, mais tu dois
savoir pour tes parents, pour nous. Je te dois la vérité. Sur cette île, le
milliardaire étudia plus particulièrement, par l’entremise des scientifiques
sans scrupules, la souffrance psychique. Inutile de te préciser qu'il était le
chef secret de la secte où nous avons été embrigadés !
Les tortionnaires financés par cet
opulent potentat ont trouvé dans la matière humaine une
opposition à la souffrance regrettable pour leur investigation !
« Le problème avec l’homme c’est
son degré relativement limité de résistance à la souffrance ! »
clamait l’infâme bourreau. C’est ainsi qu’ils implantèrent dans des individus
de l’île, sains et vigoureux, des souvenirs de tortures insupportables. Insupportables,
puisqu’elles avaient provoqué la mort des victimes réellement suppliciées.
Parallèlement à ces expériences ils
continuèrent à introduire sans fin des souvenirs fictifs chez les habitants de
l’île. Je dis, sans fin, parce les mutants auxquels on avait implanté une
mémoire imaginaire devinrent à leur tour des sujets donneurs de mémoire
virtuelle. Ta grand-mère et moi-même furent des transplantés de deuxième
génération. Ce terme veut dire que nous portons en nous des souvenirs
imaginaires 2 fois introduits, 2 fois repiqués dans différents cerveaux-greffons!
Ma mère se suicida pour me sauver la vie, mais je n’ai plus le temps de te
raconter cela !
Je ne sais de combien de réalités et
de fictions je suis porteuse ! Et peut-être ai-je imaginé tout cela, penseras-tu ?
Non, tout comme je sais que je n’aurais jamais le génie de concevoir les
variations Goldberg de Johann Sebastian Bach,
je sais que ma démence la plus funeste n’aurait pu échafauder une telle
épouvante !
Je ne peux t’expliquer quelle force
je trouve en moi pour te dire cela. Mais ai-je le choix de me taire ou de
parler ? Pas davantage que ma mère. Parce que nous devons comprendre
comment nous fabriquons des tortionnaires. Parce ce que je dois savoir, tu dois
savoir si c’est le hasard qui nous fait victime ou tortionnaire et alors peu
importe qui nous sommes au regard de ce que nous aurions pu être.
Sommes-nous tous égaux ? Tous potentiellement des Mengele ? Je me damnerais pour te répondre non. C’est une trop grave question pour que je veuille personnellement y répondre à la place des autres. C’est même l’unique question à se poser si l’on veut l’avènement de l’humain. Persistante.
Sommes-nous tous égaux ? Tous potentiellement des Mengele ? Je me damnerais pour te répondre non. C’est une trop grave question pour que je veuille personnellement y répondre à la place des autres. C’est même l’unique question à se poser si l’on veut l’avènement de l’humain. Persistante.
Je survécus très difficilement à ce
traumatisme.
Mais je fus adoptée par un médecin
français en mission dans l’île. Cet homme
fut d’une grande bonté pour moi et il consacra la moitié de sa vie à mon
éducation et à celle de la fille que lui donna son épouse avant de mourir.
Auprès de cet homme bon, je réussis à avoir une vie à peu prés normale. Ma sœur
est le célèbre docteur Durrentoofencbach. Nos vies ont très tôt divergé. Nous
nous sommes aimées mais nous n’arrivions plus à nous comprendre. Peu importe.
Il suffit que tu saches que tu as une tante et qu’elle est une femme formidable.
Un jour, à l’âge de soixante ans, mon
père adoptif tomba gravement malade. C’est sur son lit de mort qu’il me raconta
mes origines et l’atroce destin de mes ancêtres au cœur si doux. Qu’il me
raconta ma mère.
C’est à la fin de ma vie que je te
lègue à mon tour ce terrible secret.
Mon enfant, je t’aime.
Aimes-toi toujours comme je t’ai
aimé.
Si ton père et moi nous devons donner
la mort c’est pour éviter à nos malheureux compagnons une fin sauvage et
sadique. Nous ne sommes pas des assassins ! Mon histoire te l’a fait
comprendre.
Faut-il que le destin s’acharne
contre nous. Je dois comme ma mère détruire pour épargner la douleur et sauver
mon enfant.
Mon enfant. Mon arrogant bonheur. Ma vie. Tu es tout cela.
Ton père et moi nous t’aimons. Nous
t’aimons à ne plus avoir peur de rien.
Tu es. Cela nous suffit. Nous console
de tout.
Ce sont mes derniers baisers.
Quand Julia eut fini de lire le
testament de ses parents, elle ne hurla pas comme un animal traqué, elle ne se
mordit pas jusqu’au sang pas plus qu’elle ne s’arracha les cheveux. Elle resta
figée pendant des heures. Le peintre et son cousin attendirent comme l’on
attend devant la chambre de l’opéré. Que l’homme en blouse blanche s’avance
vers vous.
« Vous êtes des proches ? » « Vous êtes des
proches ? » « Vous êtes des proches ? » « Vous
êtes des proches ? » « Vous êtes des proches ? »
Chapitre 38 : Le commissariat
- Monsieur le commissaire, trois
jeunes gens ont une communication importante à vous signaler ! Une
sérieuse affaire de suspicion criminelle dans un trafic de cerveaux!
annonça dignement le brigadier.
Le brigadier était un garçon plutôt
sympathique comme tous ses collègues du commissariat.
Depuis « l’affaire de la
présidente », depuis que le commissaire et son adjoint avaient
complètement perdu les pédales, on ne sait pourquoi, tous les employés du
commissariat étaient devenus extrêmement complaisants avec les deux compères.
Après dix ans de traitement psychiatrique, le commissaire et son adjoint
avaient été recyclés dans des emplois subalternes ( très improductifs du
reste !) au commissariat. Mais comme le personnel était vraiment gentil et
que - ici comme partout ailleurs - l’on aimait s’amuser des aliénations
mentales d’autrui, on continuait à faire croire aux deux coéquipiers qu’ils
avaient gardé leurs titres originels de commissaire et de commissaire-adjoint.
Et dés que des « lunatiques », des « originaux », des
« agités du bocal » en tout genre rappliquaient au commissariat le
brigadier s’empressait de les livrer aux deux associés d’infortune déchus de
leur ministère.
- Faites entrer, clama vivement
l’ex-commissaire !
- Bien commissaire !
Julia, Paul et Lucien entrèrent dans
le bureau sans se douter un seul instant de la supercherie.
A vrai dire, ils avaient été très étonnés que la police, connue
tout de même pour son manque total de fantaisie intellectuelle, comprenne si
rapidement l’affaire et accueille leurs exposés sur les implants de mémoire
fictive avec autant de sage gravité.
D’ailleurs Julia, prévoyant d’importantes réticences de la part
des hommes en uniformes, avait rapidement confectionné des fausses lettres anonymes
de menaces de mort… au cas - plus que
probable - où l’on ne les croirait pas !
Ainsi, elle avait assemblé différents
découpages de journaux pour rédiger d’inquiétantes lettres d’intimidation
contre le propriétaire et le collectionneur.
Dans ces lettres - écrites à la va
vite - il était question de torturer et d’exécuter les deux acteurs s’ils
osaient jouer la pièce de ce soir !
Notre trio n’eut même pas besoin de
donner ces inauthentiques lettres anonymes ! Contre toute attente, on les
prit immédiatement au sérieux.
Dans le faux bureau du faux
commissaire ils expliquèrent à nouveau l’affaire de transplantation de mémoire
fictive.
- Bon si je comprends bien, les
expériences des scientifiques font exister fonctionnellement l’image du vécu
fictif en faisant voyager les souvenirs produits par des interprètes! Le
nomadisme de la mémoire crée d’emblée un passé imaginaire qui se transmute en
un avenir réel! conclut, très
intéressé, le commissaire adjoint.
- Oui, s’étonnèrent nos trois amis de
la tournure intellectuelle que prenaient leurs informations.
- Moi il faut qu’on
m’explique un peu mieux !!! Bon si je comprends bien des hommes de
sciences se livrent à des implants de mémoire pour satisfaire le rêve d’un
milliardaire ! s’énerva le commissaire.
- Pourquoi pas après tout ! A
quoi bon rêver si c’est pour toujours capituler devant la réalité ? Aliter
nos songes au lieu de changer le monde ? Compliqua inutilement le commissaire-adjoint.
- Mais, osa timidement Paul, la vie
de deux hommes est en jeu !
- Ca c’est dans leur attribution
professionnelle ! ricana le commissaire-adjoint.
- Allons, allons de la tenue devant
ces jeunes gens qui veulent sauver des vies
- Si vous ne faites rien ils mourront
ce soir ! osa Julia.
- Ca c’est vous qui le dîtes !
Si je comprends bien des acteurs jouaient Ulysse ? Hum ! Puis on les
a tous trucidés à différentes phases de
leurs interprétations du rôle. Et à
chaque fois on aurait prélevé leur mémoire immédiate pour la transplanter sur
un cerveau-receveur vierge, programmé pour devenir réellement Ulysse et
continuer ainsi son destin dans le monde réel.
- Oui!
- Bien ! Donc en s’accaparant du
vécu imaginaire des acteurs et en le transplantant dans un nouveau cerveau on a
de fortes probabilités de rendre réelle la fiction puisque les souvenirs
fictifs des acteurs ont la même assise biochimique que les souvenirs réels.
- Oui, répétèrent bêtement le trio.
- Quelle idée géniale tout de
même !
- Toi assez ! Et vous pensez que
le milliardaire ne s’est pas contenté de créer Ulysse ou d’autres
créatures imaginaires ! Que fatalement il a voulu créer le Créateur !
- Mais en fin de compte en quoi ces
expériences portent-elles atteintes au patrimoine culturel de l’humanité ?
Nous manquons peut-être d’un Dieu réel ? Alors pourquoi ne pas en
fabriquer un ? Surtout que vous trois, vu les manipulations dont vous avez
été victimes, je crains que vous ne soyez…comment dire… pas tout à fait vrais.
- Mais nous aimons bien ces deux
hommes nous ! C’est dégueulasse de tuer les gens comme cela !
- Et oui, soupirèrent le commissaire
et son adjoint, que c’est déplaisant de mourir tout de même !









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