texte intégral du roman


Anatomie comparée




des oiseaux et des anges




ROMAN



CLYOS



                              

   Chapitre 1 : La tribu

- Yaak na oua . Yaak na oua.  

L’ethnologue, qui servait d’interprète, observa d’un air las le décodage musical de sa brève réponse sur l’ordinateur, avant de la transmettre aux hommes noirs :
- Hic, frrr ? Hic, frrr? 
-  Diwamé. Diwamé, répondirent-ils en souriant gentiment.
-  Wê wa frrr? Wê wa frrr? Traduisit l’ordinateur.
- Mwavawa es kit. Mwavawa es kit.
- Awroldu frrr frrr? Awroldu frrr frrr?
- Eswaouaou wou wa mawou. Eswaouaou wou wa mawou.
- Wawi jwamami, frrr, frrr, frrr? Wawi jwamami, frrr, frrr, frrr?
- Jwou jwa le docteur Durrentoofenbach bach kâan jwamami awélé.
Jwou jwa le docteur Durrentoofenbach bach kâan jwamami awélé, crut entendre à nouveau le docteur Durrentoofenbach .
Les hommes noirs, vêtus d'un peu de tissus censurant à peine quelques zones érogènes, éclatèrent de rire en se poignant les fesses, comme d’autres se tapent sur les cuisses. A chacun ses us et coutumes. Nous n’évoquerons pas ici les débats ethnologiques que suscitent les diverses manifestations de l’amusement chez les peuples.
Pourquoi ces hommes à l’allure néolithique riaient-ils ainsi ? Et pourquoi retrouvait-on le nom de notre estimée doctoresse Durrentoofenbach en ce foyer d’Adam, dans cette partie reculée du monde civilisé que la voie du progrès n’avait pas dégradée ?
Parce que contre toute attente, dans cette terre perdue où sévissaient encore de terribles chasseurs de têtes, le docteur Durrentooffenbach tenait une gélule dans une main et un suppositoire dans l’autre. Le pauvre ethnologue était chargé d’en expliquer le mode d’emploi.

 Mais quand il s’agit d’éradiquer une fatale épidémie dans une tribu qui se réclame de la terre de leurs aïeux et que l’on a rien d’autre à prodiguer pour endiguer la funeste expansion du microbe on rigole moins.
La répétition systématisée de chaque phrase du discours avait frappé le docteur Durrentooffenbach et elle savait que celui-ci avait fait l’objet de nombreuses études.
Selon le premier ethnologue, qui avait parcouru la terre de Khan il y a deux siècles, cette redite phrastique trouvait son origine dans le dialecte sacramentel du Perroquet. Dialecte inventé par un chef de tribu despotique bègue qui décida arbitrairement de lexicaliser son bégaiement et de l’instituer dans la pratique langagière courante plutôt que d’admettre son infirmité.
Les autres spécialistes qui se succédèrent dans la patrie rocailleuse des Khan donnèrent de cette étrange coutume des explications complexes et désuètes.
La plus remarquée pendant 20 ans fut celle de John Bremen qui fit l’hypothèse que pour comprendre cette forme de répétition en usage dans le discours, le scientifique devait en rechercher l'explication du côté du récepteur du dialogue.
 Les erreurs d’interprétation de ses prédécesseurs venaient du fait qu’ils considéraient l’émetteur du discours comme source préalable de ce dysfonctionnement relatif à la langue.
Ainsi, si l’on partait du destinataire du message on pouvait expliquer raisonnablement cette particularité linguistique. Le docteur Bremen prouva dans un ouvrage emberlificoté de mille deux cent vingt-trois pages que dans l’univers ancestral des Khan, l’homme ingénu s’adressait aux organes récepteurs de son interlocuteur : communément nommées oreilles. Récepteurs sensoriels qui comme tout un chacun le sait sont au nombre de deux !
On tint donc pour acquit que cet emploi protocolaire de la répétition n’était qu’un mécanisme linguistique franchement niais façonné par un peuple primitif qui s’inquiétait de ce que chaque oreille entende bien le même message.
Bremen narra d’ailleurs une anecdote qui convainquit davantage que tous ses discours savants. A « un bon sauvage » qui avait perdu une oreille « dans une partie de chasse » - là nous citons l’auteur - on ne parlait qu’une fois.
Quoique le monde érudit admit une bonne fois pour toute avec Bremen que la justification de ce langage dupliqué dépendait du destinataire du message, une féroce polémique s’était engagée entre l’orthodoxe Joseph Yemin et notre ethnologue au sujet de la nature de ces récepteurs.
Joseph Yemin qui gardait l’idée directrice de son confrère s’insurgea contre la naïveté ahurissante, pour ne pas dire la stupidité invétérée, que l’on attribuait au doux peuple de Khan.
 Il avait déjà noté une différence de « modulation » dans la forme répétitive du discours.
Si l’homme de Khan répétait deux fois son discours c’est à deux interlocuteurs qu’il l’adressait : à l’homme et à son Créateur.
 L’homme de Khan, dans son immense respect pour son Dieu, qui, comme le nôtre voyait tout et entendait tout, ne faisait pas l’économie du verbe pour lui rapporter avec déférence son laïus.
Ici comme ailleurs on tenait pour évident que Dieu s’intéressait passionnément à tous nos faits et gestes et que nous devons lui rendre compte de tout, de l’anecdote la plus misérable à nos prouesses les plus héroïques.
 Quoique fort romantique, et, peut-être à vrai dire pour cette raison, on repoussa cette théorie pour reconnaître celle de Bremen comme seule possible. L’explication semblait avoir été enfin trouvé, le monde érudit sembla se désintéresser de la tribu de Khan et de son double langage, quand dix ans plus tard, le jeune et subtil Samuel Montgomery fit une entrée remarquée dans le petit monde fermé de l’ethnologie.
Ce savant doué d’une intelligence remarquable fit tout de suite un rapprochement approprié entre la musique et le langage des Khan.
Le rapport entre les refrains d’un chant et le langage des Khan fut établi avec beaucoup de rigueur.
Les hommes de Khan ne parlaient jamais, ils chantaient.
De plus les phrases répétées tiraient parti des qualités vocales d’un mode mélodique principal.
 On découvrit donc un peuple qui s’adonnait naturellement à un genre de communication institué en Art dans toutes nos civilisations : L’opéra.
Mais si le langage des Khan ne fut pas perçu comme une musique par nos doctes explorateurs c’est parce nos performances acoustiques ne sont pas les mêmes.
 L’oreille extrêmement fine de cette peuplade percevait des nuances qui restaient inaccessibles au reste de l’humanité. Ces nuances sonores qui échappaient complètement à l’homme en général furent mises cependant en évidence grâce à la technologie moderne. Nos ordinateurs discernent des tonalités sonores que notre oreille ne saurait différencier.
Notre doctoresse s’intéressa de prés aux travaux de Samuel Montgoméry et entrevit enfin dans « l’homme présumé de Khan » ce qu’elle recherchait depuis toujours. Ce qu’elle avait pressenti chez quelques personnes, chez la mère de Julia par exemple : L’évolution des homidés vers la naissance d’une nouvelle espèce. «  Je suis donc je mutes ! » Voilà une découverte qui allait ruiner à tout jamais notre cartésianisme songea courageusement le docteur Durentooffenbach. Mais d’abord il fallait les soigner ! Ce qui n’était pas une mince affaire.


Chapitre 2 : La première victoire de Satan

Le 11 février les présentateurs des informations télévisées annoncèrent qu’une petite-fille âgée de neuf ans était la seule rescapée du suicide collectif organisé par des membres de la secte de Saint-François d’Assise.
Un envoyé spécial (avec un air du même genre), affublé d'un coquard à l'œil, le visage farci d'ecchymoses, confirma qu'il était bien sur place dans le décor d'apocalypse que nous avait prédit le présentateur propret exhibant une énorme cravate orange. Une centaine de dépouilles humaines toutes déguisées. « Oui déguisées comme pour un carnaval ! déclara l'envoyé spécial.
- Un carnaval bien macabre ! s'indigna le présentateur dont la cravate trop voyante détournait tout de même un peu l’attention des téléspectateurs.
- Je ne trouve plus mes mots pour expliquer une curiosité, qui loin de masquer cette tragédie, la rend plus effrayante encore. Tous les adeptes se sont travestis en animal avant de se donner la mort. Peut-être l'animal dans lequel chacun d'entre eux devait se réincarner ? », tenta-il de justifier.
 La caméra balaya pendant quelques secondes un sol jonché de corps travestis en bêtes de toutes sortes. Le téléspectateur, qui, en cet instant, devait osciller entre la crise d'angoisse et le fou rire nerveux, put voir un gisant paré de bois de cerf  lovée contre une dépouille humaine ornée d’une queue de poisson, tandis qu'un autre cadavre repliait des ailes de pigeon sur sa poitrine.
Quelques journalistes à la face tuméfiée n’amélioraient pas le décor. On les interrogea un à un. Ils s'accordèrent tous sur le fait qu'un jeune homme d'une stature titanesque s'était jeté sur eux quand il avait vu l'ampleur du désastre. Le proche d’un adepte décédé sûrement. Il avait perdu la raison interpréta l’homme à la cravate criarde qui devait solliciter 50 % de l’attention visuelle.
En revanche, les images suivantes ôtèrent toute possibilité de retranchement dans l'humour. Sur les antennes étrangères à la pudeur, on diffusa l'arrivée des pompiers et le «sauvetage » d'un petit corps de fillette animée de secousses spasmodiques. Elle riait à perdre haleine, apprit-on le lendemain. Grâce au savoir-faire des pompiers qui évacuèrent l’enfant dans la bonne humeur et sans qu’elle ait pu voir le carnage, on apprit qu'elle était en parfaite santé. Sa photo fut diffusée le lendemain dans tous les journaux, un cliché de l'enfant quelques jours avant le drame.
Dans le petit pavillon, ils y avaient d'autres photographies de l'enfant. Pas des images de divulgation mais des portraits de la fillette à différents ages, dans de jolis cadres caressés par le regard de deux adultes aimants. Des portraits s'enracinant dans les meubles en pin massif.
Sur la table de nuit, prés d’un lit conjugal fait à la perfection, un beau bébé de 2 ans vêtu d'un maillot deux pièces, le visage illuminé de bonheur, coiffé d'un petit canotier.
Sur le buffet de la salle à manger acheté comptant chez Conforama, la fillette de 3 ans, un ours masquant la moitié d'un minois mutin, une chaînette en or autour du cou.
Mais aussi dans la bibliothèque renfermant toute la collection du Reader Degest, et les huit tomes de l’encyclopédie Larousse, que personne n’ouvrait, 
entre une boîte à musique et un angelot en porcelaine la fillette à l’âge de 5 ans dans un petit manteau bien boutonné, confiant ses mains à deux adultes radieux penchés sur elle.
 Elle avait certainement raison Julia d'être si bien avec eux. Ces deux là n'auraient jamais pensé la tuer. Ils auraient donné leur vie pour elle. Ca oui, sans hésitation. Ils auraient tué aussi pour elle. Oh que oui ! C'était tante Jeanne et oncle Georges. Les gentils.
Les Valois avaient reconnu la petite. Leur relation avec elle avait toujours été parasitée par ses fous de parents, au point de devenir impossible la dernière année quand ils s'enfermèrent dans la secte.
Pendant vingt bonnes minutes les Valois ne purent détacher leurs yeux horrifiés de l'écran exsudant maintenant de faméliques soudanais.

Sans transition la guerre civile du Zaïre confirma l’infortune des hommes à la peau couleur de deuil. On ne dit rien de la persévérante inefficacité de l’ONU face à ces nouveaux génocides. On diffusa quelques minutes plus tard, avant les prophéties météorologiques, la manifestation des bergers contre la réintroduction des loups dans les Alpes, le reportage anti-américain basique, l’augmentation de la production en poids et en taille des cercueils destinés à recevoir les corps d'obèses yankees, suivi par le reportage mi antisémite mi anti-palestinien, les représailles de l’armée de Tsaael détruisant la maison et une famille pour répondre à l’attaque d’un kamikaze qui la veille avait assassiné 4 bébés 2 enfants, 3 femmes 1 hommes en faisant exploser le bus qui les conduisait à l’école et au travail, le port du voile à l’école,  le témoignage d'une femme qui avait sauvé sa vie professionnelle et affective grâce à un nouveau modèle de serviette hygiénique à triple absorption, renforcée de capteurs liquides ingénieusement répartis sous la sous-couche du voile protecteur, apprit Georges Valois avant l'interruption publicitaire.
A l'aune de cette effarante information, une lueur de compréhension naquît pour ce frère et cette belle-sœur, assassins de leur descendance, qui pousserait tout humain un tantinet dépressif au suicide ... si on y réfléchissait bien.
Georges Valois admit que l'on puisse haïr le monde au point de se détruire sans laisser une miette de soi. De devenir l’anticorps de son propre sang.
 Oui, plus que ces massacres, c'était les publicités qui donnaient envie au père Valois de prendre les armes, d’user de son droit d’expression, de placer une bombe au siège de TF1.
Pourquoi la serviette hygiénique plutôt que le terrorisme économique qui dévorait l’Afrique lui faisait-elle lever le poing ? Il n'en savait rien. La minute de silence que l'on n'avait pas accordé à ces massacres peut-être !
Les Valois sortirent de leur mutisme horrifié et se pressèrent l'un contre l'autre se parfumant de leurs larmes.
Georges Valois voulut tuer son frère oubliant momentanément qu'il s'était déjà donné la mort. Il eut voulut pouvoir le ressusciter pour lui casser la figure. Non, non et non ! Comment pouvait-on enfermer la fillette, sa nièce, dans une secte apocalyptique.
Mais, Dieu soit loué, la petite était sauve.
Sa femme, Jeanne, plus ou moins influencée, elle aussi par la publicité, tentée par elle comme un préambule à un aveu secret, dit à son mari qui regardait furieusement la femme au cycle menstruel épanoui disparaître de l'écran en souriant :
« Tu sais, ça fait un bon moment que je n'utilise plus ça ! 
- Tu as raison, et si tu le faisais, je te l'interdirais ! Oui pour la première fois de ma vie je te l’interdirais, répondit Georges Valois piégé dans sa haine et qui faillit échapper ainsi à une providentielle nouvelle de bonheur.
 De bonheur ? Non, après tout. (Car ce deuxième enfant devra mourir à sa naissance ! Mais les malheureux ne pouvaient pas savoir)
Puis comprenant enfin ce que sa femme voulait dire par-là il ébaucha un sourire ensoleillé qui se congela 30 secondes au souvenir de la pessimiste réflexion de feu son frère sur la procréation alors qu’il allait lui annoncer la naissance de son premier fils.
 « Ah ! La procréation, lui avait dit ce dernier dans un ricanement terrible ! Tu sais pourquoi les hommes engendrent ? Oui, je sais ! Tu vas me répondre que c’est une façon de se perpétuer, de miser sur la vie, de laisser quelque chose après soi ! Foutaises ! On procrée pour assurer ses arrières, certes ! Oh ! que oui ! Pas pour perpétuer la vie, non ! Oh que non ! Mais pour être sûr qu’on ne sera pas le dernier à mourir ! Pour être sûr qu’après nous on continuera à crever ! Encore et encore ! Que le soir de sa vie on puisse contempler le carnage laissé derrière soi ! Mettre bas  pour  mettre à bas ! Pour être moins châtié et scandalisé par la mort, pour faire pire qu’elle ! »
On comprend que Georges Valois n’ait pu annoncer la bonne nouvelle à son frère. C’est vrai qu’il était encore célibataire à l’époque mais tout de même!

« Tout de même quel salaud ! », pensa-t-il à nouveau !


Chapitre 3 : L’amour


Littéralement et approximativement cela aurait pu se traduire par : «Je n’ai pas besoin de te dire que je ne désire pas ardemment ne pas avoir une liaison extraconjugale avec toi. »
Et ceci exprimé en double exemplaire pour le profane et sous forme négative car les phrases affirmatives n’existaient pas chez les Khan. La double négation tenait lieu d’affirmation, avait expliqué d’un air las l’ethnologue.
Le docteur Durentoooffenbach qui ne s’était pas penchée en termes de désirs sur le petit « homme » noir de Khan n’en crût pas ses oreilles. Physiquement les Khans étaient en général très beaux mais celui ci n’était pas particulièrement affriolant. Que voulait d’ailleurs dire cette phrase énigmatique ? Comment pouvait-il y avoir une relation extraconjugale entre deux partenaires célibataires ?

L’ethnologue vint une fois de plus au secours de la doctoresse en lui expliquant que le petit homme noir la voulait mais ne désirait rien moins que se marier avec elle.
 Vexée, tout compte fait, elle n’en continua pas moins son examen physiologique. Une fois de plus elle constata une hypertrophie des glandes lacrymales chez «cette nouvelle espèce d'hominidés. »
Le docteur Durentoofenbach mit en corrélation ce phénomène de dilatation des réceptacles des larmes avec une particularité chimique.
 Elle avait effectivement constaté l’augmentation d’une hormone mnémonique. Une hormone impliquée dans la conservation ou l’effacement de la trace de certains souvenirs.
 Cette hormone permettrait en quelque sorte de rendre la mémoire plus sélective en augmentant la persistance des empreintes chimiques des souffrances vécues dans le passé. « Tout un arsenal physiologique pour combattre plus efficacement la souffrance chez ces douces créatures ! Un blockhaus chimique dans le dessein d'essuyer le gantelet de la dure réalité insultant leur extrême sensibilité, tenta d’expliquer le docteur Durentooffenbach à l’ethnologue désabusé.

 Celui-ci, d’abord interloqué par la métaphore, lui fit remarquer la contradiction des allégations de la doctoresse.
- Une augmentation accrue des mauvais souvenirs ne peut en aucune façon aider à vivre ! Ce qui rend la vie supportable n’est-ce pas l’oubli ? L’oubli des malheurs ! s’exclama-t-il et interrogea-t-il tout à la fois.
- Pour nous certainement oui ! Pour eux c’est une autre paire de manches, déclara la doctoresse. L’expression « c’est une autre paire de moufles » stupéfia de nouveau l’ethnologue.
- Leurs souffrances ne sont pas inévitablement des espaces clos qui réclament chacun indépendamment une attention totale et sélective. Le fait d’en garder la trace permanente, un souvenir durable et prégnant permet de fortifier leurs expériences à venir, continua-t-elle. La douleur passée agirait un peu comme un vaccin et permettrait aux hommes de Khan d’endurer des tourments plus grands. En cela ils sont essentiellement différents de nous. Ils ne sont pas façonnés psychologiquement de la même façon. Pour les comprendre, il faut admettre que leurs structures psychiques les prédisposent au malheur ! Pourquoi ?
Pourquoi l’évolution tend elle à nous faire renoncer au bonheur ? Je n’en sais rien. Partiellement désespérés les « hommes » de Khan se débarrassent par avance de leur chagrin à venir. Ils portent le deuil prématuré du bonheur et ils pleurent comme nous, nous rions, expliqua froidement la doctoresse.  Le pleur est le propre de l’homme à venir.
 Tout comme ils remarquèrent le dysfonctionnement des muscles faciaux qui condamnaient le visage à une quasi-immobilité sculpturale ils remarquèrent ce qui les séparait de cette nouvelle espèce d’homme.
- J’ai connu une femme de cette tribu qui vivait en France. Agnès Valois, précisa-t-elle.
- Ah ! Bon, se contenta de dire l’ethnologue las.
Le petit « homme de Khan » prit la main du docteur Durentoffenbach et la posa contre sa poitrine avec une vive émotion. La perspective d’avoir des ébats amoureux avec cet individu la désorienta.

Il est vrai que dans sa vie engagée dans de multiples combats, les occasions de trouver un amant protocolaire et assidu étaient minces. Elle était prête à céder à des jeux amoureux, crut-elle un instant. Car en plus d’assouvir un désir sexuel spontané, l’expérience de l’amour physique alimenterait de surcroît sa science du peuple de Khan par de nouvelles explorations, estima-t-elle. Mais les propos de l’homme lui revinrent en mémoire.
Il avait marqué dés le départ son intention de ne pas s’engager maritalement avec elle. Et plus que jamais elle ressentit l’abîme culturel qui la séparait des Khans.

 Quelle drôle de façon de s’exprimer tout de même ! Les phrases affirmatives n’existaient pas chez le peuple de Khan ! Une double négation pouvait équivaloir à une affirmation, avait dit l’ethnologue. Une espèce de langage magrittien qui vous rappelait sans cesse que le mot ne désigne pas la chose dite !  Ce que la doctoresse apprendrait plus tard c’est que cette inclination à la négation ne se limitait pas uniquement au langage. Il était aussi conventionnel dans les usages d’indiquer systématiquement quels étaient les mauvais chemins au voyageur perdu. Que l’on ne répondait qu’aux questions que l’on ne vous posait pas. Mais pour l’instant la doctoresse méditait sur la phrase du petit homme de Khan. « Je n’ai pas besoin de te dire que je ne désire pas ardemment ne pas avoir une liaison extraconjugale avec toi. »
Si l’on considérait, en plus, des deux négations et de la prétérition introductive le désir d’une relation extraconjugale qui sous-tend l’intention l’absence de mariage, cette déclaration contenait non pas trois mais quatre négations. De quoi bâtir un abîme ! Il parut évident au docteur Durentoofenbach que l’on ne découvrirait jamais le cogito cartésien dans ces contrées ! Car rien dans leur langage, mais vraiment rien alors, ne permettrai d’affirmer : « Je pense donc je suis. »
Mais cette pensée revancharde qui ne nuisait qu’à elle-même, fut interrompue par un chant.

Le peuple de Khan se rendait au tribunal.
Le bâtiment était très beau. Il ne ressemblait à rien de connu. Il aurait pu  plus ou moins suggérer la splendeur sacrée d’une église si la rotondité des formes n’en avait élimé la raideur architecturale. Les sculptures extérieures tout comme les peintures qui couvraient les murs de la salle principale ne représentaient pas toujours la réalité.
Le docteur apprit par la suite que les hommes de Khan ne prenaient parti ni pour l’abstrait ou le figuratif et que le fond ne correspondait que bien peu à la forme !

 L’art abstrait ne concernait que des sujets concrets tandis que l’art figuratif ne se nourrissait que de sujets abstraits. Ainsi les œuvres qui auraient pu apparaître de conception abstraite étaient en fait traitées avec les classiques techniques employées dans l’art figuratif tandis que les peintures dont la démarche semblait correspondre au froid système académique des peintres réalistes appartenaient à l’art conceptuel. Pour expliquer ce paradoxe on devait donc considérer que les sujets traités par les œuvres d’art étaient incompatibles avec le style pratiqué.
 En fait, on utilisait les procédés figuratifs, des images saisissantes de réalisme pour traiter des sujets abstraits comme la fuite du temps, les secrets du tigre, la tentation de consoler son prochain, et autres couchers de soleils… Des tableaux richement traités, des personnages éloquents évoluant dans des paysages très soignés tentaient de rendre l’essence de sujets trop spirituels.
Par contre on adoptait et on utilisait les monochromies, les vides conceptuels, les traits imprévisibles pour représenter des sujets farouchement concrets visant à rendre sur la toile le silence des carpes, l’haleine des condamnés à mort, le pichet de la laitière, l’inconfort d’une génuflexion, … Il en résultait évidemment un tableau aux allures minimalistes. Des peintures épurées de formes et de couleurs ! Car ici comme ailleurs on avait peu à dire sur ce genre de sujet!
D’ailleurs le thème était d’autant plus difficile à exécuter que la peine capitale n’était jamais mise en pratique chez le doux peuple de Khan.

Chapitre 4 : Le réveil


A travers les volets clos de sa chambre, des oiseaux piaillaient frénétiquement le bulletin météorologique ad hoc d’un dépliant touristique. 
Suivit le lapement brusque de quelques voix humaines, éclats de reconnaissance ponctués de joie plutôt sincère claquant comme des portières de voitures, des vrombissements discrets codant l'éloignement par un decrescendo mélancolique.
C'est une petite ville. Station balnéaire dans le sud-ouest. Saison morte.
 Dominant tout, ce bataillon ailé , claironnait victorieusement la mort rituelle de la nuit, décrétée par la rigoureuse ordonnance céleste, un hymne pour ce nouveau matin qui nous prouve encore une fois que nous traînons toujours le même passeport après chaque laissez-passer dans le rêve nocturne.
Julia ne partageait pas cet enthousiasme. C'est comme si elle devait approuver l'idée que nous vivons seulement par intermittence entre deux sommeils. Elle refusait de passer d'un monde à un autre, comme cela, sans transition. Ne sachant pas très bien encore qui elle voulait quitter ou suivre, coupée en deux entre le temps d'avant et celui d'après, entre l’ombre et la lumière.
 Depuis son enfance elle vouait une affection secrète à son ombre.
A peine sortie de son sommeil, aussi renseignée sur elle-même qu'un détective, fouillant les poches d'un corps gisant sur une plage pour trouver des indices d'identification. Récente naufragée sur la rive de sa conscience éveillée alors que surnagent encore les épaves de ses rêves elle tentait de sauvegarder le souvenir intact de ce qui dérivait si loin d'elle.
 Des chiffres qui séchaient sur un étendoir prés d’un slip sale. Le 3 qui restait moite sur le sèche-linge. Un remugle de psychanalyse lui souffla une association d’idées plus douteuse que l’état du slip. « Le blanchissement de l’argent sale ! » se contenta-t-elle d’expliquer, très lucide. « Voilà que je fais des rêves de maffieuse maintenant. Il est vrai que je me précipite pour vendre le maigre héritage laissé par mes parents ! »
Son oncle et sa tante lui avaient remis des documents divers appartenant à ses parents. Une collection hétéroclite d’œuvres de faussaires. Des cartes postales, des lettres manuscrites, une lettre d’amour sulfureuse de Jean Genet adressée à un évêque vraiment beaucoup plus âgé que lui, de louches échanges épistolaires entre Thomas Mann et un serial killer, des livrets plutôt inattendus d’Offenbach et quelques dessins, croquis, toiles faites de la main d’habiles imitateurs. Il y avait même des Faux de Faussaires très «connus », « reconnus » et très cotés.
Et elle était dans cette chambre «inconnue » pour vendre une partie de la collection à un vieux monsieur. Elle avait honte de vendre ce génial héritage mais c’était garder cela ou travailler, bâilla-t-elle ! Elle gardera Jean Genet, Thomas Mann et quelques peintures.
Julia méditait ainsi toujours dans son lit. Après quelques réflexions pessimistes faites sur la vie en général et la sienne en particulier en guise de prière matinale, elle se leva avec terreur, prête à endurer le destin le plus grotesque. Elle s'ébroua de ces vastes cauchemars pour dédicacer ses regards troublés au miroir luxueux qui triomphait béatement dans la misère ambiante de sa chambre. Une tête de cheval tranchée pourrissant dans un champ de blé revint brusquement à sa mémoire.

 Elle avait l'air de quelqu'un qui aurait pris des cours accélérés d'insomnie. Le cerne bleu soulignant l’œil hagard, un nid de ridules se lovant entre les sourcils, le cliché brouillé de quelqu'un qui avait dû être elle, la veille.
En plus elle avait terriblement faim.
Lassée et dépitée par la contemplation de son double dans le miroir somptueux, Julia détourna son regard pour détailler, sans sympathie le mobilier. Quelle erreur de louer un meublé, lieu d’exposition d’innombrables bibelots en porcelaine racolés dans une ivresse de supermarché. « On finit toujours par ressembler à son meublé » pronostiqua froidement Julia en connaisseuse. « Une régression inhérente à la théorie évolutionniste. Nos gestes et nos physionomies s'adaptent avec trop de complaisance à notre environnement. 
Ainsi, le strabisme qui s'installe progressivement dans le regard le plus clairvoyant afin de côtoyer quotidiennement une multitude d'objets toujours à proximité de la prunelle dans l'espace trop exigu qui leur sont réservé. Dans la personnalité la plus noble apparaît le phénotype du fourbe avec toute sa gestuelle sinueuse.
Slalomer, adopter une démarche hésitante, voûter son dos, comprimer son thorax, et tout cela pour se frayer sempiternellement un passage à la force du poignet, dans un univers familier surchargé d'objets hétéroclites » s’appliqua-t-elle à envisager son avenir.
Son écosystème actuel, qu'elle explorait avec un parti pris hostile évident, se composait d'une table à cinq pieds, héritage inquiétant d'un oncle unijambiste du propriétaire, d'un fauteuil inhospitalier arrogant et fleurissant le rot du bien-être sous ses formes alourdies et repues, de chaises en paille alignées comme pour un hommage servile rendu au fauteuil, d'une télévision aux dimensions phénoménales comme si elle avait pour vocation de rendre l'énorme grandeur nature.
Ce qui dégoûtait Julia n'était pas le mauvais goût qui s'installait en roi dans ce meublé minable mais l'anomalie dans le cerveau de son concepteur. Que l'on manque de goût, que l'on dépense son argent à enlaidir un espace soit ! Mais que par la suite l'on essaie de masquer ce laid par de l'encore plus laid voilà qui la déroutait totalement.  Sur les murs, on avait, semblait-il, tenté de cacher par des tableaux infects une tapisserie que personne n'oserait décrire. Pas même un romancier de seconde zone, pour amuser à peu de frais un lecteur qui voyage en troisième classe dans le monde de l'imaginaire.
 Julia n'écrit pas un roman et devra cohabiter avec ces murs là, où se superposaient deux catégories d'horreur.
Des papiers peints aux motifs surchargés démultipliant à l'infini une chasse à courre dans un bois abondamment fleuri. Motifs répétés jusqu'à l’écœurement,  sans que l'issue fatale, sous-tendue par le thème de la chasse, puisse soulager l'esprit dans l'émancipation tragique.
Tapisserie qui était couverte par nombre de petits tableaux aussi richement traités. Ils représentaient des paysages alpestres, des rus, des ruisselets, des ruisseaux, des mares, des étangs, des cours d'eau de moyenne importance, des fleuves, des mers, des océans, des poissons, des radeaux, des barques, des pédalos, des bateaux à moteurs, des navires, des cargos citernes, des naïades et des nymphes. Entre deux tableaux élus parmi la liste des cours d'eau évoqués par ordre de taille croissant, trônait un Christ.
 Un Christ qui avait l'air soit d'être mort, soit de bâiller éternellement malgré l'inconfort de sa position.

Mais ce qui la rendait encore plus étrangère et solitaire en ces lieux tenait aussi en la présence matérielle de trois cartons empilés et soigneusement ficelés que la précédente locataire avait, pour d'obscures raisons, négligé d'emporter elle-même.
Un commissionnaire devait les prendre les jours suivants. C'est le seul renseignement qu'elle avait pu soutirer de son logeur.
Ils étaient l'ennemi du moment. Une insulte à une naturelle curiosité qui réclamait à Julia de les ouvrir sur-le-champ et un défi à sa discrétion distinguée qui lui interdisait d'entrer sans frapper dans l'univers d'autrui. Elle résolut provisoirement le problème en infligeant un coup de pied aux trois ficelés.
Ils ne ripostèrent pas mais ne la laissèrent pas en paix. Elle leur accordait une pensée sur deux, l'autre étant déjà occupée par ses cauchemars. Elle retournait vivre dans sa chambre d’enfant où des équarrisseurs orthophonistes bavardaient savamment sur le silence des pierres tombales.
Une étrange armoire avait été ajouté depuis son absence. Chose curieuse elle était davantage recouverte de poussière et de toiles d’araignées que les autres objets présents dans la chambre. Le rêve lui insinua le paradoxe : s’il était le plus récent il ne pouvait être le plus poussiéreux. A son réveil elle comprit que cette armoire n’était qu’un cercueil redressé. Elle ne s’attarda pas sur l’explication suggérée par l'élévation du meuble.
La précédente locataire qu'elle n'avait jamais rencontrée, occupait dans sa tête plus de place que la raison seule eut voulu lui concéder. Cela provenait de ces colis et des quelques propos que le propriétaire confiât sur le caractère mystérieux de cette femme, pourtant connue par certains travaux scientifiques largement médiatisés.
Pour quelle mystérieuse raison une femme d'un tel monde avait-elle pu séjourner dans une chambre aussi minable ?  Pourquoi avait-elle négligé d'emporter ces colis ? Un oubli ? Non, l'empaquetage été trop soigné pour admettre une telle hypothèse. Un départ précipité ?
Mais au point d'oublier ces affaires ? Un enlèvement, paniqua un instant Julia.
Toute une présence larvée, enkystée à la manière d'un corps étranger .
Décidément, rien ne lui plaisait ici. Seule, la propreté des lieux, la rassurait pour tenter de rendre à cet espace vital menacé une forme d'anonymat aseptisant.
Comme elle ressentait un vague malaise, ne sachant pas très bien quoi faire, esquissant quelques gestes familiers inappropriés dans ce nouvel endroit qui n'avait pas l'air de vouloir l'adopter, elle se recoucha, vaincue, songeant pour se distraire de ce sentiment d'abandon, aux rêves qui avaient peuplé sa nuit.
Bien que ceux-ci eussent subi l'influence néfaste de cette chambre attristante, ils restaient tout de même sa seule propriété privée que nul ne pouvait enfreindre ni partager avec elle. Une porte ouverte vers un monde secret où jamais l'on ne s'étiole où jamais l'on ne meurt même lorsqu'on y périt, car les temps morts n'existent pas dans les rêves.
La mémoire de Julia tenta d'échapper à l'abject souvenir de visions terrifiantes telle cette dentition pourtant parfaite qui révélait dans un doux sourire une moisissure verdâtre accrochée à une canine.

Julia évacua cet égout de la nuit pour pencher son tendre intérêt vers le dernier-né de son sommeil. Si le marchand de sable n'emprunta pas dans la décoration outrancière de la chambre la substance même de son rêve il en exporta beaucoup de matière pour fabriquer un produit au métissage incertain.
Julia se promenait dans un vaste jardin public morne et triste visité par des couples, silencieux, armés de fusils de chasse comme les petits bonshommes de l'immonde tapisserie. Alors qu'elle les interrogeait sur leur destination, une voix unique lui parvint de ces bouches à jamais closes. Ils se rendaient à un spectacle pour élire une reine de beauté et exterminer la perdante.
Devant ces amoureux étrangement cadencés, les postulantes au titre apparurent : une splendide femme nue et la lune, pleine et ronde ce soir là.
La femme, aux courbes si harmonieuses et parfaites, se dirigeait d'un pas souple et léger vers un petit bassin.
La chambre de Julia était envahie par une cataracte de représentations picturales de l'élément liquide, il n'est guère étonnant que celui-ci déverse son influence dans le sommeil de la rêveuse.
L'eau devenait même la clé du mystère et Julia comprit dans son rêve la ruse de cette délicieuse femme ainsi que son sourire triomphant. L'élément majeur qui aurait pu désavantager cette humaine beauté contre la majesté lunaire, en dépit de sa perfection plastique, résidait dans son accessibilité.
Donc, ce que la femme offrait dans cette étrange compétition, ne devait pas être la grâce immédiate de son corps mais celle de son double, de son image sublimée par le reflet de l'eau, son narcissique portrait.
Le miroitement de la lune et de la beauté diaphane de la dame, tous deux comparants leurs immatérielles splendeurs, scintillaient surnaturellement comme si elles n'étaient plus que les figures de songe englouties dans la légende des eaux dormantes.
Un vent troubla l'eau du bassin. La jolie figure de la femme, sous les remous affaiblis de l'eau, s'en est allée, pour se perdre un instant dans les terribles desseins de l'onde.
Un souffle plus démoniaque encore mêla jusqu'à confondre les reflets des deux grandes rivales.
Par le jeu cruel du vent et de l'eau, un vague œil bleu et quelques dents échappées du sourire de la femme glissèrent hors de son visage pour se déposer sur le reflet de la lune.
De ces deux beautés confondues naquit ce monstre répugnant et informe, un cyclope mortuaire, la vision d'un œil pestiféré. Les couples détalèrent en silence et Julia se retrouva seule, longeant nonchalamment ce bassin que de pauvres poissons rouges contournaient inlassablement aussi affairés à leur tâche que les aiguilles à parcourir le cadran d'une horloge.
 Cependant un poisson déplut immédiatement à Julia. Il se distinguait des autres par son allure infatuée. Il avait une tête jaune avec des yeux en amande et  portait de surcroît de très grandes moustaches. Arrogant, il tenta mille cabrioles pour épater Julia. Comme elle négligeait de lui prêter l'attention qu'il escomptait attirer par ses jongleries il se mit à ouvrir un livre. Intriguée mais soucieuse de ne pas laisser transparaître la curiosité qu'il lui inspirait, Julia coula un regard furtif vers l'ouvrage qui captivait l'habitant des eaux. Il ne s'agissait pas, à proprement parlé, d'un livre comme elle l'avait crû, mais d'un empilement de clichés pulmonaires datés et personnalisés. Elle put même voir, alors que le poisson tournait les feuillets avec une désinvolture qui l'indignait, une radiographie de ses poumons à l'âge de cinq ans. Voilà qu'un poisson versé dans des études anthropologiques aborde l'humain de façon aussi dérisoire et insultante pour notre espèce ! Julia ne sut pourtant pas s'il fallait considérer cet acte comme une impertinence ou la démonstration de l'incapacité pour un poisson d'aborder l'essentiel. Comme s'il répondait aux pensées de Julia, ce poisson "chinois" ouvrit grand sa gueule rouge et dentée où elle put découvrir une langue rugueuse recouverte elle-même de petites dents pointues comme celles des mâchoires. De cette large gueule béante sortirent d'étranges propos : « Je suis l'envoyé du Poisson-Dieu dont les belles écailles défroqueront les anges de leurs ailes.
Silence. Puis, l'animal rugit: Oui votre Dieu sera vaincu par le Poisson-Dieu et mon humaine parole est la preuve invertébrée de son existence. Le poisson à la belle concupiscence, au flamboyant désir sera l'élu inconditionnel du réflexe divin. »
Julia, amusée de la mauvaise maîtrise du langage humain que le poisson employait pourtant avec une fougue hargneuse ne l'écoutait plus que d'une oreille distraite. Afin d’abréger sa misérable vie, perdue entre des clichés pulmonaires et une mystique bulleuse, elle l'arracha de l'eau pour le manger tout cru. C'est ainsi qu'elle s'était éveillée, une plume échappée de l'oreiller entre ses dents.
La multitude de petits chasseurs à l'affût sur les murs, reprirent prestement, ni vu ni connu, les fusils empruntés par les couples amoureux de son rêve. Souriant à l'évocation de ce songe, Julia dirigea son regard vers le Christ qui devait toujours bâiller, cloué comme un papillon, embarrassé de ce dernier instant que chaque reproduction tentait d'exalter.
 Elle remarqua la maladresse de celle-ci qui donnait un air "chinois" au Christ en voulant étirer l'expression de ses yeux. Elle ne s'égaya que peu de temps car ses pensées prirent une tournure plus analytique. Ses nerfs éveillés par tant de curiosités ne lui laissèrent plus de répit. Elle s'interrogeait avec plus d'insistance sur la personne qui avait vécu ici avant son arrivée.
 Pourquoi avoir laissé ces cartons ? La concernaient-ils ? Julia ne savait que très peu de chose sur la femme qui l'avait précédée. Sa célébrité devenait même une inconnue supplémentaire. Le propriétaire avait précisé qu'elle s'était engagée dans des études paléontologiques assez curieuses. "Etudes qui correspondaient à  mes propres recherches" avait-il évasivement répondu alors qu'elle le pressait de questions sur les cartons soigneusement emballés.

Des fragments de squelette, des témoins du passé, des documents dont la valeur ne pouvait être appréciée par le profane, devaient contribuer à la reconstitution d'un fossile non encore inventorié.
Un autre carton contenait des ouvrages scientifiques et des notes personnelles du docteur Durentooffenbach. Tel était le nom biscornu de cette paléontologiste. Docteur estimé auprès de ses collègues, elle s'était peu à peu retirée de ce cercle de savants où elle avait su briller avec talent pour œuvrer seule depuis plusieurs années sur un sujet dont la nature apparaissait suspecte à tout esprit cartésien. D'autant plus que la nature de ces recherches, qui avaient provoqué un fort engouement médiatique, portait sur les faussaires.
 Elle avait pu reconstituer avec brio l'histoire d'une frauduleuse affaire de tricherie paléontologique. Un nouvel objet de spéculation intellectuelle l'avait déconsidérée auprès des autres chercheurs mais ce fait ne lui avait causé aucune amertume puisque elle-même éprouvait le besoin grandissant d'une solitude douce au penseur et cruelle au mondain.

Voilà la teneur du discours du propriétaire et c'est avec le plus grand respect qu'il livra à Julia le titre de l'ouvrage du docteur en paléontologie : ANATOMIE COMPAREE DES OISEAUX ET DES ANGES.

Chapitre 5 : Les lois de l’amour


Comment elle se retrouva nue dans les bras de ce petit homme triste dans cette contrée lointaine, elle ne saurait se l’expliquer. Pas plus qu’elle ne pouvait s’expliquer ses allées-venues répétées entre le tribunal et le lit de l’homme de Khan, elle ne réussissait à se souvenir des trajets qui menaient d’un endroit à un autre.
Au tribunal, elle avait du remplacer au pied levé un membre du jury dans une affaire curieuse où l’on reprochait à un homme de faire un usage géométrique abusif de son corps. On se retrouva, Dieu sait comment, sur le lieu du délit où l’homme en question se servait de ses jambes comme d’un compas géant.  Le pied droit planté dans la terre il traçait sur le sol des cercles de plus en plus frénétiques du bout du pied de sa jambe gauche.
Cela apparut comme une grave violation des lois.
Puis elle se retrouva, aussi soudainement qu’inexplicablement, dans le lit de son amant sans avoir l’impression de s’être déplacée dans l’espace.
Il était tendre et l’étreinte fut endiablée.
A peine remise de ses émois, la voilà de nouveau au tribunal en qualité de témoin. Et elle permuta de lieux de façon tout aussi extraordinaire, en un temps éclair, sans bouger le petit doigt !
L’affaire de l’homme-compas s’avérait plus complexe que prévue. Le code pénal de la chair qui devait défendre la chair contre les abus cérébraux condamnait tout usage géométrique du corps (Code civil : article 999).
Chez les Khans on pensait que le corps enfermé dans ses plaies, anomalies, humeurs ou fiels devenait source vive de création.
Seules les pratiques physiques exercées dans l’art de la finesse étaient tolérées. « Les diverses crises de la chair qui modifient de façon significative le métabolisme général, les élans vitaux ainsi que l’abondance de sensations extrêmes, engendreraient un branle-bas magique de la substance inerte qui végète sans emploi dans le corps. Ces transmutations du sensible créeraient un état paroxysmique de la conscience profonde du moi en déclenchant la perception de l’infini. » déclama l’avocat général.
On comprend que d’après une semblable conception de la vie, les petits malins qui faisaient un vil usage métrique de leur corps était sévèrement châtié !
Elle intervint fréquemment dans ce procès en tant qu'expert scientifique chargé de réaliser une appréciation psychologique de l'accusé. La question à trancher, dans cette affaire, était de savoir si l’incarnation de la géométrie dans le corps avait causé la dégradation spirituelle de l’accusé ou si une déviance psychologique pouvait mener à une modification géométrique corporelle.
 Elle conclut intérieurement à la folie de déclarer sain d'esprit un tribunal penché dans de telles études mais se contenta de répondre que l’homme est devenu l’être le plus intelligent parce qu’il possédait des mains.
A la barre des témoins on posa au docteur Durentooffenbach  une question où il y avait tellement de formes négatives qu’elle ne comprit rien. A tout hasard elle répondit « oui. »
On déclara l’interruption de séance.
Puis, elle assista à une curieuse affaire qui traitait d’une difficulté d’application exceptionnelle des règles afférentes aux inhumations.
Un vieil homme accompagné de son étrange compagne comparut.
Sa vielle femme était attachée, rivée dans une immobilité de statue à cause de multiples maladies qui semblaient imposer à son corps une  raideur toute aristocratique.
Sa boite crânienne s’était épaissie de divers cartilages, ses pieds semblaient soudées, tout son corps paraissait emmuré dans une carapace osseuse externe surajoutée à l’ossature première. Comme s’il se fut agi là d’une créature bénéficiant d’une double appartenance aux deux sous-embranchements du règne animal que sont les vertébrés et invertébrés.
Elle était aveugle et ce point-là fut longuement expliqué. Comme dans l’affaire de l’homme-compas, on ne fut pas clément pour la pauvre femme. On décrivit la cécité de cette femme comme un « délit de l’œil » !
 Finalement le vieux monsieur n’échappa pas à la règle générale, et, remarquant les stigmates d’une mort prochaine chez sa compagne, il déclara :
 « On ne va tout de même pas l’enterrer debout ! »
On reconnut que la posture verticale de la femme se prêtait mal à une inhumation horizontale habituelle.
Après avis du tribunal on  pu enfin prendre une  mesure  afin de surmonter cette difficulté (art. AR. 224443-43 du Code général des inhumations). Le code pratique concernant les personnes disposant d’un droit à l’inhumation sur l’île de Khan fut ainsi modifié : on enterrerait comme l’on avait vécu, debout ou couché.
Une foule d’experts tenta aussi d’expliquer les raisons de sa cécité :
La vieille femme aurait désobéit à la nature, à son patrimoine génétique, à ses ancêtres. En ayant porté son regard vers des plaines , des mondes magnifiques, les ocres de Van Gogh ….elle s’était condamnée à la cécité.
Finalement il fallait comprendre sa cécité non comme une infirmité de la chair mais une conséquence logique de cette vision des mondes supérieurs de l’esprit et de sa conscience. Si cette femme s’en était tenue à contempler la boue et les paysages triviaux auxquels ses gènes et son patrimoine culturel la prédisposaient, elle ne serait pas aveugle.
L’aveuglement est pour tous mais celui qui connaît la lumière est conscient de la lumière qu’il ne voit plus ! Tandis que celui qui a toujours le regard tourné vers la « boue des ténèbres » est aveugle sans le savoir ! C’est un ignorant qui s’ignore puisqu’il vit dans la nuit de la conscience .
Que cette vieille femme sait sa « nuit » tout comme elle sait sa « lumière » est une punition .
Qu’elle ne se plie pas, qu’elle reste droite malgré les injures, les calomnies, les violences de son entourage qui se prétend proche est aussi un châtiment qu’elle doit endurer !  conclut le juge .
« Et sans vouloir ne pas être franc, JE NE VEUX PLUS LA VOIR et elle ne peut plus me voir ! » assura son mari.
Quand une fois de plus elle se retrouva dans la chambre de l’homme de Khan qui lui avait fait l’amour, elle le retrouva suppliant à ses pieds comme s’il s’adressait à une déesse ou plutôt une magicienne.
Elle comprit très mal ce que l’homme lui demandait. De le délivrer de la prison où elle le retenait prisonnier voilà plus d’un an ! Il était aussi question de porcs.
Il finit par lui avouer qu’il se languissait de sa femme, Pénélope !
Puis elle se retrouva sous la tente médicale où elle vit un animal d’aspect saisissant, un hybride entre la panthère le tigre et le jaguar .. l’essence même du félin !
Il était beau mais semblait effrayé.
Survint une infirmière qui sermonnait les médecins.
«  Mais c’est terrible  cet acharnement sur cet animal ! Il souffre atrocement ! Malgré les milliers de radiographies que vous avez effectuées sur lui pour reconstituer os après os son corps entièrement détruit vous ne parviendrez jamais à rétablir les tensions exactes des tendons sur la jonction des os ! Une simple erreur de tension et cet animal est condamné à une souffrance inouïe.  »
Elle avait raison . On ne pouvait reconstituer un corps entièrement détruit, ravagé.
Quelques instants plus tard elle se retrouva de nouveau auprès de l’homme . Elle affirma :
« Il nous faut trouver un trésor ! »
Il accepta gentiment cette proposition.
Le docteur eut une idée lumineuse pour trouver un trésor sans voler personne : pénétrer dans les sous-sols ou le vaste grenier d’un musée où s’entassaient des œuvres oubliées, à l’abandon, et dont personne ne tirait profit.
Elle réussit par ruse à déclencher l’ouverture d’un sous-sol de musée ( en manœuvrant habilement un mécanisme de fermeture. )
Elle se retrouva alors dans une salle assez belle et chercha à dérober un objet, un seul, celui qui ne nuirait pas  à l’harmonie de l’ensemble, dans cette salle assez bien organisée pour une cave. Elle perdit soudain son compagnon.
Mais elle aperçut des jambes de femmes dans une pièce adjacente et se cacha.
De sa cachette elle pouvait voir une salle envahie d’escaliers.
Comme le Boléro de Ravel, où un instrument vient progressivement se surajouter à un autre, puis un troisième… et ainsi de suite elle vit un nombre infini de gens monter et descendre à un rythme infernal alors qu’eux ne la voyaient pas.
Trouvant cet univers particulièrement onirique elle regretta que de son amoureux d’un jour ne puisse bénéficier de ce spectacle surréaliste.
Elle monta à son tour, et, au premier étage, elle rencontra deux messieurs œuvrant à la restauration de deux vases.
Ils lui assurèrent qu’il s’agissait de faux, de contrefaçons sans valeur aucune et lui offrirent aimablement les copies d ‘un vase de Mésopotamie et d’un vase cloisonné de l’époque de Ming . Des reproductions sans valeur.
Aussitôt donnés les hommes prirent une autre expression et l’accusèrent  d’avoir dérobé des vases d’une valeur inestimable. A ce moment intervint le juge qui demanda à ce qu’on lui cède les magnifiques vases.
A sa surprise, un des deux hommes frappa le vase avec une hache en hurlant :
« Ainsi as-tu fait au vase à Soissons ! »

Chapitre 6 : Le sauvetage.

    Oui, la petite était sauvée. Mais son frère et sa belle-sœur étaient morts.
La réalité se montra à Georges Valois d'un seul bloc, sans ménagement. L'homme tonna sa honte, son remords. Si ses dernières visites avaient été moins lourdes de menaces et de reproches ! Si sa bouche n'avait pas écumé quelques grossièretés, ces souffre-douleur des autres mots, ces cache-misère de notre impuissance ! Si ses énormes poings étaient restés crispés dans sa poche !
Si ceci si cela ! Peut-être que son frère ne lui aurait-il pas défendu l’accès de son cœur en lui fermant définitivement celui de son logis.
Jeanne Valois était une femme douce et maternelle. Elle sourit, bénissant de quelques sanglots les flagellations de cette conscience abattue. Comment n'aurait-il pas rugi sa peur, son amour pour la petite ?
Pour une femme, un enfant est un petit être infiniment doux et fragile.
Alors pour un homme tel que Valois dont la vie avait la simplicité logique d’un énoncé de problème d’algèbre dans les manuels scolaires des éditions Nathan, qu’est ce qu’une petite fille ? Répondons mathématiquement à cette question. Pour un homme tel que Valois  dépassant d'une tête tous les costauds de ce monde,  dévorant en trois bouchées un steak de 300 g, aspirant à lui seul l'oxygène d'une pièce à chaque bâillement, ayant soulevé 686.400 tonnes de graines en 15 ans de travail, avait-il calculé un jour avec ses camarades,  pour un tel homme tout en force et en bonté une petite fille c'était... c'était une chape de plomb qui abattait ses muscles, une bourrasque d'amour qui enflait sa poitrine, une inondation de lait qui déversait sa tendresse dans ses tempétueuses veines, lui expliqua sa femme.
Sa petite nièce était ce qu'il adorait le plus au monde avec son fils et sa femme. C'était pour eux qu'il se levait tous les jours à 5 heures du matin, travaillant dur sans rechigner, évoluant dans sa carrière. Il leur donnait toute sa force, leur livrait toute cette énergie de bon cœur, comme il avait voulu la déposer au pied de son frère si fragile, de sa femme et de leur petite fille.
Mais ceux-là ne savaient pas recevoir simplement un tel cadeau. Il y avait beaucoup d'ombres dans leurs têtes. Par contre, la petite l'adorait comme un dieu. Elle se jetait dans ses bras avec une confiance si pure qu'il en devenait fou de paternelle tendresse.
Les colosses ont rarement eu l'occasion de se trouver des ennemis.
Ils n'apprennent pas à se battre ou se défendre pour vivre et sont généralement doux et paisibles. Mais quand un homme de cette envergure se met en colère les actes dépassent souvent la pensée. La violence des coups et blessures qu’ils infligent malgré eux témoignent davantage de la débilité physique de leur adversaire que de leur intention de meurtrir. Mais comme les autres fois le coup était parti, voilà tout ! et la mâchoire ? Elle n’aurait pas du se trouver devant son poing.
Cependant cette force herculéenne qui avait tant desservi le père Valois permettrait peut-être à son fils Paul Valois de sauver Julia.
Quand la rupture entre les frères Valois eut lieu Paul n'était qu'un garçonnet de 12 ans, un garçon particulièrement robuste et en bonne santé mais un enfant.  A peine un an plus tard, la loi génétique du père œuvra efficacement dans le corps du fils. Et l'évolution remarquable de sa physionomie l’avait transformé en une caricature de lutteur qui ravissait tant son père en le rendant bientôt méconnaissable à tous.
Le jeune homme ne perdit pas son temps à écrire des poèmes pleins de douleurs ou de désirs exacerbés. Il avait été très bien élevé aussi. Non !
Un garçon comme celui-là n'approchait pas la vie en boitant, n’épanchait pas ses chagrins en secret. Il tonitruait, tempêtait, gueulait, vociférait ses peines. Il se considérait comme un chevalier servant qui devait voler au secours des faibles.
Car tout comme ses parents, Paul adorait sa cousine Julia. Il la tenait pour sa jeune sœur qu'une stupide injustice avait fait naître dans un autre foyer que le sien.
Le père Valois se languissait ainsi que le reste de la famille de l'absence de Julia qu’il tenait pour sa fille. Pour divertir son chagrin il regardait son fils, son miroir, sa fierté, la viande de sa viande, le biceps de son biceps, grandir dans la démesure de la puissance.
Puis il se mit à le considérer avec un air de plus en plus songeur. Il n'était point sot et finit par comprendre que si lui ne pouvait plus rien pour Julia, son fils lui, possédait la carrure, le courage et la ruse nécessaires pour lui ramener son autre enfant à la maison.
Voilà, il entrerait dans la secte, enlèverait Julia et la ramènerait à la maison ni vu ni connu.
Le "petit" trouverait d'ailleurs là une saine occasion de se frotter un peu avec la vie et matière à employer sa force. Et qui plus est, avec son bon tempérament, il obéirait à son père avec joie, même si les circonstances devaient l'obliger à faire preuve d'un peu de rudesse.
Quel jeune homme n'eut-il pas été fier de se voir confier une si belle mission ?
Il sourit finement pendant quelques jours à cette aimable idée ne voyant pas l'ébahissement de son entourage à qui il ne parlait plus. Il avait quelques bonnes relations et put ainsi obtenir des faux papiers pour son fils et le reste de la famille.
Puis un jour le père parla. Curieusement sa Jeanne Valois n'émit aucune objection à ce que son fils affronte de chimériques dangers que se plaisent à envisager toutes les femmes du monde surtout quand elles sont mères. Valois s'enorgueillit d'abord de ce que deux mâles de leur espèce surent la convaincre de leurs desseins belliqueux sans faire les frais d'une longue discussion. Non que cet homme fut moins habile qu'un autre à disserter mais il était assez sage pour comprendre qu'entre deux interlocuteurs l'éloquence persuadait davantage que l'exactitude des démonstrations.
Et ce qu'il redoutait le plus au monde c'était bien les discours, surtout avec les femmes ! Si l'on ne parvenait pas à faire entendre raison à un homme on pouvait toujours lui taper dessus, mais avec une femme c'était une autre paire de manches, et les armes étaient loin d'être les mêmes.
 Heureusement son épouse n'utilisait qu'en de rares occasions ce rapport de force inégal entre les sexes. Si elle ne discuta pas ce jour là, ce n'était pas dans le but louable d'épargner le front de bataille à son fils ou pour protéger son mari d'une vaine discussion mais simplement parce que la même idée avait mûri dans son esprit.
C'est elle qui les convainquit qu'il n'était pas nécessaire d'assommer une bonne douzaine de fanatiques de la secte Saint François d’Assise pour arriver au but. Il n'y aurait ni castagnes ni rapt. Paul entrerait et sortirait le plus tranquillement du monde de la secte en qualité d'adepte s'il ne se laissait pas aller à son penchant congénital à la colère.
Maintenant le plan était sûr.
Ainsi, pendant quelques mois Paul fréquenta assidûment tous les lieux abondamment approvisionnés en animaux. Ainsi on put voir dans les jardins publics un colosse assommant ponctuellement des pigeons scrofuleux par des projections de quignons de pains ou des rafales de graines. Il dut déverser en quelques mois autant de tonnes de graines que son père en avait transporté en 15 ans de labeur, recevant en contrepartie des quintaux de fientes méphitiques, les pigeons appartenant à  la seule espèce animale qui chie plus qu'elle ne consomme.
Puis il adhéra à toutes sortes d'associations dévouées aux animaux dont les adhérents, aussi actifs qu'un anus de pigeon, propagandaient 7 jours sur 7.
Paul parut toujours un peu suspect aux défenseurs des bêtes. Cela devait provenir du fait qu'il était le seul membre actif à ne pas posséder le faciès de l'animal dont on jugeait l'existence bafouée.
 Pourtant il s'engagea partout, de la SPA  à  l'OSR (organisation de la défense des rats) en passant par le féroce groupuscule des Amis des Pigeons. Quand il n'était pas occupé à défendre avec véhémence les animaux au sein de ces organisations, il ne négligeait aucune occasion de se montrer adorateur acharné des bêtes.
Cette bonne action une fois accomplie, il allait verser des larmes auprès des animaux enfermés dans nos tristes zoos en tenant des propos courroucés à l'endroit des visiteurs de ces misérables prisonniers.
A un moment les Valois crurent que toute leur entreprise était fichue en l'air. La colère du jeune homme envers ces ignominieux détenteurs de bêtes n'étant pas feinte, il ne put se défendre d'en estourbir un qui lui intimait l'ordre de se taire.
Mais ce fait malheureux lui valut l’intérêt de la presse à tel point qu'un article de journal parut sur un étrange jeune homme nommé Paul Lesgourgues défendant avec une fervente passion les droits des animaux.
Trois jours plus tard deux affidés de la secte Saint François d’Assise tentaient de le gagner à leur cause. Paul joua très bien le jeu, modulant des réticences bredouillantes à un enthousiasme grandissant jusqu'à devenir immodéré pour la secte.
Quand le grand jour arriva, ce jour que les Valois attendaient avec piété, le jour sacro-saint où Paul devint membre permanent de la secte et admis à vivre en son temple, ce jour-là Paul oublia son vêtement sacré.


Chapitre 7 : Testament spirituel de Louis Valois

à sa fille Julia (1)

Lucien jura fidélité et loyauté à son ami de la secte Saint François d’Assise. Ainsi si Louis Valois venait à mourir sans pouvoir mettre en ordre ses affaires privées l’adolescent devait remettre le testament spirituel de son ami Louis Valois à sa fille quand elle atteindra l’âge de 20 ans (si possible). Le garçon s'engagea solennellement à satisfaire cette mission si la mort devait frapper plus vite que prévu et il s’empressa de mettre à l’abri les quelques feuillets du crû du père Valois

"Je suis malade ... encore plus malade quand je suis en vacances. Phobique. J'ai la phobie de tout. De l'infiniment grand à l'infiniment petit il n'est rien qui m'apaise. J'ai la phobie des rues, des gens, des trains, des vaches qui regardent passer les trains. Ils ont tous des maladies connues ou reconnues. Des maladies qui se nomment, se diagnostiquent, qui expriment par le dehors le dedans. Des maladies dont on peut même  parler aux autres sans paraître indécent et qui peuvent à l'occasion faire de bons sujets de conversation lorsqu'il n'y a plus rien à dire ou que l’on ne peut plus se plaindre de la pluie.
Plus de perspective de naissances à espérer. Ni d'achat d'une villa mitoyenne à Sainte Marie de Gosse pour augmenter son capital d'espérance vie. Notre maladie est notre façon de ne plus aimer la vie. De la quitter aussi. Ma maladie a moi fait froncer le sourcil du médecin, transforme la bouche du psychiatre en cul de poule. Pauvre bête !
 Tu revenais de l’école. Je sais lire! La fierté de ta voix remplissant ton petit visage sans angles morts et tu t’asseyais sur mes genoux. De toute façon mon corps avait été réformé en fauteuil par les services médicaux. Marie et Julien jouent au ballon. Ballon ON.
Et tu l’écrivais sur ton cahier. Là c’était déjà plus drôle.
Julien et Marie jouient au jardin.
Le papa et la maman de Julien jouient au jardin.
A chaque ligne le grand trait rouge de l’institutrice censurant les « i ».
Ils ont un chat Léon, Léon : ON et un poisson, Poisson : ON. Au cas où les enfants ne comprendraient pas! J’espérais vaguement pour ma fille que le chat boufferait le poisson mais non ! Non, ON. Quel con ! Con, ON ! La saloperie de chat regarde la saloperie de poisson. Saloperie d’école ! Et si on regardait un Tex Avery fifille. Non je veux lire. Evidemment Marie et Julien ont un père, toujours heureux, jamais malade.
 Et toi papa qu’est ce que tu lis ?
Je ne peux pas me soustraire à une horrible angoisse. J’ai tout essayé. User de toute ma volonté, durcir mon regard, renoncer à la souffrance. Ne plus avoir peur de rien, penser à quelqu'un que l’on n’aime pas et s'imaginer que l'on est cette personne pour ne plus avoir peur de mourir.
Oui voilà : jouer un rôle pour éviter d'être soi, étrangler sa conscience, ne plus s'aimer. Ce n'est pas possible ! De toute façon ce n'est pas soi que l'on aime ! C'est ce qu'on aurait pu être si on avait eu un peu plus de chance ou de courage. Un père qui aimerait Marie et Julien par exemple. Mieux : un père comme celui de Marie et Julien. Qui aurait un point d’interrogation à la place des yeux, surmontés d’un accent circonflexe. Qui aurait une bouche en croissant de lune dans une face de pleine lune. Qui irait au match de foot. Qui achèterait une voiture pour promener ses marmots. Qui achèterait des bonbons. Qui achèterait achèterait... Qui aimerait que le ministère de l’éducation collectivise la vie privée de sa fille 6 heures par jours. Un père qui…Qui..QI.
Un père qui ignorerait tout du bruit et de la fureur, de Lewis Carrol, de Lobo-Antunes, de Barbara Pym, d’Adolfo Bioy Casares de Thomas Man et de Virginia Woolf.
Aujourd’hui c’est dimanche Le Père emmène Julien et Marie au cinéma. Julien dit : Youpi ! et Marie rit tout le temps.
Et toi papa qu’est ce que tu lis ?
Ceci est un médicament !
Ne pas dépasser la date limite d’utilisation figurant sur le conditionnement extérieur.
Voilà ce qu’il lit papa.
Maintenant.

Je me dis qu'il faut changer ma vie, lui donner un sens. Faire quelque chose. Mais insidieusement une question m'étripe : A quoi bon ? A quoi bon, quand on songe à la taille de l’univers, à l’ère secondaire rempli de dinosaures. A ce que nous devons faire des cendres de nos proches une fois incinérés ? Les éparpiller au gré du vent ou maintenir collectivement les résidus du défunt dans une urne ? Ca a l’air drôle dit comme ça !
C’est pourtant des questions que l’on se pose en vrai, dans la vraie vie, quand on tient sa tante, enfin ce qu’il en reste, dans une boite ! Voilà la question qui détruit. La question qui détrousse l'âme de son salut, la question qui fait pendre les bras, qui repousse la vie du bout du pied, qui nous surprend en plein délit de naïveté. Quoi donc ? Comment ai-je pu songer un seul instant pouvoir me débarrasser de mes subtiles angoisses existentielles, de mes singularités de névrosé par un simple acte de volonté ?
Une philosophie stoïque et simpliste que me suggère mon paléolithique frère Georges en rimant : "quand t'as trop de problèmes fait une course de 20 km, le corps au boulot est le seul remède contre le poison du cerveau !"
Réveiller le dinosaure qui sommeille en nous. Rembobiner le film de l’évolution, ne plus penser, courir avec une peau d’ours sur le corps et renifler une femelle dans une grotte. Ce même abruti de frère qui m’invitait à négliger l’organe de l’entendement pour fortifier mes muscles ne comprit jamais mon entrée dans la secte. Et puis comment un footing pourrait-il balayer les effroyables inquiétudes qui raisonnent dans ma tête comme le vide dans une tombe ? Il faut dire que dans cette maudite famille des Valois je suis le seul à être si faible. Il ne faut plus les écouter, surtout celui-là :  cet Abel joufflu, qui mourra d'un excès de bonne santé. Il faut faire ce que je veux, mais justement je ne peux rien et ne fais rien, mais alors strictement rien.
Bon alors procédons logiquement : Comment j'arrive à conclure mes journées alourdies d'inactivités ? Je regarde passer le temps. Voilà, mon existence se résume à ça : laisser passer le temps filer sans l'once d'un projet. Il fallait m'en accommoder le mieux possible, organiser ma terrifiante vie de névrosé autour de cet ersatz d'activité. Réfléchir calmement, selon ma logique qui échappait à tous, sans me soucier de l'ironie des bien-portants, de mon rabelaisien de frère bouffant la vie à grands coups de canine. Puisque ma vie n'était plus qu'une attente, une longue attente, non pas de quelque chose, mais plutôt l’ajournement d'une attente, d'une éventuelle résurrection, il fallait rendre cette attente plus humaine, plus rythmée.
J'ai trouvé : Le jour j'attendrais la nuit, la nuit j'attendrais le jour.
 Ô ! Merveille de l'intelligence humaine qui se surmène pour trouver une solution dans les cas les plus désespérés. Peut-être qu'à partir de ce nouveau rythme bradycardique, cette ébauche d'existence structurée par les astres, je parviendrais à supporter la vie.
 C’est les vacances. Marie et Julien font du bateau O avec leur père. Il fait beau O. J’ai pas de bateau moi et en plus il fait un temps de merde. Et toi qu’est ce que tu lis papa ?

ATTENTION !
Effets non souhaités et gênants.
Mises en garde.
Précautions d’emploi.
Voilà ce qu’il lit maintenant ton père.
 A devenir à peu prés comme tout le monde. Oui, mais cet "à peu prés" est justement un commencement d'abîme. Je ne serais jamais comme les autres. Pourtant je me suis mariée non pour suivre les injonctions de mon impitoyable frère, pour m’insérer dans le moule de la normalité mais parce que mon double féminin existait. Ta mère.
ATTENTION ! Ce médicament ne doit pas être utilisé dans les cas suivants :
 Et le sempiternel défilé de mode pharmaceutique, la procession des prostatiques, des cardiaques, des insuffisants rénaux, des allaitantes, des pré-pubertaires, des nourrissons, des sujets âgés, des pré-médicalisés, des engrossés, des migraineux, des allergiques, des prédisposés aux maladies psychiatriques. Hein ? Ne me dites pas que je n’appartiens pas au moins à une de ses catégories de défaillants ? A mon avis j’appartiens à toutes.
Vous êtes déjà malade ! Vous essayer de guérir et voilà qu’on essaie de vous assassiner en vous inoculant d’autres pathologies.

C'est au moment le plus terrible de ma trentième année que j'ai rencontré un être paradoxalement intéressant pour moi. J'étais parvenu à un degré d’écœurement épouvantable. Tout m’écœurait. Le beau comme le laid. L’aquarelle au dessus de la télé qui vous rappelle qu’il existe d’autres perspectives que votre fenêtre avec vue sur voisin, un cancrelat qui vous observe, l’ennemi limitrophe. Le voisin : l’adversaire du pauvre ! Une gentille peinture vous rappelant qu’il existe un autre point de vue que le liseré de ciel s'élançant au dessus de l’appartement de votre voisin, identique et parfaitement symétrique au vôtre dans la tour d’en face.
Signalez à votre médecin ou à votre pharmacien tout effet non souhaité ou gênant qui ne serait pas mentionné dans cette notice.
? ? ? ! ! !
A part la peste bubonique qu’est ce qui n’a pas été mentionné dans ce musée de l’horreur ! Rien qu’en lisant ça on risque de crever.  La lecture d’une notice de médicament peut occasionner des troubles graves chez certains sujets ! Et je restais là, assis, lisant et relisant cette littérature inspirée d’auteurs anonymes qui dilapidaient leurs géniaux augures dans des boites de médicaments. Dans un style clair, épuré. Pas une note en trop, pas une en moins. Du Mozart.
Le gouffre de l’angoisse qui s’ouvre sous vos pantoufles à chaque ligne. Comment lire autre chose après cela ? Cet effondrement du mastodonte shakespearien par une simple question : Toubib or not Toubib ?
- Chéri prend ton cachet sinon tu vas renifler toute la nuit.
- Borgia va !
 Il y avait ce que j'aurais voulu aimer et ce que je n'aimais pas. Et puis tout a basculé, tout est devenu étranger, stupide morose, implacable, abject.
Mozart insupportable malgré sa beauté. Mais ce n'est pas une musique sur laquelle on s'épanche. S'épancher, une abjection de plus. C'est bien cela que nous faisons lorsque nous croyons aimer.
Cette chose répugnante : l'épanchement. On s'approprie des choses prétendument aimées : une musique, une femme, un livre, un animal et on se répand dessus. Evidemment, m'étais-je dit, une œuvre d'art n'appartient à personne en particulier. Un cerveau qui répand sa sève - même la plus noble- n'est qu'un cerveau donateur, un bien appartenant à la communauté.
C'est bien fait après tout ! Personne n'oblige personne à se donner aux autres. Aussi grande soit une œuvre, n'oublions pas qu'elle procède de la bassesse d'un don collectif. Et si mes plus grossières pensées se sont vautrées dans œuvre la plus subtile, la plus douce à Dieu, à qui la faute ? Nous sommes au monde pour extorquer l'art, piller les autres, escroquer la générosité des mères, voler nos hérédités paternelles.
- Papa n’éteint pas la lumière ! J’ai peur du noir, me criais-tu tous les soirs. Alors je restais là à ton chevet. Nous tâtonnions dans l'obscurité de ta petite chambre jusqu’à ce que tu touches les portes de la reine de la nuit. Seuls quelques enfants sont capables de la trouver t’expliquais-je : les descendants des fées, les petits éternueurs, les coureurs de furets ainsi que les jolies petites filles qui récitent leur prière à l’envers.
- Si je la sens ! Papa j’ai touché la porte ! Et je devinais tes grands yeux étonnés.
- Pousse la porte. Chut, fais moins de bruit tu va réveiller le vouivre aux yeux pers !
- Et maintenant ?
- Maintenant caresse la troisième fleur du huitième rang à droite. C’est la plus jalouse.
- Mais je ne la trouve pas. Il y en a trop !
Tu jouais dans notre jardin imaginaire en répétant tout le temps : et maintenant ? Qu’est ce que je fais maintenant ? Arrose le petit chêne qui bourdonne à tes pieds, il s’est fâché avec la pluie. Pourquoi ? Parce que ses petites racines refusent de goûter la salive des escargots qui s’est évaporée dans l’eau de pluie. Et nous inventions des histoires merveilleuses. Ta mère, dans la pièce à coté où sévissait la télévision, avec une voix de tendre reproche nous invitant à continuer.
- Il faut que la petite dorme maintenant. Demain elle va à l’école !
AARGH ! L’école ! Oui mais pour l’instant fini le Ducon la joie de père qui avait un jardin où Marie et Julien cueillaient des fleurs. Julien et Marie et sa clique d’animaux domestiques ! Claquemurés dans leur cartable. Toi tu es ma princesse, ma vie, mon amour, moi ton guide aimant et nous voyageons, voyageons, si loin. Plus loin que les oiseaux ? Là où personne ne t’avait encore enlevé à mon amour. Loin de ce monde, loin de ton oncle dont la gaieté fratricide rampait déjà comme le serpent dans notre paradis.
- Maman, encore un peu ! C’est la guerre entre les nombres et les mots. Le six va reculer l’horloge si l’imparfait n’avance pas plus vite !
Et on avait  nos 5 minutes supplémentaires. Le temps que la nuit apprivoisée vienne se lover dans tes beaux yeux.
J'avais perdu foi en tout, ceci peut paraître commun et il est en fait commun aux hommes de perdre confiance. La vie prend le dessus et ce pessimisme est somme toute plus conceptuel que tyrannique. Chez moi rien de tel, ma perte de foi avait un caractère absolu car elle avait précisément lieu dans les moments cruciaux de l'existence où l'on a besoin de s'accrocher à quelque chose.
Il y avait aussi les autres. Les autres ne sont que ce que moi–même je me suis interdit d’être....par répugnance évidemment.
C’est l’anniversaire de Marie et elle invite tous ses copains. La mère toujours derrière sa putain de fenêtre avec son putain de sourire. Et le père ! Ah le salaud ! Le père qui ce jour là a payé un prestidigitateur – avec un mot pareil nos gosses nous le dégueulaient 20 fois de suite, oui il a payé un prestidigitateur pour distraire les morveux s’ébattant dans son putain de jardin. Mais qu’ils les foutent nos T3 de merde dans leur bouquins de merde qui ont été spécialement conçu pour nos vies de merde !
Qu’ils en parlent des poissons rouges de merde qui ont pour seul biotope officiel les fêtes foraines de merde. Qu’ils leur expliquent que ces poissons « rouge merde » n’ont qu’une espérance de vie de merde n’excédant jamais plus d’une semaine. Une semaine de merde à se décolorer, le temps de saloper nos bocaux de merde. Et leur mort de merde, flottant le ventre en l’air, et leur enterrement de merde, qu’ils la racontent !
- Mais si ma chérie papa l’a emmené au cimetière des poissons.
- Non c’est même pas vrai, je l’ai entendu, il a tiré la chasse !
Les autres. Comment leur échapper ? Je ne les aime pas, j'en sais trop sur eux sur moi pour tenter d'aimer quelqu'un. Personne n'imaginera jamais la difficulté d'être seul, la dose d'astuce et d'ingéniosité que j'ai utilisée pour parvenir à cela. Etre seul. Il y avait une pensée à laquelle j'étais destinée et il me fallait le déterrer partout.
 Creuser la terre de mes yeux avec ma pensée. Cela ne se partage avec personne. Il faut cependant maintenir une attitude, car à quoi bon faire participer les autres à cette découverte, celle qui justement vous prive d’intérêt pour eux que vous n'arrivez plus à écouter.
Ce serait absurde d'expliquer cela car il faudrait les entendre encore un peu. Une dernière fois. La vie est faite de ces misérables "dernières fois" inutiles et surnuméraires, de ces prolongements vains et fastidieux. Maintenant je vis avec mon monde intérieur. " Mon petit monde" Comme ils disent. Là aussi j'étais en désaccord avec eux. Ce monde, le grand, dans le sens où ils ont pétrifié ce mot, où toute innovation, tout changement n'est qu'une répétition à peine masquée de l'histoire. Un monde où l'on assassine toujours le même cadavre.
- Bonsoir monsieur Valois, je vous présente Monsieur Séguier, il travaille dans l’école en qualité de psychologue scolaire. Si nous avons tenu à vous rencontrer c’est parce que Julia tient des propos qui m’ont un peu inquiété. Elle réclame un autre livre d’école à cause du papa de Julien.
- Oui. Bien.
- Cela ne vous paraît pas...comment dire…anormal ? Et puis votre fille vous compare toujours au personnage du livre de lecture figurant le père de Julien.
- C’est normal.
- Comment ? Vous dites ? Mais laissons cela ! Bon par exemple. Aujourd’hui nous avons lu comme d’habitude... Et alors que nous lisions que Julien avait un rhume... Pourquoi riez-vous ? Ce n’est pas drôle monsieur Valois. Mais pas drôle du tout.
- Pourquoi Julien est mort ?
- Hein ! ! !
-  Normal. C’est à cause de la page précédente où il est écrit que mercredi le père avaient emmené Marie et julien au Flunch. Le fumier ! Listeria monocytogenes, la maladie de Creutzfeldt-Jakob. Vous connaissez tout de même !
- Monsieur Séguier vous voulez peut-être ? Non ? Bon, je croyais... Donc après la lecture où le père de Julien et Marie survécut... votre fille a déclaré et je la cite : mon papa lui va être le plus grand médecin du monde, il va guérir tout le monde. Il lit tous les médicaments et il dit qu’il va attraper toutes les maladies. Sans me décontenancer je lui ai demandé pourquoi vous guéririez tout le monde ? Elle m’a répondu qu’après que vous ayez attrapé toutes les maladies il n’en resterait plus aucune sur la terre.
J’ai demandé à monsieur Seguin. Heu...pardon Séguier de faire un bilan psychologique.
- Oui, j’ai testé votre fille et il me semble qu’elle a du mal à établir une démarcation entre le réel et l’imaginaire.
- La faute en revient à vos manuels. Où voit-on ailleurs que dans la mauvaise littérature contemporaine et les manuels scolaires une absence totale de référents actuels. Il manque des ascenseurs, des murs taggués, des marées noires, des « jeunes », des tournantes, des obèses, des métros, des voitures brûlées, des parents normaux...
- Normaux ?
- Oui les vôtres ont des airs de feuilletons franco-allemand des années cinquante.
- Oui, certes. Mais vous...
- Quand on a la chance d’être un original on ne revendique pas la normalité.
- Bon, je vois que monsieur Séguier semble très amusé...Pour ma part je vous engagerais....
Et gnagnagnagnagna.
Ma solitude ne m'a donné aucun bonheur particulier, elle m'a simplement éviter de trop côtoyer ce sentiment vil et honteux qu'est la haine. Je me suis fait pourtant piéger. On a beau s'abstraire des autres il y a toujours quelqu'un pour vous rapatrier dans le relationnel.
Je voulais que cette femme soit heureuse. Mais le désir de son bonheur n'a rien à voir avec son bonheur à elle. J'étais affublé d'une chose qui ne me servait à rien : la volonté de son bonheur qui ne pouvait y contribuer. Ajoutons à cette insuffisance que je suis un être malheureux. Etre malheureux vous confine dans un espace très étroit si exigu qu'il ne peut contenir que soi et encore un soi mutilé d'amplitude !
La place que vous procure cette malédiction est si minuscule que l'on ne comprend pas comment on a pu y entrer ou vous y propulser. Les contorsions que vous impose cet état confiné demandent une extrême agilité sur le repliement sur soi. Les gens malheureux sont des acrobates cérébraux de haut niveau.
Le plus simple serait d'être heureux. Mais le simple n'est nulle part surtout pas chez les hommes aussi compliqués que moi.
Ton institutrice continuait à sévir. « Bonne fête papa ! » Et tu récitais un poème idiot qui me racontait que ma fille aimait son père. Tes mots inexpressifs s’entrechoquant au même rythme que tes boules de clac- clac.  Pentecôte, ascension, fête des pères. Est-il possible qu’un père soit heureux ce jour là !
Aussi personnel qu’une gerbe de fleurs déposée au pieds des monuments aux morts. Après la poésie, l’empreinte de ta main dans une bouse de plâtre. Puis une imitation de Mondrian qui ne dupait personne. Et une motte de terre emprisonné dans un bas surmonté d’une pelouse en guise de cheveux avec des gommettes figurant les yeux et un coup de feutre pour la bouche.
Ta mère, elle, avait eu droit à l’inénarrable cœur en papier mâché, à un cadre en pâte alimentaire et à un collier de bon goût aussi. Toute la décharge publique devait se recycler à l’école pensions-nous à chaque fois, comblés par nos pots de yaourts enluminés d’extraits d’emballage divers. Et dire que je t’expliquais les peintres russes ! Si tu avais eu le temps de me connaître tu m’aurais aimé j’en suis sûr.
J'appartiens au monde des infortunés travailleurs et évidement j'avais réussi à dégoter un emploi qui ne m'offrait que peu de possibilités de communiquer avec l'Autre. Ou s'il y avait rapport avec autrui, le conventionnel le plus rythmé me protégeait de toute relation vraie. " Oui, non, merci, bonjour " voilà à quoi se limitait mes transactions linguistiques avec des gens psychologiquement inoffensifs avec lesquels je collaborais. Quelques fantomatiques collègues de bureau tentèrent des réflexions à propos de météorologie, mais humant ma réserve même pour ce sujet de concierge, on s'en tint à un bonjour poli et discret car je n'étais pas dupe au point de croire qu'une telle causerie n'incluait aucun danger. Nenni !
Il suffisait de goûter chez l'autre un similaire enthousiasme pour un ciel ou surtout une analogue mélancolie, pour une atmosphère donnée pour que s'ébauchent quelques affinités de ressortissants de saison. Donc une curiosité.
Sans l’école, sans ton oncle, tu m’aurais aimé, oui j’en suis sûr. Evidemment qu’il te fascinait ce colosse qui te faisait hurler de rire par ces grimaces stupides, ses courses effrénées. Qui se mettait à quatre pattes en jappant.
Son admiration sans borne pour chacun de tes progrès.  « Non ? Ce n'est pas possible ! Ce n’est pas toi qui a fait ça ? C’est trop dur ! » S’écriait-il extatique en semblant réellement s’enthousiasmer pour cette paire de jumelles confectionnée à l’école. Deux rouleaux de  papier cul peints en vert caca d’oie et  reliés par une ficelle- que nous étions obligé de poser sur le buffet déjà surchargé de présents du même genre. Et toi de lui répondre tremblant de fierté « Si, c’est moi ! » tandis que ta mère et moi plein d’espoir pour notre buffet essayons de te persuader de donner les jolies jumelles en P.Q à ton tonton chéri. Ton oncle ! Mon frère ! Mes frères ! Je les hais tous. Comment te faire comprendre mon enfance et ce que tu représentes pour moi !
Quand je vins au monde une production implacable de six frères m’avait précédée ! A part notre mère pas un seul concept féminin dans la maisonnée ! Six carrés de muscles montés sur de solides jambons glapissaient autour d’un autre carré de muscle format supérieur qui leur jetait quotidiennement un ballon. Six lourdauds s’affrontant perpétuellement sur un terrain de foot. Et tout ce beau monde devint pubère !
Imagine des étendoirs remplis de slip XXL, de tricots de peau, et de tenues de sport. Des kilo de couilles poilues sur les bancs d’une cuisine de 24 m2 saturée de rots et de pets. Moi, je naquis avec des facultés intellectuelles ! Ils me traitèrent avec pitié et gentillesse je l’admets. Ton oncle émergea de la portée. Il était le plus colossal et le plus fin. Il s’intéressait à mes lectures ! Je lui parlais de Lewis Carroll. 
Le secret est là : rester seul c'est vaincre sa curiosité, chienne toujours prête à renifler les dessous de nos confidences. Mais j'ai pris mes précautions comme on le voit.
Cependant il y eut le phénomène paradoxal de la guichetière.
Le guichet et la guichetière, contenant et contenu étaient le haut lieu de l'ennui et de la désolation. Tout individu possédant un minimum de sensibilité ne pouvait pas se laisser dépraver par un guichet et ce qu'il y avait à l’intérieur : une guichetière.
Je n'ai même pas eu la présence d'esprit de l'envier. Au premier coup d’œil que l'on risquait sur elle, on comprenait immédiatement qu'elle, au moins, n'avait pas à se battre pour sauvegarder sa solitude. C'est malheureusement la raison pour laquelle je n'ai pas pris garde à cette Carmen de tranchée. Je croyais pouvoir la regarder compter et recompter sa paperasse sans risquer de contracter une forme inconnue de passion. Donc je me suis laissé aller à contempler ses doigts translucides, son visage étrangement blême comme peut l’être celui d’un nègre, déformé comme celui que l'on redoute derrière un œil-de-bœuf. Des années à attendre, quotidiennement, à heure fixe, pendant trois minutes, jamais plus, jamais moins, un formulaire rempli par les soins de cette femme fanée. Masse noiraude et brune, quasiment inexistante.
Je ne pouvais même pas la qualifier de pâle reflet de la vie. L'expression aurait déjà été trop virulente aussi car il se dégageait de la guichetière une étrange impression : elle possédait la corpulence d'un mort. Bien qu'elle fût lardée de cholestérol, elle faisait penser à un cadavre et non au cliché de la mama noire inféodée à sa maîtou’ess. Comme si le copieux de sa chair n'avait trouvé aucun destructeur plus puissant qu’elle !  Sous sa chair il n'y avait rien, pas même un os. Et si ça bougeait ce n'était que sous l'action d'une force magnétique émanant des billets et des formulaires dont elle était en possession.
Si un bourgeois avait eu le loisir de contempler la guichetière avec ses billets il eût été à jamais dégoûté de l'argent. Donc mis à part ce dégoût à la portée du premier bourgeois venu, comment aurais-je pu me méfier d'elle ? Et pourtant mon imagination finit par vaciller, mon instinct trembla.
Et puis vinrent les samedis où tu attendais ton oncle. Où tu ne faisais qu’attendre ce jour-là les autres jours de la semaine. Ton oncle qui te faisait aimer la réalité. Qui avait jardin et balançoire. Qui avait gravi les échelons tandis que je les dégringolais. Qui t’emmenait à la plage, au restaurant, à la montagne. Le Judas.
Moi qui lui racontais des nuits entières Lewis Carroll, fils unique à s’occuper de petites sœurs. Une petite sœur que nous rêvions tous deux. Avec de belles boucles anglaises, des nœuds dans les cheveux, une petite robe, un parfum de douceur. Il pleurait pourtant quand je lui racontais ce qu’était une petite sœur. Quoi faire d’autre avec une petite fille que de raconter la plus belle histoire du monde. Et je lui lus Alice au pays des merveilles.
Ce coté ritualisé donc anesthésiant de nos entrevues depuis de nombreux mois, a rendu encore plus anodin cet effrayant danger que comporte toute rencontre.
Ajoutons à cela que notre rencontre à nous, la guichetière et moi le captif de mes inquiétudes, est à la fois réelle et irréelle. Ce qui répondait déjà à une situation métaphysiquement intéressante.
Evidemment je ne m'explique pas du tout le coté réel quoique je fus certain qu'il existât ! Déjà, vu sous cet angle, l'angle de la compréhension, ce réel à la limite du fictif tendrait à devenir irréel. Passons. Par contre, je sais ce qui est irréel. Le temporel. La bonne part revient comme il se doit à la guichetière. Alors qu'elle arpentait ce lumineux temps rectiligne dont j'étais exclu, moi, je sortais d'une anomalie temporelle, d'un cul de sac de l'espace-temps à cause de ces frauduleuses trois minutes de ma conscience qui creusait l'existence de la guichetière au lieu de les accorder à mes introspections permanentes.
Que cela ait un sens ou n'en ait pas revient au même d'un point de vue émotionnel. Car les deux alternatives : avoir tort ou avoir raison d'éprouver cela m'effrayaient d'une égale façon.
L'idée de divaguer ou l'idée de ne pas divaguer sont ici également perturbatrices puisque leurs conséquences respectives sont également sinistres : être fou ou être exclu du temps.
J’expliquais à ton oncle qu’Alice au pays des merveilles était le livre qui avait été le plus commenté par des experts les mieux qualifiés dans les spécialités les plus diverses. Je lui expliquais l’imaginaire de l’auteur s’inscrivant dans la logique la plus pure. L’insolence et le génie ironique de son œuvre. Mais peu nous importait cela car nous étions en deuil d’Alice à la fin du livre. Elle était plus importante que toute personne en chair et en os pour nous. Et bien cet homme là m’a volé ma fille ! Le soir, épuisée par les randonnées pédestres organisées par ton oncle, tu t’endormais sans qu’il me fut nécessaire de te raconter une histoire. Fini les histoires que je t’inventais toute la journée et qui me rendaient si heureux. Mes lèvres soufflaient pourtant dans le vide de ton sommeil les histoires les plus belles qu’un père ait pu  inventé pour sa fille.
Ta mère venait me chercher doucement. « Viens mon amour, tu lui raconteras cela demain ! ». Elle essuyait mes larmes sans pouvoir elle même pleurer. Je suis le seul à l’aimer ta mère. Ta mère, si timide, si honteuse d’elle même, qui n’osait croire qu’elle méritait une si jolie petite fille. « Vous savez, vous avez une petite fille adorable ! » nous assenait-on chaque année scolaire avec cette nuance de mépris et de dégoût pour nous, les vilains. Nous n’étions pas digne de toi, nous. Ta mère, la pauvre, comme elle souffrait !
Mon œil, expert dans la dissection des âmes, se rivait trois minutes sur cet être que l'on pouvait difficilement qualifier d'humain. La guichetière, elle, ne me regardait pas, elle me vérifiait plutôt, elle examinait si je correspondais bien au bon formulaire et sa pensée ne semblait jamais aller au-delà. Non ! L'aspect machine vivante ne me captivait pas car pour un homme intelligent il n'est pas de sujet médiocre, tout étant à la mesure de notre analyse. Mais ces prétendus hommes-robots ne sont que des vues de l'esprit. Derrière le visage le plus impénétrable ou l'attitude la plus rébarbative se terre toujours une âme. Ni plus ni moins.
Et cela arriva. La chose poétique se commit avec la guichetière devant mes yeux ébahis. Ce qu'elle fit relevait de l'improbable. Il faut comprendre que les années où je l'ai examinée, je l'ai toujours vu remplir des formulaires, compter des billets, sans que son visage n’exprime une quelconque expression qui témoignât le reflet d'une vie intérieure. Un jour pourtant je vis deux actes simultanés se produire. Ses gestes vérificateurs, bureautiques cessèrent un instant et ses yeux purement administratifs se levèrent du dessus de son bureau où on les avait à jamais cru fixés comme les membres du christ. Son regard en s'élevant traversa tout, comme si les êtres et les choses qui l'entouraient n'étaient que les barreaux d'une infernale prison. Il transperça la pièce, le monde, l'univers. Ce regard sans fin qui ne se posait nulle part dans le vaste monde et sa main, oui son indicible main caressa le contour de son visage pour éprouver le dessin de son profil divin. Les phalanges modelaient l'intime jonction de sa chair avec le monde, esquissant l'invisible présence d'une pensée infinie. Je tombais immédiatement amoureux de ce regard de cette main et de cette femme. Je ne sais ce qui me poussa à agir avec une telle assurance. L'extrême beauté de ce moment qu'elle m'avait offert, promesse d'autres merveilles, plus excitant que la nudité, plus vrai qu'une parole.
Je la connaissais désormais trop bien pour comprendre qu'elle ne pouvait ignorer qui j'étais. Son amant de toujours, le prince charmant qu'elle attendait. Alors doucement je pressai sa main en lui demandant de me l'accorder pour la vie.  Nous nous marièrent le jour suivant car elle accepta très simplement mon offre. Je dus tout de même la présenter à mon frère Georges ainsi qu'à son épouse qui, pour adoucir mon célibat, m'avaient offert gîte et couverts tous les jours de la semaine pendant de longues années.
Je craignais une réaction de recul ou d'identique ironie à l'instar de celle que m'avait offerte mes méprisables collègues de bureau à l'annonce de notre mariage. Nous n'avions d'ailleurs pas d'autres proches ni autres relations d'hypocrite amitié. Mais mon bougre de frère réagit comme le meilleur des hommes ce jour là. "Agnès ma femme". A peine ces paroles murmurées, le champagne coulant à flot, la liesse. Il serra ma femme dans ses bras de brute avec une bonne chaleur déclarant qu'elle était de la famille. Il ne la jugea pas, ne vit pas non plus que j'avais épousé une femme qu'aucun homme n'avait voulu. Il pleura de joie, l'ami. Vraiment. Il était vraiment heureux pour moi et regardait ma femme comme une femme. J'eus droit à de viriles bourrades, à ces ruades de tendresses maladroites, pendant que sa jolie et douce femme - sa femme à lui - prit à part la jeune épousée. Ta mère. Mon ange gardien. Elles échangèrent toutes deux un sourire de gracieuse complicité, pour nous laisser organiser la vie entre hommes, pour que les deux frères puissent plaisanter sans restriction. Je les avais mal considérés. Ils m'aimaient. Je lui en voulus presque de me culpabiliser de l'avoir si mal jugé mais ce jour là j'étais un homme trop heureux. Un homme comme les autres. Echangeant avec son frère des coups de poings affectueux, des propos idiots qui nous faisaient rire. Un homme qui n'était plus seul. Je te portais déjà.

Chapitre 8 : Une religion giboyeuse



" Pourquoi pleurer ?" demanda le gourou à une assemblée qui souriait sans raison particulière.
Résolument conformes les uns aux autres, ces clones de l'ennui n'avaient pas motif à se lamenter.
Chaque adepte serrait contre sa poitrine la robe de l’animal d'élection dont il devait se revêtir pour la prière. Un discours purificateur devait préluder ce grand carnaval dont chaque membre se considérait comme le dépositaire le plus pur, ne pensant plus, suant peu, ne sachant pas véritablement ce que valent les choses et ayant renoncé très tôt à l'apprendre mais pensant que cela ne s'appelait pas le mensonge.
Ce n'est pas mentir que de croire chacun de son coté et d'être en l'absence des autres.
"Pourquoi pleurer ?" scanda-t-il à nouveau.
Son regard halluciné défiait tous les masques inconsistants des adeptes qui ne s'étant jamais posé une telle question, tendaient impitoyablement leur cou vers le Gourou pour recevoir le couperet de la réponse.
Le scandale éclata dans le troupeau. Une nouvelle recrue ignorant la mécanique des séances de purification consistait essentiellement à la boucler répondit :
"Ma femme m'a quitté ! Je suis seul, abandonné et trahi. Voilà !" intervint piteusement l'homme ou plutôt le très jeune homme qui venait d'improviser cette plainte. Ce jeune adolescent de quinze ans possédait une corpulence si exceptionnelle et une énergie si extraordinaire dans les traits de son visage de jeune voyou que l'on pouvait aisément croire qu'il s'agissait là d’un adulte endurci par la vie.
 Si notre jeune ami avait feint d'ignorer que l'emploi des phrases interrogatives par un orateur n'était qu'un pur effet de style, c’était uniquement dans le but d'attirer sur lui, au plus vite, l'attention d'une jeune auditrice qu'il n'avait pas revue depuis deux longues années.
La fourrure artificielle d'un ours qu'il tenait entre les mains et qui devait le travestir quelques minutes plus tard le rendrait encore plus méconnaissable à sa jeune cousine. Il craignait de ne pas être reconnu par Julia qu'il n'avait plus rencontrée depuis le temps de la spectaculaire métamorphose pubertaire. Métamorphose qui avait complètement transformé sa physionomie.
Ce qu'il voulait il le savait : Enlever cette enfant le plus vite possible.
Effectivement il fallait agir expéditivement car il faut ajouter à ces tracasseries d'identification d'autres désagréments qui ne manqueraient pas d’apparaître tôt ou tard.  La dépouille de l'ursidé 100% synthétique qui devait le déguiser était le trophée de sa première bataille contre la secte. Elle l'avait toutefois obligé à abandonner une victime assommée et ligotée qui pouvait être découverte à tout moment. Pour l'instant tout allait pour le mieux. Un petit visage mutin, rayonnant de joie se tourna vers lui accompagnant son sourire d'un signe discret de la main, tandis que des mines indignées, des murmures de réprobation soufflaient dans la caste des élus. Comment avait t-on osé interrompre l'oracle du Clairvoyant ?
 Evidemment celui-ci fut à la hauteur. D'un sourire amusé et d'un geste christique il réussit à calmer l'incident avant de continuer : "Mon ami, bien que nous ne pratiquions pas ici la psychothérapie de groupe... il laissa quelques secondes s'écouler avant de poursuivre son propos pour offrir aux adeptes éclairés le plaisir de goûter son bon mot.
- Je vais te répondre. Je te crois dans l'erreur quand tu penses avoir pleuré pour tout ce que l'on te reprenait, alors qu'au fond tu t'es toujours langui de ce que l'on ne te donnait pas.
Peut-être est-ce là le signe d'un indélébile orgueil ! Si l'on te dépossédait c’est que ces choses reprises ne t'étaient pas vraiment destinées et donc ce n'était pour toi qu'un moindre mal qu'on te les retirât puisque tu n'en étais pas le juste réceptacle. Je sais ta souffrance face à la trahison, à l'abandon. Te dire que tout ce que tu as vécu de beau n'était que pur mensonge et que ce mensonge au plus fort de son expression portait le masque de la vérité. Car ce n'était qu'une mascarade et rien d'autre mais nous y croyons parce que le masque se moule parfaitement à l'instant délicieux que nous vivons ou croyons vivre !
Pour l’homme, la vérité apparaîtrait dans les moments les plus chauds, les plus intenses de la scène de sa destinée car s’il veut continuer à éprouver l'émotion et si surtout il désire préserver l'image du précieux instant il faut bien le qualifier de vrai ! Et toi tu veux continuer à croire que tu as été heureux et que le départ de ta bien-aimée n'est qu'un accident dans ta vie ! Non ! Homme vaniteux dont le désir veut occuper à lui seul l'espace de la lumière. N'attends pas de la vie qu'elle s'identifie à tes rêves et réplique dans ses atomes tes dupes sentiments ! Te figurer au-delà du réel, prés de tes souvenirs immatures dans les replis d'un monde où n'existent que tes pensées ! Regarde sans faillir la réalité : Tu t'es trompé. OUI ! TU T’ES TROMPE ! Il faut lever les yeux plus hauts que ton humiliation pour que l'ordre de la divination dispose de l'homme. Chante la gloire de l'animal, gardien intact de la vérité !
Ami, tant que ton âme errera sur ta vie d'homme, le châtiment régnera car il est la nature même de l'homme. Car l'homme est faux et l'animal est vrai !
Gloire à toi apprenti-animal !
Paul n’eut pas le temps d’analyser ses sentiments plutôt admiratifs pour cet homme. A peine cette diatribe terminée celui-ci enchaîna :
- Maintenant prions.
Ainsi ils prièrent et ça ne prenait pas l’allure d'un gospel, railla intérieurement Paul. L'atmosphère saturée de déclins, les corps des fidèles raturés de bruits. Les organes eux-mêmes taisaient leur désobéissante présence.
Comme des momies revenues de leurs pagailles intestinales, les adeptes revêtirent leur costume d'apparat sans un bruit et ensemble ils s'abandonnèrent à leurs litanies. A pas feutrés le gourou se plaça devant cet ingénieux dispositif optique faits de miroirs munificents et d'images superposées. L'hologramme d'un tigre apparut.
Un filet de voix composé de mille murmures souffla :
- Les animaux ont fait une fête à laquelle la science n'a pas pointé son nez.
Et les animaux lui en surent bien gré.
- Car lorsque l’astronome ne compte pas ses astres pas plus qu'un autre il n'est généreux.
Nous n'avons bien que deux yeux que je sache ?
Et quand l'infini de la mort comparait,
De quel œil faut-il la regarder ? Interrogea le félin.
- Les animaux ont fait une fête que l’armée n’a pas réglementée, scandèrent les récitants.
- Le général attend, reniflant l'odeur des plaies
A chaque siècle multipliées,
Rouvertes, chaque fois, pour l'amour des cocardiers,
Auquel il a légué, comme un père à ses fils
Les armes, les aversions, les souffrances infâmes
Et le regard monstrueux de ceux qu'il condamne.
- D'ailleurs les animaux on fait une fête où les hommes n'ont plus gouverné,
La raison n'est plus à préciser, ajouta le rongeur.
- Les animaux ont fait une fête où aucune doctrine n'a régné
Il faut dire que chacun sut en profiter, poursuivirent les adeptes.
- Moi lapin, je ne sais pas s'il faut vivre pour manger ou manger pour vivre mais en tout cas ce que je sais c'est que nous vivons pour être mangé,  pleura l'ectoplasme.
Les récitants sourirent avant de déclamer :
- Les animaux ont fait une fête
Où la mort n'avait plus qu'à se tuer !
Il faut dire qu'elle n'est pas bien gaie !
- En cette occasion pourtant elle s'était fardée, couina le rat en trois dimensions
mais c'était avec le sang de ses victimes,
Oiseuses de leur éternité.
Et lorsqu'elle voulait faire des rimes
Les vers de sa décomposition
Laissaient à l’œil une étrange vision.
Pour ce qui est de l'inclination de cette grande joyeuse
Veuve de personne, et de tout le monde cause le deuil,
Pour assouvir sa passion odieuse,
Le parfum du sépulcre il lui faut respirer.
Vous parlez d'une invitée !".
- Les animaux ont fait une fête
Où seul le diable fut invité.
Il est pourtant bien mauvais !
Cependant il faut l'avouer :
Si tous prétendent nous aimer...
- Il est le seul à ne pas défendre sa cause, conclurent les affidés.
Paul fut frappé par cette prière inattendue. Une fois de plus il ne put s'empêcher d'éprouver une certaine admiration pour le Gourou. Son sens de l'humour et des facultés raisonneuses assez impressionnantes étaient manifestes. Il ne comprenait cependant pas que cet homme de talent puisse s'égarer dans des mascarades aussi ridicules. Pourtant il n'avait rien à voir avec ces manipulateurs répugnants qui se prétendaient missionnaires d'un savoir cosmo-planétaire englué de propos faussement savants.
Cette nouvelle prêtraille enfantée par le besoin de dominer un troupeau de désespérés ! Ce que ce gourou-là débitait avait un sens, contrairement aux autres illuminés de sectes mafieuses dont le verbiage assommant s'apparentait à un cocktail de références mythologiques de toutes nations, de toutes époques. Paul avait cru mourir de rire durant la lecture ritualisée de cette étrange prière. Il fallait l'avouer, c'était plus amusant qu'à l'église.
 Il regardait étonné, à sa droite et à sa gauche, cherchant un sourire complice, guettant quelque malice dans le regard des attroupés psalmodiant dévotement des boniments aussi hilarants, travestissant avec brio le langage cathéchismal de base. Mais personne n'avait l'air de commettre une farce d'envergure. Le sérieux du cérémonial prouvait qu'au contraire, ces hommes et femmes déguisés adhéraient avec extase à cette tartuferie. Décidément ce gourou n'était pas un simple manipulateur, mais une sorte de génie s'enthousiasma le jeune homme. Comment un tel homme pouvait-il souffrir cette assemblée de légumes qui aspire à l'animalité ?
Les légumes en question, d'ailleurs, souriaient platement à Paul, oubliant l'incident qu’il avait provoqué par l’irruption de sa question. Ils le félicitèrent même, puisqu'il avait permis de faire valoir, une fois encore, les talents d'orateur de leur prédicateur adoré.
Ils éprouvaient même pour ce jeune sot cet attendrissement que l'on ressent pour le petit dernier d'une famille. Il était le dernier-né de ce bestiaire étonnant. Les poitrines des femelles se gonflaient de bienveillant désir. Chez les mâles une biochimie protectrice durcissait leurs muscles. Quelques bêtes s'approchèrent de lui, s'enquirent de ses opinions.
Derrière leur masque Paul jaugea dans leurs yeux délavés un autre masque.
Pas une seconde il ne songea qu’ils pouvaient se moquer de lui !

Chapitre 9 : Un ouvrage d'anatomie comparée des oiseaux et des anges.

La poétique d'un tel titre ne pouvait échapper à Julia, mais elle comprenait qu'un tel sujet ait pu déconcerter ces compagnons scientifiques, ces calibreurs d'os, ces constructeurs d'un passé décent fournissant un alibi à notre devenir qui l'est moins.
Les connaissances de Julia en matière de paléontologie étaient des plus médiocres, cependant elle crut comprendre ce que devait représenter ses ossements. La science a rarement eu l'occasion de trouver le maillon intermédiaire qui autorise à conclure la filiation des espèces et confirmer ainsi la théorie darwinienne.
Elle a eu sa chance avec l'archéoptéryx qui attesta la parenté entre les reptiles et les oiseaux. Dans cette mixte créature, hybride digne de figurer dans l'espace mythologique, à peine affranchie des caractères spécifiques des reptiles se dessinait l'ébauche de l'oiseau. Fossile sans identité fixe, qui possédait en sorte une double nationalité, sans appartenir ni à l'une ni à l'autre.
Julia conclût, naïvement peut-être, qu'un étrange ossuaire, assez édifiant, hantait ces boîtes en édictant les lois d'un passé divin inconnu. Ce qui devait être le chaînon manquant entre les oiseaux et les anges. Une créature qui préfigurait l'ange tout en restant encore assujettie aux caractéristiques des oiseaux ou l'inverse.
Un humanoïde qui s'est partiellement émancipé de l'ange tout en conservant quelques qualités anatomiques.
Une objection de poids fracassa soudainement cette lumineuse idée. Personne n'avait vu des anges. Cette céleste volaille qui hante l'iconographie religieuse ou les visions heureuses des saints, conçues dans l'euphorie consécutive au jeûne prolongé, n’était  pas une base scientifique digne de foi.
Julia formula cette objection sans prétention de sarcasme à l'endroit de l'idéologie religieuse. Car elle trouvait une version contemporaine équivalent à l'illusion du bonheur provoqué par le jeûne. Sa boîte aux lettres regorgeait de ces prospectus publicitaires qui veulent son bien, s'acharnent même à la rendre heureuse, malgré elle, ou, dirions-nous, quelles que soient ses dispositions personnelles pour le bonheur, par des victuailles ultra allégées épurées de leurs constituants diaboliques : les graisses. Ces 0 pour 100 de matière lipidique, des nourritures quasiment virtuelles ne contenant que des molécules de bonheur inversement proportionnel à leur valeur nutritive. Des yaourts lipossucés, des steaks liftés. Et les suppôts du matérialisme nous prouvent les bienfaits de ce néant, qu’ils vendent à prix fort, par des images riantes de mannequins squelettiques. Pauvres créatures faméliques, qui dévoilaient pour l'occasion, des canines blanches absurdement prédatrices. Les mêmes guignols une page plus loin dans le catalogue, en slip, rigolant de plus belle, puis un feuillet après, les voilà entassés dans une piscine 2.5 x 3.8 x 1.2, toujours hilares.
Ces recettes immaculées de bonheur ont, il faut l'avouer, la seule vertu de nous ôter la mélancolie du doute.
 Et puis Julia n’avait toujours pas mangé depuis la matinée. Après son pénible réveil matinal elle s’était décidée à faire quelques courses pour bivouaquer dans son hideux meublé. Un camping-gaz, du lait, du chocolat, du sucre, des gâteaux, du pain brioché, des biscottes, des converses, des fruits, du Javel... La liste était longue. Un supermarché s’imposait. Elle s’était traînée jusqu’à la grande surface la plus proche. Elle n’aimait déjà pas les supermarchés. Il lui donnait de terribles sensations de vertiges et de suffocation. Quand pourtant elle arriva péniblement devant le Leclerc du coin elle lut sur une énorme banderole : FOIRE AU PORC.
Mi-horrifiée, mi-jubilante, elle avait fait demi-tour. Julia en vint presque à regretter nos prêtres en vieilles soutanes, tant conspués, qui trouvaient toute joie sans tourment suspecte. FOIRE AU PORC. Comment un tel slogan pouvait laisser les consommateurs imperturbables ? N’imaginaient-ils donc pas ce qu’ils lisaient ? Une profusion confuse de cochons narquois et vulgaires s’adonnant à des attouchements scandaleux et drôles comme ceux de Reiser ! Mais, une fois close cette petite parenthèse dans ses réflexions  elle revint dans le creux de ses inquiétudes. Elle qui n'avait jamais pensé aux anges de façon sérieuse, se trouvait en présence d'une énigme aux dimensions monomaniaques gravitant autour du divin. Surtout quand on revient du Leclerc ! Dieu et Foire au Porc! C’était une formule impossible.  L’un des deux ne pouvait pas exister ! C’était l’un ou l’autre !
Et elle avait du mal à admettre qu'un tel sujet puisse encore enflammer l'imagination. Elle pensait évidemment aux anges car même si Julia inclinait peu vers les spéculations religieuses elle ne mettait pas Dieu et sa milice ailée dans le même panier. Dieu, n'était pour Julia, qu'un mot pour sculpter cette dimension de la conscience qui ne saurait tolérer aucune analyse. Une intuition qui s'évanouit à l'instant précis où nous pensions la toucher.  Mais il lui parut presque impensable qu'un esprit éclairé puisse encore bafouiller sa conception du monde à travers l'idée des anges. Ils faisaient figure d'allégorie un peu vieillotte.
Julia se sentit fiévreuse, incompétente et extraordinairement séduite par ce mystère qui concernait l'aurore du monde. Qui pouvait comprendre ce passé lointain alors que nous sommes déjà si démunis pour expliquer notre propre histoire ?
Une pensée, celle de la doctoresse Durentooffenbach par exemple avait pour Julia autant de réalité que la doctoresse Durentooffenbach elle-même.
Le cerveau de Julia lui dictait des pensées extravagantes dont elle n'était pas en mesure d'apprécier la qualité.
Seule sa curiosité titillée par tant d'indices inquiétants bondissait comme un chat agile vers tous ces objets de déséquilibre intellectuel, s'échappant au moindre signe de chute, pour s'abriter l'instant d'une fugitive pensée vers un autre lieu 'instabilité sans jamais s'y s’attarder pour ne jamais tomber dans la spirale de l'idée.
Elle délirait et toutes ses songeries dérivaient vers l'imaginaire et la réalité. Avant de s'évanouir, elle eût la certitude qu'il existait un domaine où au lieu de se contredire le réel et l'imaginaire pouvaient se rencontrer sans qu'elle pût s'expliquer comment cela se pouvait. Mais elle se persuada que le passé avait du laisser des traces tangibles de ce qui avait été inventé, que la fiction actuelle avait existé dans des temps disparus.
Et elle ne trouvait plus aberrant que l'on ait pu trouver les ailes d’anges.
Celui qui se nomma  par jeu "Je Suis celui qui est" à un  Moïse - assez convaincu par cette causerie auprès d’un buisson ardent pour s'être empressé d’annoncer courageusement cette tautologie originelle à son peuple qui n'avait pas l'air de donner pourtant dans la finasserie,  Celui qui est lui-même donc, dut décréter la perte d'identité de Julia  quelques siècles plus tard, et ce, pour une misère de quelques secondes.
Nous ne pourrons plus tenter de transcrire les pensées de Julia car elle ne les comprenait plus elle-même à cet antépénultième instant précédent l'évanouissement. Puis elle chuta lourdement sur la moquette aussi inconscientes toutes deux de leurs états respectifs.

Chapitre 10 : Le combat



Pendant l'heure de pause consécutive à la prière et devant se poursuivre en mystérieux rituels, les adeptes abandonnés sur le devant de la scène sans la direction d'un chef allaient et venaient furtivement de l'un à l'autre. Ils décrivaient des trajectoires incertaines comme si leurs pas hésitants pouvaient heurter à tout instant les murs invisibles d'un inextricable labyrinthe. Ils bourdonnaient et s'agitaient maintenant en tous sens à la recherche d'un lien, puisant, dans cette atmosphère surchauffée et saturée d'essences fortes, la sève brute qui exacerberait les passions obscures et sauvages.
Les corps graisseux et moites ensevelis sous l'angoissante parure d'animaux agiles et puissants, frémissaient sous l'emprise d'un instinct non encore reconnu, cherchant des signes imperceptibles qui auraient pu dénouer leurs muscles tétanisés.
Le spectacle de cette danse de corps déguisés, humant  les arômes grisants de l'air avec avidité, se frôlant à peine comme si chacun eut voulu éprouver le degré d'agressivité de l'autre, croisant des regards acérés comme des lames d'épées, éprouvait durement les nerfs de notre jeune immigré dans ce zoo de mimodrame.
Paul observa plus précisément un paon qui roucoulait avec ardeur prés d'une oiselle.
Celui-ci s'arc-boutait à intervalles réguliers comme un jouet mécanique plutôt inquiétant par des balancements de bras convulsifs et saccadés.
Puis il battit frénétiquement l'air de ses ailes irisées avant de frotter son plumage phénoménal contre sa grise compagne qui avait l’air d'un répugnant pigeon sédentaire.
Il sembla à Paul que le paon lui adressa un clin d’œil canaille alors qu'il gloussa assez fort pour être entendu par tous : "Tiens monsieur l’ours ! Il fait moins l’intéressant ! Je crois que l'éloquent ramage de notre pur esprit ailé a plumé notre piteux ursidé !»
Le jeune homme, devinant que l'extravagant volatile cherchait à l'offenser, tentait de retenir tout son dégoût envers ce persifleur de mascarade pour ne pas lui sculpter un nouveau bec à coups de poing quand intervint un défenseur inattendu.
Le crâne de son protecteur était ceint de bois de cervidés dont la taille et l’abondance faisait supposer que son propriétaire cherchait à obtenir, sans doute aucun, le statut de mâle dominant dans cette déplorable arche de Noé.
Prétextant de venir en aide à Paul pour mériter ce titre de gloire, il menaça de voler dans les plumes de son rival empanaché si celui-ci ne retirait pas immédiatement ses propos grossiers envers un nouvel arrivant.
Les deux ennemis échangèrent quelques insolences bien senties à valeur dissuasive.
Le cerf pensa clore le caquetage malveillant de ce prêt à empailler de service lui rappelant le mode d'emploi de ces cornes. Il l'accusa de jouir d'un rapace appétit de moquerie qui n'a d'égal que sa monstrueuse vanité.
Le gallinacé de fable redressa furieusement son poitrail richement coloré puis secoua violemment sa longue queue tachetée qui desservit en l'occasion la démonstration de fureur menaçante que le paon voulait en faire par son léger froufrou efféminé.
Ivre de rage l'animal ailé croassa à l'exhibitionniste de son multiple cocuage et plaidoyer infatigable de cette confrérie d'abusés de s'enquérir de sa sœur.
Le sympathique cervidé un instant décontenancé par la platitude de cette dernière réplique qui pourtant atteignait profondément son autorité. Comme cette insulte humiliait sa famille à travers lui, il décida à son tour d'allonger son insulte au-delà de la fratrie de l'infâme oiseau. Il étendit le déshonneur de l'habitant des airs à sa race, bramant que l'emplumé ici présent ne possédait pas plus que toute son espèce le sens de la dignité.
Les deux adversaires à court d’invectives se fixaient maintenant durement, se touchant presque tandis qu'un pesant silence réclamait un dénouement sanglant à ces affronts répétés.
La secte entière soudain complice de l'audacieuse manifestation d'hostilité des deux mâles, se donnait des airs batailleurs.
Dans la poitrine des hommes - animaux ressuscita cet antique goût sauvage qu'une vie trop molle avait opprimé.
La morsure de la vie réveillait dans leur chair rancie des désirs inconscients de lutte et de volupté primitive. Des rumeurs oppressées, des grondements douloureux, des appels impérieux gonflaient comme une renaissance de désirs neufs, expiraient comme un déclin de servitudes morales.
Paul devint la proie de cette juvénile soif de capricieux dangers. Il avait perturbé l'ordonnance des rites en chamboulant les prophéties de leur prophète puis il avait provoqué une échauffourée entre deux compères de la paisible secte. Tout cela le désignait comme le sujet du désordre, l'instigateur du chaos. Comprenant instinctivement qu'un secret besoin de fraîche pâture pouvait liguer les affidés contre lui, Paul se décida à commettre une action d'éclat pour forcer le respect des sectaires enragés.
D'une poigne ferme, il arracha du sol le paon médusé qui trouva ainsi une unique et belle façon de voler. Il le fit tournoyer plusieurs fois dans les airs avant de le projeter dans l'assemblée des endoctrinés. L'exploit de Paul lui valut une admiration passionnée. On l'acclama pour sa force brutale et sa bravoure, même le paon, bon joueur, lui donna l'accolade en se palpant le crâne. Une bonne bagarre entre mâles courageux ne pouvait que renforcer l'amitié, conclut le volatile. Mais l'ovation fiévreuse qui s'ensuivit fut interrompue par une clameur soudaine.
Accompagné d'un bruit de cymbales le Gourou apparut.
L'heure du repas sonnait.

Chapitre 11 : Le chat


Ce qui réveilla Julia furent deux bruits, l'un des deux facilement identifiable, l'autre plus difficile à interpréter. Le premier fut associé correctement aux trois coups portés à sa porte d'entrée.
L'autre bruit erra indécis dans ses centres nerveux pour créer dans sa conscience à peine ramassée sur la moquette le concept d'un ronflement asthmatique faisant un angle de 75 ° avec son oreille droite à une distance approximative de 2m. Ses yeux renseignèrent immédiatement son ouïe.
Sur le fauteuil une masse noire semblait concentrer toute sa volonté à dormir. Julia écarquilla tout ce qu'elle put écarquiller dans sa physionomie. Son regard à présent plus discriminatoire, distingua dans ce paquet noir ronflant une vilaine patte pendante et griffue ainsi qu'une dent explorant l'extérieur du corps à l'insu de son propriétaire endormi : un chat. Mais d'où sortait-il ?  S’étonna Julia."Comment encore s'étonner ? " Psalmodia-t-elle stoïquement.
Elle ouvrit la porte que l'on tambourinait à présent avec une certaine impatience.
Le propriétaire était là, derrière la porte. Julia le harcela immédiatement de questions sur ces colis, l'ex-locataire, le chat et tout cela dans un ordre anarchique.
Le propriétaire sourit poliment puis répondit avec une patience exagérée aux questions de Julia. Il se décrivit comme un scientifique amateur trop peu sérieux pour que l'on puisse attendre de ses révélations quelques informations dignes d'intérêt. Il feignit même le plus pur détachement contrairement à son attitude de la veille.
Puisant dans le regard de Julia la passion exagérée avec laquelle elle appréhendait la vie du docteur Durentooffenbach et non avec l’intérêt mi-affecté mi- ironique qui convient en pareil cas, il s'acharna avec une réelle malice à détruire l'image romanesque qui grandissait dans l'âme de Julia autour de ce germe de folie.
Julia changea de sujet avec brutalité et l'interrogea sur la présence de ce chat haut en couleur mais bas de gamme du genre félidé qui dormait violemment sur le fauteuil rébarbatif. Rien d'étonnant à ce que tous deux, fauteuil et chat, ne fussent devenus amis, songea-t-elle méchamment.
A la plus grande surprise de Julia l'homme positif qu'elle avait en face d'elle releva et abaissa les bras avec une mine impuissante comme si, ni lui ni personne ne pouvaient rien ne contre la volonté domiciliaire de cet animal pour le moins indéracinable.
Julia souriait poliment, fixant durement son interlocuteur pour le décontenancer, décidée à recevoir une explication lorsque le propriétaire déclara péremptoirement :
"Il est à vous !"
Frappée par l'incongruité d'une telle offre, son cerveau désarmé pour livrer une quelconque réplique cohérente, Julia s'entendit répondre contre sa volonté un " Merci " sec, aigu et irrémédiable. Elle ne sut jamais ce qui la poussa à répondre de façon aussi inconséquente à une offre aussi inattendue.
Maintenir une forme d'harmonie dans un discours aberrant.
Le fait est que le propriétaire parut fort satisfait, très content même, rassuré en quelque sorte. Il lui expliqua que le chat vivrait ici, chez lui, en matou distingué, de cela, oh! Oui, il en répondait personnellement, le chat ne connaissant rien du sens de la propriété de Julia qui aurait pu l'exclure de ce lieu.
A sa plus grande honte celle-ci réitéra son " Merci !" suraigu et disgracieux. Julia aimait les bêtes mais en avait gardé une terreur confuse née de son enfance.
Le propriétaire ajouta sans tenir compte de la mine effarée de Julia, que la précédente locataire avait pu jouir de la présence de l'arrière-grand-père, du grand-père et du père de cet infernal animal comme l'on peut se flatter d'avoir dans ses relations une personne qui aurait fréquenté une famille princière.
A ce point du récit Julia s'assit avec brusquerie, faisant fi des convenances les plus élémentaires, autant effrayée par la suite du discours que de la possibilité d'émettre un troisième "Merci".
Elle apprit ainsi, que depuis que cette demeure existait, ces habitants avaient toujours vécu auprès des aïeux de ce Méphistophélès à poils et à griffes, qui leur fit l'aumône d'au moins cent crachements pendant cette stupéfiante biographie.
Après tout, les chats ont été des dieux se consola Julia, anéantie par tout ce verbiage vertigineux et au moins ce chat ne parlait pas. Elle se promit de l'emmener dans ces rêves où de vilains poissons voudraient lui en imposer.
Donc, continuait cet homme incroyable, intarissable, chaque nouveau venu acceptait gracieusement comme elle l'avait fait la bête des lieux. Julia trouva opportun de s'informer du nom officiel de l'animal qui ressemblait à un poil près au célèbre "Lucifer" de Walt Disney. Valmont. Cette masse ronflante d'où dépassait une vilaine canine était le 15 ème rejeton de cette "magnifique lignée " avoua fièrement l'homme incompréhensible en face d'elle, comme s'il était lui-même l'heureux papa. Car il semblait tirer une profonde satisfaction de l' aberrante conservation d'une lignée dégénérée qui proliférait sans finalité apparente.
 Julia, qui écoutait tout de même avec attention le propriétaire émit un doute sur les capacités reproductrices de ce chat obèse et asthmatique.
Le propriétaire lui dit de ne pas s'inquiéter, comme si cela se put, le fruit de sa semence, un adorable chaton de deux semaines apprenait le destin de sa race auprès de sa mère.
Julia renonça définitivement à s'informer davantage sur Valmont et compagnie et tenta de le caresser. Deux formidables prunelles orangées, soleils jumeaux couchants dont la beauté la surprit éclairèrent un instant le lourd nuage noir lové dans le fauteuil. Julia sut que Valmont l'aimerait et qu'il l'avait  même déjà adoptée mais il la gratifia d'un nouveau crachement affolé - une mauvaise habitude dont il ne se débarrassera jamais, avant de rouler gracieusement sa tête entre ses pattes.  
Avant de quitter Julia l'étrange bonhomme hésita quelques instants, sourit pour marquer son approbation devant cette scène de tendresse entre Valmont et Julia puis murmura comme pour lui seul en observant la soudaine crispation musculaire du chat qui fixait maintenant une horde d'oiseaux criards.
"Les chats sont les ennemis de tout ce qui vole trop près de la terre."
- Les anges par exemple, riposta Julia avec un à propos qui l'étonna elle-même.
L'ombre de son sourire se figea un instant sur les lèvres du propriétaire qui ajouta pourtant d'un ton badin :
" Les anges ! Quelle idée ! Le docteur Durentooffenbach que j’apprécie beaucoup m'a dit un jour que celui qui posséderait des ailes mais aucun ciel pour voler..."
- Les anges déchus alors ! , trancha Julia.
Avant de la quitter le propriétaire remis à Julia ce qu'il était venu lui apporter. Elle pâlit quand il lui tendit un gros carton ficelé et expectora un cri de soulagement quand elle comprit qu'il ne s'agissait que de boîtes de pâtée pour chat.
"Je me suis permis de subvenir au plus urgent... vous ne pouviez pas savoir pour le chat " bafouilla l'étrange homme.
Malgré l'absurdité angoissante de cet entretien, qui ne manquait pas d’analogies avec les hommes délirants qui avaient brisé une partie de son enfance, la sourde folie de tout ce qui lui arrivait... malgré tout cela, Julia éprouvait de la sympathie pour le propriétaire.
Ils se quittèrent très protocolairement. Aussitôt la porte refermée elle sursauta, déconcertée par cette évidence : Pourquoi donner ses chats au premier venu alors qu'il semble les adorer ? 
''Mais d'où vient ce matou ? Tout était fermé depuis hier au soir jusqu’à ce matin dans ma chambre ! "bifurqua sa pensée.
A ce point, Julia comprit la nécessité de faire appel à son meilleur ami Paul. Paul, son ami, son sauveur, son cousin, son frère.

Chapitre 12 : Le réfectoire




Dans la grande salle du réfectoire Paul qui s'attendait à côtoyer d'autres formes de pitreries fut surpris de l'apparence normale de la pièce. Il pensait découvrir des modalités d'alimentation variées, des râteliers pour les végétariens, des viandes crus, des animaux fraîchement trucidés pour les carnivores et il ne savait pas très bien quoi pour les charognards…bref, des mangeoires et abreuvoirs, des auges et autres débits de victuailles.
L'aspect de cette cantine avec ses longues tables bien proprettes et garnies de couverts officiellement en usage chez la gent humaine le désappointa un peu. Ce qu'il avait pu observer jusqu'alors lui faisait croire que cette secte devait emmener ses adeptes à des débordements sensuels progressifs.
Ces désaxés zoologiques, domestiqués par un gourou employant beaucoup d'intelligence à les rendre bêtes, devaient abritaient de sauvages appétits de débauches sous l’épiderme d'une autre race, comme il avait pu le constater, il y a quelques instants encore.
Finalement le masque trahissait mieux la vérité qu'il tentait pourtant de dissimuler. En trahissant la cachette d'un secret le masque était en somme un début d'aveu. Il douta soudain du bien-fondé de sa tactique de dissimulation. S'étant employé à usurper le déguisement d'un ennemi il se sentit doublement travesti, ce qui lui fit songer qu'il était doublement visible. En imitant un ennemi pour passer inaperçu il n'innovait pas dans l'art de l'illusion ou de l'espionnage.
Ce masque qui adhérait parfaitement au visage des adeptes, deuxième peau indissociable de leur pathologie, déformait au contraire les traits et le caractère du jeune homme, mettant en évidence sa dissemblance, la faisant paraître.
D'ailleurs depuis son arrivée dans la secte il avait trop attiré les yeux sur lui et non par un fait de volonté. Sa peur qui jusque là s'emmurait dans l'action se dévoila soudain à sa conscience. Sa vulnérabilité provenait aussi au fait qu'il avait d'autant plus de mal à analyser sa peur comme telle parce que son père ne lui avait jamais appris ce sentiment.
Comme pour répondre à ses angoisses une fois encore on lui accorda un intérêt tout particulier en sa qualité de nouvel adepte permanent. On lui accorda la place d'honneur vis à vis du gourou. L'intuition lui dicta d'adopter un comportement plus conforme à sa nature avant que le maquillage ne fonde sous les projecteurs de ces centaines de prunelles illuminées et inquisitrices.
 Mais ce que l'on servit dans les assiettes l'assassina et lui fit perdre courage : C'était de la pâtée pour animaux domestiques.
Afin de se divertir de son dégoût il examina les adeptes qui se dévêtirent de leur parure animale avant de savourer cet élixir canin. Il dut se frotter les yeux plusieurs fois pour ne pas penser que ce qu'il voyait là fût une Hallucination. Sa  mâchoire pendit de stupéfaction quand il se convainquit que le hardi  paon bagarreur camouflait tout bonnement son hypocondriaque d’oncle. Son oncle, fameux, dans le cercle étroit de ses relations, pour n'avoir commis d’autre exploit que celui de brandir rageusement une ordonnance médicale. Celle-ci témoignant d’un duel obstiné contre une impitoyable colite. Et le pigeon qui venait de faire l'objet de tant d'ardentes rivalités n'était que son inconsistante tante que les hommes avaient seulement regardée comme l’on regarde tout obstacle dans son champ visuel.
Il dut se ressaisir assez vite car le majestueux gourou devait siéger face à lui. Son voisin, qui, comme par un fait exprès, n'était autre que son gentil défenseur dont la calvitie luisante était tout à l'heure parée de formidables bois de cerf, engagea tout de suite la conversation avec lui en attendant l'arrivée du gourou.
- Hé ! mon gars ! Les femmes, tu sais ça part ça revient...
- Comme un pigeon voyageur, ricana un adepte en jetant un coup d’œil malicieux vers la tante de Paul qui semblait titiller les ardeurs de l'homme - cerf.
- Celle-là tiens, je te donne pas un jour pour en clamser d’amour, chuchota-t-il. Une sacrée bonne femme !
Prenant la grimace de Paul pour un acquiescement, il continua comme pour lui seul :
- Pour ta mousmé, ne t’inquiète pas, elle te reviendra ou tu l'oublieras ! Moi c'était tout comme toi avec mon Yvonne. Du jour au lendemain, partie de ma vie.
L’ex-cerf qui se révéla un ex-mari sortit de sa poche la photographie de sa belle dans un cadre inénarrable pour la montrer à Paul. Du même genre que sa tante remarqua silencieusement Paul.
- C’est reparti pour une nouvelle ode à Lady Yvonne s’ouvrant comme une fleur aux plaisirs de l’amour, médita d'un air sérieux un adepte en fixant Paul d'un air complice. En tout cas le jeune homme comprit mieux les sarcasmes de son oncle envers ce cocufié sans amour-propre.
- Ah ! Ce que je la regarde l'Yvonne maintenant, continua le délaissé prenant cette intervention d'un condisciple pour de l'encouragement à évoquer. Je l’aime ? Je l'ai aimé ? Le maître a raison : si on te quitte c'est que tu n'étais pas le bon ! Résuma l'homme. En tout cas maintenant je la hais ! Ces cheveux filasses, blonds pharmaceutiques ! Son rêve à elle : les îles Canaris. Une gueule à rêver ce genre de connerie, non ?
- Oui, conclurent tous les attablés, d'un air las.
- Annoncer ça aux clients surtout, qu'elle allait enfin prendre du bon temps, ajouta l'infatigable narrateur de ses infortunes. "Aux îles Canaris!" qu'elle a beuglé à la ronde, espérant un doigt d'admiration et une bonne rasade d'envie des habitués. Ils ont joué le jeu les cons. Remarque, ils l'aimaient bien mon Yvonne. Toujours un mot gentil. Ouverte 7 jours sur 7 comme son troquet. Il dut attendre la fin des fous rires avant de continuer imperturbable :
- Tu parles d'une revanche sur sa vie de labeur toi ! Griller sa viande aux îles Canaris sur des plages de films. Faire peur aux autochtones oui ! Savent pas où sont les îles Canaris les poivrots et pourtant même eux eurent pitié d’elle !
- Il n'y a pas plus conventionnel qu'un poivrot, rigola un adepte.
Quand enfin le gourou vint se placer face à Paul tous cessèrent leur badinage pour savourer cet instant de grâce.
Avant de s'adresser à Paul qui était le seul à faire grise mine, il fit milles grimaces de désolation étonnée pour l'amusement de tous les autres invités à sa table.
- Sache ami dévoué à notre cause, que je ne commets jamais de fautes de goût. La combinaison des personnes ici présentes répond à une logique parfaite. La réplique inspirée de la cène !
- Dois-je inclure dans ta conception de la perfection ce que contiennent nos assiettes ? Tutoya amicalement Paul, prêt à engager une guerre de nerfs avec le commandant de cette nef de fous.
- Il s'agit là d'un délicieux consommé de courgettes, délicat monsieur !
La cène doit m'envier ce joli tableau d'enjoués propagandistes d'animalité, ajouta-t-il gravement en rompant christiquement un pain complet, car ici au moins nous n'avons pas de judas. Si, de ce mets, tu ne saurais décidément pas te délecter, as-tu goûté au moins notre prière ? Sourit le Maître alors que Paul, le visage cramoisi, semblait masquer par un toussotement discret qu'il venait d'avaler de travers sa première bouchée.
- Ah ! Génial ! S’enthousiasma réellement le garçon. Mais pourrais-tu m'éclairer un peu tout de même ?
- Je suis ta lanterne.
- Cet hommage final rendu, en quelque sorte, à Satan, est-ce un mot d'esprit ou un nouveau culte auquel je n'étais pas préparé ?
- Quel stupide préjugé t'empêche donc d'estimer ce Rebelle inspiré ? Le seul capable de donner une réplique enjouée à œuvre de Dieu. Et puis il ne s’agit pas à proprement parlé d’un hommage... disons plutôt un égard.
- A ma connaissance, la seule riposte du diable est dans la destruction. Sa haine est comme un diamant à l'état brut. Il l'adore et la cultive, l’élève à un rang suprême. Elle est l'essence de sa vie. Je ne peux apprécier cette curieuse dénaturation.
- Tu décris là, la haine de l'homme, ce nain arrogant de Dieu. La poussière de l'amertume qui se dépose avec la froide dextérité du fossoyeur sur l'âme perfide de l'homme. Cette âme qu'il troquerait volontiers contre un quelconque bénéfice si le diable y trouvait quelque profit ! L’âme ! L’homme ne traite-t-il pas le sublime de son essence comme le cadeau pourri de Dieu. Ne pense-t-il pas, qu’avare de ses connaissances, l’Etre suprême donne à l'homme le goût de la liberté en même temps que la crainte servile du maître ? La conscience de son essence unique mais néanmoins la mort comme mode d'épuration de son monde ? Le goût du plaisir des sens et cependant la volonté de dompter ses instincts ? Joli cadeau ! Comme un lézard effrayé s'ampute de sa queue pour échapper à la griffe du chat, l'homme s'évide de son âme pour survivre.
- Non sa haine n'est qu'une demande désespérée à ce qu'on le rende à l'amour. Au plus profond de lui il sait que l'on fait violence à sa douceur, parce que le monde ne veut pas tant d'amour.
- L'homme, ce fantoche ricanant, aime à la folie oui, il aime détruire ce qu'il pense être contraire à ses douces ambitions. Ce monde ne lui convient pas dis-tu? Evidemment puisqu'il se croit le propriétaire d'un macrocosme dont il ne connaît en vérité rien de ses principes impénétrables. Les espèces se meurent, la nature disparaît, des plantes des animaux ne sont plus et d'autres espèces ne sont plus "qu'à peine". Et tout le monde s'en fout. L'homme manigance cette agonie accusant le diable ou les multinationales de l'embobiner. L’homme ! Ecoute-le se répandre d’un hypocrite remords quand il trucide la nature, détruit le monde pour asservir son goût du confort. Mais par repentance de ses actes il s’empresse de condamner avec véhémence les déforestations et la destruction de la biodiversité…chez le voisin. Chez lui, dans son pays, sa propension à la contrition lui ordonne à construire un square et de manger plus sain.
  Et il lui faut bien décrasser les dessous négligés de sa conscience ! Ce don superflu de dieu qu’il associe à l'hygiène. Comme on allège sa panse de ses ordures, on confesse à son parti ses rognures.
Seuls comptent les intérêts de ces despotes du limon de dieu, qui mouchardent qui à son prêtre qui à son chef de parti les manipulations du démon Monsanto alors qu’il distribue comme un écrivassier des dédicaces, des extrêmes-onctions à toute vie qui ose contrarier ses appétits égoïstes de domination.
- Tu dis vrai en ce qui concerne l'homme. Mais Satan est le grand destructeur.
- Non ! Satan hait  Satan ainsi que les hommes qui plagient lâchement son dégoût, ce qui est, tout de même, une preuve de bon goût.
Paul regarda en direction du réfectoire des petits enfants, à l'écart des adultes, pour se rappeler avec plus de force qu'il n'était pas là pour contredire cet aliénateur de belle allure mais pour arracher sa petite cousine des griffes de ces diables. Il se promit de ne plus contredire ce médisant homme décidément très intelligent.

Chapitre13 : Mythologie contemporaine.



Elle suffoquait de chaleur dans la cabine téléphonique. Après trois sonneries elle parvint à joindre son ami de toujours, son cousin Paul.
Avec une précipitation hystérique Julia fit un compte rendu paranoïaque de sa nouvelle vie. La chambre, ses rêves, le docteur Durrentooffenbach, le propriétaire, le chat, tout cela fut évoqué sans cohérence et comment aurait-il pu en être autrement ? Car chaque personnage était un mystère clos recroquevillé sur lui-même, chaque événement recelait une énigme et son langage propre.
 Pourtant cela ne pouvait être arbitré que par une volonté commune, elle ne pouvait en douter. Mais ce qui compromettait une interprétation globale tenait autant à la nature du mystère qu'aux acteurs qui  la tissaient. Leur personnalité était si forte, leur caractère tellement unique, leur originalité si flagrante que l'on ne pouvait les regarder que séparément. C'est comme si on eut voulu réunir toutes des planètes de l'univers dans une seule galaxie ou qu'un fantaisiste tentât de contempler ensemble deux tableaux de maître.
Le récit de Julia, s’il contenait une force émotionnelle attractive n’en était pas moins un pur paradoxe narratif qui se nourrissait du paradoxe qu'il tentait de décrire. Contre toute attente Paul comprit tout mais quand ce fut à son tour de parler il se sentit embarrassé :
- Mais pourquoi te perdre dans un bled pareil ! Enfin là n'est pas la question, dut-il s'adoucir craignant une nouvelle avalanche. Ecoute, il n'y a pas dans cette histoire matière à t’alarmer !
- Mais rien n'a de sens commun ici! C'est comme si à 200 km de chez toi tu trouvais un monde obéissant à d'autres lois que le reste de l'univers. Un peu comme si l'eau enivrait, le sel désaltérait, le rocher le plus compact pesait moins lourd qu'un atome. Toi tu te promènes dans la rue et plus rien ne t'étonne, car quoique tu penses ou imagines aucun chemin ne mène nulle part, les yeux ne changent pas de couleur en fonction des saisons, ta main droite ne vieillit pas exagérément plus vite que ta main gauche et loin de toi l'idée de redouter cela.  Je ne possède plus de repères, ce que je sais déjà me sert à rien et ce que j'ignore m’intéresse. Mais j'ai peur. Un sphinx aux airs redoutables, avec un corps d'ange et une tête de chat menace ma déjà très fragile tranquillité d'hier par des énigmes intolérables.
- Si tu ne recules pas dans mon estime, tenta de calmer Paul qui tenta de masquer le trouble de sa voix par des propos amusants, tu rétrogrades dans l'espace-temps. C'est comme si tu t'étais embarquée dans une machine à remonter le temps ! Voilà ! Rugit-il de plaisir, j'ai trouvé!
- Oui, concéda-t-elle. Le passé. Tout est périmé ici. Des Créatures du diable... des anges. Personne ne s'attarderait à de telles balivernes. Le ciel est un mélange de gaz, on y rencontre des oiseaux, des avions voire des OVNI si on est un tantinet toqué mais des anges?
- Non, ce n'est pas cela que j'évoquais c'est plutôt un ensemble de faits. Primo: Le cadre. Une chambre à l'ameublement archaïque avec des tapisseries années 60. Des fauteuils qui essaient d'avoir des airs Pie XII. Désolé mais mes connaissances en antiquité, Hein! Deuzio: Des rêves surannés contaminés par l’allure gériatrique de ta piaule sont  antérieurs à l'ère spatiale.
- Comment? paniqua Julia redoutant un instant que cette folie, qu'elle croyait endémique à son seul lieu de résidence s'était propagée au reste du monde.
- Rappel: Ta Miss Beauté craignait en rivalisant avec la lune que son désavantage consistait dans son accessibilité. Or je te rappelle que la lune ne l'est pas moins accessible et ce, depuis 1969: Date mémorable où le premier homme a posé le pied dessus. Il dut attendre la fin du fou-rire de Julia avant de poursuivre : Tertio: Tu cohabites avec des reliques laissées par ton ex-locataire, le passé d'une autre, qui se révèle être de surcroît une paléontologiste. Et je te rappelle que le travail de celle-ci consiste à retrouver les traces du temps révolu. Et en plus un passé qui n'a jamais été : les anges. Et toi tu es allé t'enterrer dans ce bled pendant quelques jours pour fourguer à prix fort tes cartes postales antédiluviennes héritées d'un parent préhistorique à un collectionneur d'antiquités souffreteux. C'est vrai que tout cela est bizarre, conclue lourdement Paul qui avait la faculté de s'exalter pour toutes les diableries de ce monde et de croire que Julia, qu'il s'était juré de protéger toute sa vie, resterait toute sa vie la proie d'infâmes manipulateurs.
« Mais ? Mais ? itéra-t-il.
- Quoi ? Vociféra Julia
-PEUT-ETRE, je dis bien PEUT-ETRE, que nous exagérons la portée mystérieuse des travaux du docteur Durentooffenbach. Et si elle s'était tout simplement adonnée à une étude comparative des arts et des sciences ? Tu comprends ? , s'alarma-t-il du silence de Julia, peut-être a-t-elle exploré en scientifique les reproductions artistiques des ministres du ciel pour en extraire des analogies intéressantes avec la gent ailée que nous qualifierons de naturelle. Non ?
- Pourquoi cette idée, ma foi, plus probable, ne m'est-elle pas venue à l'esprit? Non, mon intuition me dicte autre chose, ce comportement général des gens ne correspond pas à cette idée.
- J'admets que ton propriétaire est un tantinet loufoque et pourquoi le docteur aurait-elle laissé ses colis ? Ecoute ouvre-les !
- Non JAMAIS !
- Et pourquoi ?
- C'est ce qu'il attend de moi ! S’il est fou comme tu le supposes, il n'a d'autre désir que d'entraîner les autres dans sa monomanie... mais il n'est pas fou malgré son comportement extravagant, je n'ai jamais rencontré sur un visage l'empreinte véhémente d'une telle lucidité.
- Bon, essaie d'en apprendre davantage sans te compromettre.Mais au moindre doute, appelle-moi ! Je vais essayer de me libérer pour te rejoindre le plus vite possible. Bise ma jolie.
- Ne coupe pas !
- Que se passe-t-il ?
- Dis, je n'ai pas la force de les appeler... Tu comprends, ils vont sentir à ma voix que quelque chose ne va pas. Tu veux bien leur dire que tout va bien ? Invente ce que tu veux. Que je fais une excursion en pleine montagne, tiens !
- Tu as raison, Je m'en charge, conclut Paul avec une grande tendresse dans la voix. Je t'embrasse. J'arriverai le plus vite possible.

Chapitre 14 : La loi du Talion  


Des cris fusèrent dans toutes les directions, interrompant fort heureusement cette désagréable discussion avec le gourou. Un très beau jeune homme, traîné par deux adeptes, fit son entrée dans le réfectoire. Les deux compères le lâchèrent après avoir raconté qu’ils avaient trouvé ce jeune diable, à moitié inconscient, sur le carreau. Il clamait à la ronde que l’on avait voulu le tuer. Ce garçon, blafard, hurlait avec une extraordinaire vitalité et s’expliquait de façon désordonnée. On comprit qu'un criminel l'avait réduit en charpie après avoir estourbi un autre adepte pour lui dérober son costume d’animal. Qu’il avait fait du mieux qu’il pouvait pour défendre son compagnon mais que la brute, d’une force exceptionnelle, avait fini par les assommer tous les deux. Que l’autre affidé gisait sur le sol. Encore chancelant, à cause des coups de poing qu'il avait reçu, il implora du secours. Quelques adeptes jugeant le gueulard en proie à une crise d'hystérie en profitèrent pour le calmer par forces claques.
 Bien qu’étonné qu’un tel éphèbe puisse susciter une telle hargne, Paul profita tout de même de la vindicte publique.
Le  martyr finit par relater avec un minimum de cohérence l'attaque qui l'avait laissé sur le carreau. Paul qui n’avait assommé que ce gamin s’étonna de ce que celui-ci l’accusa d’avoir agressé un autre homme ! Mais l'urgence ne lui laissait pas le temps de méditer sur ce mensonge proféré par sa victime.
 - C'est moi ! souffla instinctivement Paul à la cantonade, préférant devancer la dénonciation par un aveu désabusé.
- Que t’ont donc fait ces animaux ? s'étonna le Cervidé qui éprouvait une sympathie spontanée envers Paul.
- L’un, rien, d’ailleurs je ne sais pas de qui il parle ! Celui-là est indigne de porter ce vêtement, affirma péremptoirement Paul qui tentait de gagner du temps.
- Assassin ! cria le jeune homme à l’adresse de Paul.
- Mais que s'est-il passé enfin ? Insista son amical voisin de table ému tout de même par le joli minois de l’adolescent.
- Lui, il a écrasé une fourmi, comme cela, mima Paul en broyant un fictif insecte de son énorme main, froidement, insista-t-il, et avec une telle désinvolture que j'ai estimé qu'il n'était pas nécessaire de convoquer un jury pour appliquer un châtiment, improvisa-t-il.
- Ordure ! s'indigna le questionneur au crâne boisé tandis que le gourou et sa tribu semblaient ne s’intéresser que très passablement à l'affaire.
- Une toute petite bête sans défense, insista le Cerf.
- Oui minuscule, approuva Paul avec une mauvaise foi qui lui provoqua un plaisir ineffable.
- Et l’autre diable que t’a-t-il donc fait ? Continua d’enquêter le cerf.
- Rien, dit sereinement Paul. Je vous ai dit que je ne sais pas de qui il parle ! Et il haussa les épaules avec détachement pour signifier qu’il était inutile de le questionner davantage.
- Maître, ton verdict, insista l’éternel allié de Paul, en se tournant vers le gourou.
- La loi du Talion, trancha celui-ci avec sérieux.
Au plus grand étonnement de Paul, sa victime supplia le pardon. Il ne l'avait pas écrasée exprès. Il avait sentit un chatouillement alors le mauvais réflexe, un truc pavlovien quoi. Non, de sang froid il ne l'avait pas écrasé, par mégarde voilà tout.
Tous ces arguments ne servirent à rien. On répondit à ses justifications par un lourd silence. Puis le malheureux s'évanouit.
- Mes amis, continua le maître pour la tablée seule, où Paul était l'invité, nous différerons l'application de cette juste peine demain matin car ce soir une surprise vous attend ! Nous sommes invités... voyons, voyons un peu, s'interrompit-il un instant, fouillant ses poches, tandis que les adeptes toutes oreilles tendues, souriant déjà de bonheur, retenaient leur souffle pour savourer l'annonce de la nouvelle.
- Ah ! Voilà j'ai retrouvé la carte de visite ! reprit-il avant de rappeler à ses adeptes :
- Nous sommes donc invités par madame la présidente Duchemin à un cocktail afin de célébrer le dixième anniversaire de la fondation de l'association des femmes traditionalistes victimes de maris alcooliques par la vente de canevas.
Soulevant comiquement les sourcils pour ajouter au plaisir des affidés qui se tordaient littéralement de rire, et tapant fraternellement l'épaule de Paul qui ne comprenait plus rien, mais vraiment plus rien du tout, il expliqua :
- Jeune ami, pour vous éclairer sur cette mondaine sortie à laquelle vous assisterez ce soir, en qualité de membre tout aussi influent que fictif de la ligue "Du gouvernail traditionaliste français"(...Désolé mais j'ai du improviser !), je vous dirais que notre secte prône des loisirs autres que le tiercé et les soirées télévisées. Et puis, que diable, nous ne pouvons pas passer notre temps à nous déguiser en bestiaux ! Ce soir nous allons, tels des acteurs, endosser le rôle d’influents leaders de la non moins influente et imaginaire association. Grand prestidigitateur je vous offre l'occasion de nous faire passer pour ce que nous ne sommes pas. Pour alimenter nos sarcasmes, il nous faut bien côtoyer quelques prétentieux imbéciles non ?
Le cerf répéta pour la joie de tous :
- Les fem-mes tra-di-tio-na-lis-tes vic-ti-mes de ma-ris al-coo-li-ques ! Ah non d'une pipe ! Il fallait les trouver celles-là. Tu vas voir que je vais y retrouver l'Yvonne dans leur cloître ! Car pour ce qui est de biberonner l'Yvonne et moi fallait pas nous envoyer un carton d'invitation dix jours à l'avance pour qu'on accepte ! Et le pedigree de ta bougresse de présidente ? S’informa-t-il, les larmes aux yeux.
- Ce titre honorifique lui vient évidemment de son président de mari. L'ennui fatal de sa condition de conjointe oisive. Voulant assujettir sa générosité à sa vulgarité intellectuelle dans une glèbe humaine, jugée inférieure à la sienne, elle s'adonne aux œuvres philanthropiques populacières. Petite émeutière sans horizon humaniste, elle a réussi à dévergonder quelques épouses de sa condition, en mal d'idéaux, ainsi que trois pioupious qui ont l'air de semi-castrats.
- Encore une rentière qui ne sort jamais de sa petite gentilhommière, ironisa un autre adepte, elle voit les pauvres dans le genre 19ème siècle. Tu vois le topo ! La femme avec une portée de rejetons malingres priant le bon Dieu dans son taudis infâme pour que son homme n'engloutisse pas toute sa paye dans la mauvaise absinthe. Mais la prière n'étant pas écoutée, quand le mari entrera ivre mort dans l'écurie familiale, elle offrira son corps à ses coups brutaux afin de soustraire à la folie enivrée du père la fille tuberculeuse qui se meurt faute de médicaments, railla un adepte à grands frais de gesticulations.
Ils rirent tous de bon cœur.
- Ce qui me laisse à penser que la lecture d'un livre reste une activité plus immorale chez une rentière qu'une partie de yam's en famille.
- Parce que des livres elle n'en a lu qu'un ta charitable !
- Oui, et ça doit être Gervaise. Et puis les pauvres de nos jours c'est pas pareil ! Maintenant le pauvre quand il boit, il boit en couple. J'en sais quelque chose j'ai été institutrice. Oui, les fauchés se cuitent par deux. Mâle et femelle consument les allocations familiales attribuées à leurs enfants, qui eux, sont aussi malheureux qu'autrefois par contre ! Le nouveau pauvre est arrivé !
Le gourou stoppa les commentaires amusés des adeptes :
- Ah ! J'oubliais, notre chère présidente détient des larbins plutôt intéressants. Une de ses domestiques, ne supportant plus d'être l'esclave de sa patronne enivrée d'idéaux d'abreuvoirs populaires, noie sa haine justifiée en sifflant la moitié de la réserve présidentielle. Cette ivrognesse de bonne qui additionne d'une bonne rasade d'eau des liqueurs raffinées de sa maîtresse fera la joie de nous tous.
Bon, maintenant distribution des rôles : Pierre le loup dit Loup Duverneuil tu seras rédacteur en chef de l’éditorial :  « famille traditionnelle ». L'institutrice tu nous joueras l'institutrice ou plutôt la religieuse. Les professions sont parentes. Tiens, une idée me séduit tout à coup : faisons de notre ami le cerf l’auteur de pièces de théâtre avant-gardistes !
- Mais, tu vas tout foirer not'bon maître, sais même pas causer un patois honnête avec le petit monde, alors conjuguer dans la haute les temps rococo du style subjectif...
- Subjonctif ! Rectifia machinalement l'institutrice.
- Mais non le temps subjectif a plus d'allure, voyons ! Laisse enfin cet homme d'esprit détrousser les mots de leur valeur surannée, violenter la grammaire si tu veux qu'il ait l'air moderne. Et puis ces femmes et ses simili-pistolets ne sont certainement pas le fleuron de l'érudition, précisa le rat qui fut titré de sous-directeur de banque par le gourou qui applaudit sa perspicacité.
Tout à coup, l'institutrice se mit à rire nerveusement, tenant une feuille d'ordonnance de son gynécologue à la main. Ils attendirent un moment qu'elle s'apaise se délectant déjà d'une sortie désopilante de leur amie. Quand son hilarité se tarit enfin elle s'essouffla :
- J'ai un titre honorifique à proposer à l'un de vous. Membre de la société française de colposcopie et de pathologie cervico-vaginale !
Tout le monde applaudit à cette plaisanterie. L'adepte non encore placé réclama à cor et à cri cette qualification.
- Et toi, hercule, qu'est-ce qui te plairait d'être ce soir ? Demanda-t-il à Paul, qui, revenu de sa surprise première commençait à trouver cela très amusant.
- Je veux être un malfaiteur repenti de ses crimes.
- Parfait ! Cela nous manquait pour susciter un début de frisson dans ce salon de bigots.


Chapitre 15 : Miroir, mon beau miroir !

Quand la conversation fut terminée elle n'eut pas le courage de retourner dans son logis. Elle décida de se promener dans la ville qui offrait des rues étroites avec de grandes demeures pressées les unes contre les autres. Puis elle découvrit avec un pincement de bonheur dans la poitrine un arbre seul dans un petit jardin sauvage. Il était coincé entre les maisons agglutinées, le seul organe respiratoire de ce conglomérat asphyxiant d'habitations.
 Il répandait un peu de majestueuse nature sur les trottoirs. A sa vue elle éprouva une étrange sensation dont elle n'aurait pu dire si c'était du bonheur ou une profonde et douce mélancolie. Puis elle sourit à la métaphore qui lui vint à l'esprit en contemplant l'arbre esseulé. On aurait dit la petite chèvre de monsieur Seguin dans son enclos. Tout l'enchantait maintenant, tout ce qui ne lui rappelait pas le mystère de sa chambre et elle erra ainsi, contemplant cette vie calme parachevée dans la symétrie des ruelles, alanguie par les pas feutrés de matous nonchalants qui se débarbouillaient la tête avec leur patte ou dormaient les yeux mi-clos dans des endroits surélevés. Elle se promena ainsi longtemps. Puis la journée passa dans des achats divers et une entrevue avec son collectionneur pour diverses formalités.
Elle éprouva un vague dégoût en entrant dans l’appartement sombre du vieux monsieur célibataire qui sentait le vieux, qui était rempli de vieilles choses d’un ancien  temps. Et en même temps elle se demandait si le vieux monsieur la jugerait digne d’intérêt. Cela sembla être le cas, car il lui relata des histoires de faussaires plus ou moins célèbres. Elle s’amusa de ce compositeur de musique qui, ne tirant aucun succès de ses œuvres, décida de les attribuer à des musiciens reconnus et inattaquables. Le compositeur déclara avoir déniché chez un brocanteur des partitions inédites de Corelli, Scarlatti et de Beethoven.  Ainsi l’infortuné artiste put jouer ses compositions musicales en les attribuant à ces maîtres incontestés de la musique. Le sucés de ses œuvres fut considérable jusqu’au jour où l’on découvrit le pot aux roses. Et les critiques qui jusqu’alors avaient crié au chef d’œuvre dénigrèrent chaque note de cet étonnant compositeur avec une mauvaise foi répugnante. Le vieil homme conclut que ce qui rend une œuvre d’art exceptionnelle provient de sa notoriété et non de sa singularité comme si Julia ne l’avait pas compris. Il enchaîna sur l’histoire du milliardaire américain qui avait fait faire par des faussaires de génie des copies parfaites de tableaux de peintres connus en sa possession. Des œuvres de Matisse de Picasso, Braque... bref tous ces peintres des années 30.
Et un soir, devant une assemblée composée en partie de critiques, il fit brûler nombre de toiles et personne ne sut jamais si s’étaient les copies ou les originaux des tableaux de sa collection privée. Evidemment, comme toutes les personnes d’un certain rang social, le collectionneur de faux ne laissa pas à Julia le plaisir de savourer cette anecdote. Il se fit un plaisir de pérorer sur cette histoire afin d’en extraire un sujet de méditation personnelle.
  A croire que les hommes de génie servent à mettre en valeur les esprits ordinaires ! Julia, qui l’écouta trouva regrettable qu’il y ait tant de commentateurs dans le monde. Pour se venger, elle décida de ne montrer qu'une partie de sa collection à son verbeux acheteur.
 Elle n’aimait pas le bonhomme même s’il ne chantait pas que des fadaises. Mais cette façon qu’il avait de vous expliquer tout ce qu’il y avait à voir ou à comprendre la dégoûtait. Jusqu’au pas de la porte il l’éclaira de sa science.
 Le soir était là quand elle sortit. Elle revint voir son arbre pour savoir si l'émotion qu’il avait suscitée en elle était restée intacte. Elle ne fut pas déçue. Puis en passant devant une poissonnerie un sentiment de délectation fébrile la cloua sur place. Elle ne sut ce qui la plongeait dans l’extase en contemplant ces poissons morts sur l’étal du magasin ! Des frissons de plaisirs incompréhensibles la transportèrent vers une joie démesurée. Quand la poissonnière lui demanda ce qu’elle désirait c’est à peine si elle l’entendit ! La marchande dut poser plusieurs fois la même question à Julia mais quand celle-ci revint à la réalité elle s’enfuit comme une voleuse.
Puis se souvenant soudainement de la promesse faite au peintre, qui habitait le même immeuble qu'elle, de passer le voir dans la soirée, elle se hâta de rentrer dans son meublé maudit afin de restituer à sa physionomie un peu de coquette féminité avant l’entrevue. Elle songea avec inquiétude qu'elle devait être très éprouvée nerveusement pour avoir oublié ce rendez-vous qui aurait du être le seul aiguillon de sa journée.
Elle se remémora chemin faisant le joli visage de Lucien et leur brève mais curieuse conversation  sur le pas de sa porte. Elle s'était un peu vivement retournée au pas décidé et assez lourd qui s'était fait entendre alors qu'elle ouvrait sa porte.
Ce geste brusque arrêta le gaillard qui la salua gaiement en lui demandant : « Vous êtes la nouvelle locataire ? Sans attendre de réponse il ajouta, un brin goguenard :
-  Si je peux être utile à mademoiselle ? Je mets à votre disposition mes bras musclés pour monter des valises » et il accompagna cette offre d'une palpation de ces biceps saillants sur des bras maigrichons.
Elle sourit, prit une mine admirative mais déclara avoir déjà accompli seule ce labeur.
Ils restèrent un temps indécis et elle prit l'initiative de continuer cet échange qui augurait des rapports agréables avec un « être humain normal », la trentaine, évalua immédiatement Julia :
- De toute façon la tâche n'eut pas été à la hauteur de vos muscles, je ne reste que peu de temps ici, je n'ai emporté que très peu d'affaires.
"La tâche n'eut pas été à la hauteur de vos muscles, comment ai-je pu sortir une connerie pareille, j'ai pas l'air tarte maintenant " songea-t-elle rageusement.
Mais Lucien, bien content que la conversation reprenne avec cette jolie et jeune femme ajouta avec précipitation mais d'une voix assez grave pour soutenir l'intérêt de Julia :
- Moi je suis condamné à pépettes ici, je le crains, et il la regarda de biais avant de continuer, au moins un an dans ce foutu bled !
- Et qu'avez-vous à expier ?
- Un tableau. Longue histoire. Je suis peintre. Tenez soyons simple! J'aime peindre mais je hais parler de ce que je fais. Vous passez demain en début de soirée si vous le pouvez et vous me flatterez de vos éloges. OK ?
Ils s'accordèrent vite sur un rendez-vous aux alentours de 21heures, non ce n'était pas trop tard, elle ne pouvait pas avant, mais qu'elle vienne tout de même.
Elle songeait maintenant à cette entrevue, oublieuse de ses lourds tracas, face au lourd et triomphal miroir, prête à parfaire sa mine par un discret maquillage.
Mais faut-il que cette chambre soit mille fois maudite, car au lieu de se servir du miroir comme toute femme jeune et jolie l'eut fait, ce qu'elle vint y quérir, avec un charmant sérieux, ne fut pas son reflet souriant mais bien plutôt la présence massive et menaçante du somptueux miroir qui semblait doué d'une âme propre. Elle se rassura un instant, trouvant dans sa beauté exceptionnelle - qui ne pouvait apparaître que comme surnaturelle dans la laideur environnante de la chambre - la matière à réorienter son regard.
 Mais le fait était là : on ne pouvait attendre de cet objet par essence magique et d'une telle splendeur qu'il s'emploie de façon servile à sa fonction de multiplication du monde par l'art de l'illusion. C'était idiot, Julia le savait bien, mais elle ne pouvait s’empêcher de penser que ce miroir-là la méprisait. Ni plus ni moins. Il lui rendait œil pour œil, dent pour dent, son visage, chassant d'un reflet réaliste toute tentative d'intériorisation. Un portrait sans mémoire, un double inutile, superflu. Ce regard sans paupières la recrachait comme une sécrétion impure, telle qu'elle, sans prendre la peine de goûter un peu de la substance de Julia, comme si elle n'était qu'une grossière insulte aux subtils organes qui devait le constituer profondément.   
Elle ne pouvait cependant pas s'empêcher de paresser dans cet œil décérébré qui tenait lieu de conscience, de mots, d'images. Comme si le but du miroir - en instituant une glaciale égalité entre le regardant et le regardé - était de ne rien prendre ni ne rien donner. Montrer sans jamais être, un doigt anonyme qui vous désigne. Les yeux dans ses yeux Julia revit la belle dame de son rêve qui voulait sublimer sa beauté dans un reflet. Elle comprit qu'un sort aussi monstrueux lui était réservé. Son sang se glaça mais elle tint tête au miroir. Puis la révélation arriva. L'éclairage de sa chambre provenait d'une ampoule nue descendant assez basse au bout du long fil électrique. Cette installation sommaire qui s'interposait entre Julia et le miroir lui permettait donc de contempler tout à la fois son image et son ombre projetée sur le mur face au miroir. Elle déduisit de ce phénomène la possibilité de créer un jeu d'ombre et de lumière assez impressionnant si elle faisait osciller le fil. Voulant vérifier son hypothèse et l'aspect rationnel du résultat suspecté elle oublia un instant le caractère menaçant du psyché.

Elle imprima donc au fil électrique un mouvement oscillatoire et toute la mort larvée dans l'âme illusoire du miroir envahit la chambre. Comme elle l'avait justement prévue l'ombre du fil électrique et l'ombre de sa tête dont elle pouvait suivre le trajet reflété furent animé du même mouvement pendulaire de telle sorte qu'ils firent alliance derrière son dos. Julia vit la silhouette de sa tête pendue qui se baladait d'un bout à l'autre de sa chambre.
Elle ne savait plus si c'était elle ou son image qui contemplait cette fantomatique pendaison, cette échappée des ombres en un jeu cruel de destruction.
Une fois revenue de sa découverte horrifiante elle trouva d'alarmantes analogies entre son rêve et sa fictive mésaventure dans le miroir. Un beau visage défiguré dans le reflet d'une eau vacillante immobilisait les traces de sa perte dans le masque tragique de la lune et le miroir préfigurant sa suicidaire disparition dans le reflet d'un miroir de conte de fée.

Cependant elle n'accorda aucune valeur prémonitoire à cette double et complice fiction. Elle s'attrista simplement que le rêve et la vie éveillée puissent jouer la même scène, pactifient dans un acte destructeur au lieu de s'accorder un mutuel mépris qui leur eu évité la corruption de cette mésalliance.
Une fois revenue de sa stupéfaction elle se leva étrangement rassérénée et une sensation de bien-être la rendit à sa jeunesse insouciante. Il lui fallait se préparer vite et rejoindre le peintre qui devait attendre fébrilement son jugement sur le tableau qu'il avait peint.
Elle martela timidement à sa porte qui fut aussitôt ouverte avec une surprenante brusquerie. Elle se savait très attendue mais tout de même.
Il était heureux de la voir, mouvant et volubile, il parlait beaucoup, souriait en guise de ponctuation de ses propos mais son regard devint soudainement assez fixe et crispé. "Un regard de peintre qui n'a rien de déplacé ni d'insolent " songea-t-elle résolue à tout voir d'un bon œil. Elle avait eu sa dose de surmenage intellectuel aujourd'hui. Ce n'est que lorsqu'elle le vit abaisser et relever sa tête tel un automate en haussant ses sourcils chaque fois que son regard tombait sur ses pieds qu'elle comprit que le temps du repos du combattant n'était pas encore venu. Elle posa son regard au même endroit que le sien.
Elle n'avait plus d'ombre.


Chapitre 16 : Le doute


- Putain de putain de bordel ! Les gars maintenant que le patron est pas là, entre potes, vous aurez beau dire et beau faire, j'ai pas assez d'hygiène verbale pour me faire passer pour un gratte-papier grand luxe doublé d'un lèche-cul de bigotes ! Non, non, me faire passer pour le porte-étendard du progrès et raconter des conneries qui aient l'air modernes ça passera pas, s'affola le Cerf avant de partir pour la soirée de la présidente.
- C'est vrai que tu dois posséder un capital linguistique qui n’excède pas cent mots et encore en comptant les impolitesses ! Remarque c'est pas bien gênant pour raconter une seule histoire. Tu leur raconteras l'Yvonne tiens ! Celle là tu la maîtrises, rigola le futur membre de la société française de colposcopie et de pathologie cervico- vaginale.
- Ecoute si ce rôle te fait si peur on va faire une chose simple, proposa Paul sérieusement. Combien de minutes nous reste-t-il avant de partir ?  Une heure environ à te ronger les sangs. Et bien je vais employer cette antichambre du temps à faire de toi un littérateur distingué. Le rat, clama Paul, va nous chercher un livre de citations à la bibliothèque, s'il te plaît !
Je t'explique le truc. Tu vas apprendre par cœur cinq ou six citations et tu les replaceras au gré de ta fantaisie dans la bonne société. OK ? On va en prendre des bien fumeuses pour que personne ne les comprenne ! Comme ça on a un avantage sur eux. Ces femmes du monde vont pouvoir jauger leur chancre culturel incurable en regard de ta feinte éloquence. Elles essayeront uniquement de maintenir une attitude en te donnant du "voilà qui est bigrement bien exprimé !", "Quel talent !", "On ne saurait mieux dire !" et nous tes amis nous te donnerons la réplique. Ne crains rien ! Ce sont des nases on t'a dit ! Tu te rends compte de l’ignominie : Priver des époux de l'ivresse conjugale. Pour avoir une vocation pareille il faut haïr la vie. Tu en sais long sur le sujet non ? Ton Yvonne elle ne t'aurait pas quitté pour un buveur d'eau ? Même bénite par le Christ en personne ?
- Faire du recyclage dans le canevas à une dame qui peut se piquer d'avoir l'excentricité à domicile ! Surenchérit le rat qui était revenu de la bibliothèque avec une encyclopédie des citations dans les mains.
- En tout cas elles ne doivent pas souvent être béantes nos béates, encouragea aussi le Loup qui s'inquiétait comme les autres de voir le Cerf si affolé par son rôle et si peu prompt à faire de l'humour sur le charnel.
- Et à moitié chrétiennes avec ça ! Priver une femme de son mari, ce n’est pas très catholique, hein ! Tenta de rassurer le Rat.
Le Cerf rassuré et ému de la compassion de ses amis acquiesça.
Paul eut un mal fou à lui faire retenir des passages de Schopenhauer ou de Nietzsche, qui avait écrit, nota avec délectation le Rat : " Le christianisme et l'alcool, les deux plus grands agents de la corruption".  Tout le monde rit et chacun de chercher dans le livre de citations, la sentence la plus surprenante." Cochon emprunté grogne toute l'année" dénicha le Loup. Après plusieurs propositions erronées il leur dévoila que ce dicton était le fait de Cervantès. Les amis exigèrent même, après un fou - rire de plusieurs minutes, que le cerf retint un slogan d'Adolf Hitler : On ne délivre pas les peuples par la fainéantise mais par le sacrifice."
Puis, remarquant la mine d'intrus qu'affichait le Cerf en déchiffrant ce Compil de mots d'esprit ils se rabattirent sur des textes abrégés et qui s'appliquaient plus ou moins à l'art.
Mais rien ne semblait vouloir entrer dans sa tête. Sa peur grandissante était comme un barrage à l'afflux de mots qu'on tentait de lui faire apprendre.
C'était une pitié de voir cet homme s'effrayer devant une petite phrase d'un homme mort depuis deux siècles. Clore le bec aux vivants lui paraissait déjà une tâche surhumaine qui se gonflait maintenant par cette déferlante fantomatique de penseurs dont il ignorait jusqu'au nom.
Le  Cerf suait sang et eau en récitant pour la vingtième fois le fameux "Aléa jacta est" de Jules César, qui lui avait beaucoup plu, on ne sut pourquoi.
 Paul s'étonna soudain de son enthousiasme et du revirement de ses préjugés par rapport à cette secte et à ses affidés qui vraiment ne correspondaient en aucune manière à une secte et à des affidés. Ceux-là étaient plus sympathiques, caractériels, drôles, inventifs, exotiques qu'aucun humain de sa connaissance n'aurait pu le prétendre. Pourtant il s'en voulut terriblement d'avoir oublié sa mission première qui était d'enlever Julia et tout cela pour assister à tous ces divertissements loufoques. Mais après tout, pouvait-on qualifier de divertissement ce canular clandestin plutôt comique qu'on lui offrait d'exécuter. Et puis rien ne l'empêchait de remettre à plus tard ce qu'il pouvait faire le jour même, s'amusa-t-il. Mais la gravité de son attitude lui apparut soudaine. Evidemment la petite qu'il chérissait si fort était hors de danger. Il avait même pu louer l'attitude des adeptes face aux enfants qui apprenaient par le jeu, qui ne connaissaient aucune forme de brimade ou de vexation de la part des éducateurs. La présence des parents par contre semblait faire défaut. Les petits évoluaient auprès de doux et intelligents pédagogues .Cependant Paul songea un instant à ses parents qui devaient les attendre, lui et sa cousine, étreints par l'angoisse. Peut-être que d'écouter machinalement son ami perfectionnant son latin en progressant du "aléa jeta pesté» via "Allah éjacula test" pour pénétrer la formule qui honorait l'audace face à l'hésitation, Paul s’engagea lui aussi à prendre une décision.
 C'est dit ! Ce soir je fais mes adieux à la scène et demain je pars avec ma cousine, décida-t-il tandis que le Cerf triomphant clama enfin son "Aléa jacta est" des plus distingué.


Chapitre 17 : Le peintre.

Julia ne semblait pas particulièrement affectée par cette métamorphose.
"Le miroir me l'a dérobée, il y a quelques instants "expliqua-t-elle placidement à son interlocuteur passablement interloqué.
Elle lui raconta ses pressentiments et sa mésaventure avec le miroir. En relatant les faits Julia se rendit compte qu’elle acceptait la survenue de l'extraordinaire dans sa vie avec une facilité surprenante.
Parce qu'au fond, à bien y réfléchir rien n'est acceptable et surtout pas ce que nous sommes sensés attendre de la vie.
Et bien ! Elle ne possède plus d'ombre ? Mais en quoi est-ce plus surprenant que d'en avoir une ? Contrairement aux autres corps opaques elle n'arrêtait plus la trajectoire lumineuse. Point. Elle devenait un sujet désobéissant aux lois physiques, certes. Mais s'était-elle une fois intéressée à la physique ? Non et maintenant pas davantage. Lassitude ou dégoût, elle était dans un état d'esprit tel, qu'elle était prête, non, à tout accepter, mais à tout refuser.
Le peintre lui ne s'accommodait pas ainsi de cette nouvelle réalité. Julia l'écoutait à peine. Elle comprit seulement qu'il imputa ce prodige aux dons de charlatanerie du propriétaire sans qu'elle comprit pourquoi.
Il la fit asseoir avec un geste d'autorité et éclata de rire pour imiter ensuite la voix grave du propriétaire et sa façon si particulière de se mouvoir, de gesticuler.
- Ne vous occupez pas de votre ombre, déclama-t-il en tordant sa gracieuse bouche pour rendre le rictus affecté de leur logeur, oui le miroir vous l'a volée et nous pouvons très bien vivre sans, si nous n'avons pas une vocation de parasol. A quoi servira-t-elle et à qui ?
Il marqua un temps d'arrêt plein d'une feinte solennité pour siffler sur le ton de la confidence la plus crapuleuse :
- A celui qui en à tant besoin !
Bien que ce petit jeu amusa Julia car on pouvait aisément imaginer le propriétaire lui assenant de tels propos, elle l'interrogea doucement du regard.
A cette interrogation muette, il répondit, en reprenant l'expression charmante et butée qu'elle lui connaissait :
- Ne craignez rien, ce sont des foutaises de prestidigitateur minable. De l'hypnose ou que sais-je...
- Sérieusement maintenant ! Se fatigua Julia
- Je lui ai dit que je savais qui il était, se vanta le peintre.
- Oui ? Insista-t-elle.
- Et bien bafouilla-t-il, confus, je lui ai dit qu'il est le diable ou un démon d'un quelconque ordre...
Julia éclata d'un fou rire irrépressible auquel son compagnon se joignit de bon cœur. Ils rirent à en perdre haleine, se tapant les cuisses, entrecoupant les spasmes de cette joie exubérante pour hoqueter des paroles faites pour entretenir cette explosion de bonheur. Et qu'a-t-il pu répondre à cela ? Qu'il regrettait de ne pas avoir de pacte sous la main ? Non un truc curieux.
Alors verbeux comme il est... Qu'il ne pensait pas que le diable fût à ce point amnésique de son arrogance pour qu'il éprouve le besoin de se justifier. Pas du tout, plus précis, devine. Que tu t’arrogeais trop d’honneur, pensant intéresser un tel maître, s'affadit l'imagination de Julia.
 - Et bien non ! Il m'a simplement répondu, qu'en tout état de cause, il était mon propriétaire.
Tout compte fait cette réponse leur paru assez inquiétante.
Quand la bonne humeur commença à se tarir ils échangèrent des propos plus raisonnés sur leurs sentiments envers leur propriétaire :
- En tout cas vous ne l'aimez pas, nota Julia en guise de conclusion.
- Vous ne le trouvez pas antipathique, vous, ce type ? riposta-t-il surpris
-  Non, il est incompréhensible, il joue avec nous apparemment, oui, mais je ne le crois pas méchant. D'ailleurs il m'a offert un chat...
- Comment se porte notre petit Valmont ? demanda soudainement Lucien comme s'il venait d'être frappé par une pensée d'une importance supérieure. Il était littéralement suspendu aux lèvres de Julia, comme si les nouvelles du chat importaient au point de rabaisser toutes ces manifestations surnaturelles à de simples vétilles.
- Sa seigneurie le chat se porte à merveille grommela Julia.
« Mais qui est donc ce chat? Songea-t-elle, nerveusement.
Je suis tombée sur une secte, encore une secte, le monde est une immense secte, voilà ! Et une secte pensant se faire réincarner par des matous. Des fous voilà ! Je vis avec des fous rescapés de l’île Moreau. »
Voyant Julia s'assombrir, il ajouta que cet animal avait souffert mais qu'elle avait eu sa dose d'horreur aujourd'hui et il lui promit malgré l'insistance de Julia de lui raconter un jour l’histoire du chat. Il fut catégorique, inébranlable, non et non ! Certaines connaissances demandent une certaine patience et certaines vérités ne peuvent être distillées qu'au compte-gouttes. Mais il la rassura et il en mettait sa main au feu : Valmont ne risquait plus rien.
- BON, après cette bonne nouvelle nous allons élucider sur-le-champ votre problème ?  Rendons-nous chez notre PROPRIETAIRE et demandons lui ce qu'il est advenu de votre ombre.
Evidemment il n'était pas chez lui. Cette journée n'était décidément pas faite pour apporter des réponses. Ils retournèrent dans la chambre de Lucien pour admirer son œuvre.
- Je réclame maintenant votre verdict ! annonça vivement Lucien.
Et il arracha le voile qui dissimulait un immense tableau.
Pour un verdict, ce fut un verdict !
Julia hurla d'effroi mais aussi d'un peu d'émerveillement.
Le pauvre garçon qui contemplait alternativement, bouche bée, son tableau et le visage défait de Julia ne devait pas s'attendre à une telle réaction.
- Mais, c'est mon rêve balbutia-t-elle à demi hystérique.
- Votre rêve, dièsa une gamme plus bas comme si tous deux s'apprêtaient à entonner le prélude d'une opérette.

Chapitre 18 : La présidente.

- Membre de la société française de cols... et de pathologie de cerveaux vaginaux... vous dîtes ?
- De colposcopie et de pathologie cervico- vaginale. Nous n'avons pas encore détecté de neurones dans les vagins, madame. Ni dans les phallus d’ailleurs.  Désolé !
- Mais tout cela doit être passionnant. Toutes ces choses que j'ignore ! S’enthousiasma la présidente sans que l'on comprit en quoi l'ignorance pouvait devenir un motif de félicité. "Je suis flattée monsieur de faire votre connaissance et au nom de notre association je vous remercie à vous tous de nous faire l'honneur de votre présence" continua la blonde au carré, nippée bleu marine.
Elle ne pouvait plus masquer sa fierté face à ses partisanes pour la protection des femmes victimes de maris alcooliques. Elle pouvait, ce soir, se flatter de connaître une assemblée d'érudits en tous domaines.
- Et monsieur écrit des pièces de théâtre avant-gardistes, s'abattit la fée du logis sur le seul instruit dont elle semblait un peu comprendre les activités.
 Le cerf pâlit de façon inconcevable. Ses amis, avant que l'interpellé ne vomisse sur le joli tapis persan, répondirent à sa place des banalités qui firent plaisir à la dame patronnesse.
Mais décidément la diablesse ne voulant pas lâcher l'occasion de faire un peu de parlote avec un écrivain, continua en le fixant intensément ainsi que les autres dames de sa compagnie.
- Et qu'écrivez-vous monsieur, si ce n'est pas indiscret ?
- Si ça l'est, répliqua lentement Paul qui jouait son rôle d’ex - taulard avec beaucoup de plaisir. Lisant de l'effroi à chaque fois que la présidente croisait les yeux de ce qu'elle pensait être un criminel, il ne pouvait s'empêcher d'accentuer son rôle d'ancien malfaiteur.
- Notre Jean Valjean exagère la portée secrète des travaux littéraires de notre ami, qui, je vous le promets, improvisera pour votre édification, une scène aux dimensions shakespeariennes avec l'un d'entre vous. Ce dramaturge ne mitonne aucune de ces pièces sur le papier, dans la solitude d'une chambre. Il improvise. Voilà son secret ! Cet homme, terré dans ce silence qui vous déconcerte, madame, étudie chacun d'entre vous, évalue notre aura dramaturgique, comme il se plaît à nous éclairer quelquefois de sa science. Et cet érudit ne craint pas de fréquenter un langage des plus méprisables. Non ! N’y voyez pas là cette répugnante et feinte complaisance qu'affectent nos auteurs contemporains quand ils dissertent sur les jeunes de nos cités ! Ce génie vulgarise l’argot dans ses écrits supérieurs pour surprendre l’ART dans le mot le moins désigné pour l'évoquer. Il malmène notre langue pour évoquer le sublime dans le verbe le moins façonné pour enfanter sa chair. Il emprunte chez la racaille la plus méprisable le bavardage afin que l'univers entier s'incline devant la grandeur divine, claironna le gourou en sa qualité de président du "Gouvernail traditionaliste".
Le cerf sentant tout de même qu'il ne pouvait plus se taire énonça d'une voix éteinte une citation d'Oscar Wilde qu'il avait apprise avec Paul quelques instants plus tôt, ne sachant pas si elle venait à propos.
"La modération est une chose fatale. Assez est mauvais comme un repas. Trop est bon comme un festin."
- N'est-ce pas ? Voilà ce qui arrive à la littérature conformiste si on la goûte d'un coup de fourchette timide. En laissant aux hommes de peu de conviction le privilège de dévorer avec grand appétit les mots violents. Les entendez-vous, les rappeurs ? Usant de vocables violents et vulgaires ils donnent cette vitalité séduisante à leur fondamentaliste faconde qui séduit tant nos intellectuels français. Le groupe rappeur NTM ne subjugue- t-il pas tout un public de penseurs qui voient dans certaines expressions grossières visant à apologiser la sodomie de sa propre mère la noble réplique d’une jeunesse révoltée ? Et le gentil ? Que fait-il ? Il s’exile de la jeunesse avec ses apostrophes puériles et surannées. Le mot le plus vilain appartient aussi à Dieu, créateur de toutes choses, le soutint le membre de la société française de colposcopie et de pathologie cervico-vaginale.
- Nous nous dépouillons également de nos vérités essentielles en nous privant de l'emploi de certains mots, ajouta, amusée, une jeune femme intelligente, cadrant mal avec ses consœurs et qui semblait suivre avec grand intérêt les répliques de ces usurpateurs d'identité.
Le reste de la société qui ne semblait rien piper se tourna vers le Cerf dont on attendait le maître mot puisqu'il était tout de même l'écrivain. La cheftaine des bleues marines prit les devants et demanda défaite :
- Monsieur l'écrivain ! Devons nous emprunter un langage plus... comment dire ?…banlieusard … pour être meilleure épouse ? Ai-je bien compris ?
- Cochon emprunté grogne toute l'année, se souvint le Cerf. Il savait même c'était une maxime de Cervantés.
- Hein ? Plaît-il ? S’étouffa la présidente dont le malheur voulut que le Rimmel coula sous ses yeux rougis et humides.
-  Certes, notre ami a raison, faisons mieux qu'emprunter, chère présidente, pillons ! Pillons les tournures linguistiques des exubérants grands-frères de nos cités si nous voulons vendre nos bénédicités aux « jeunes », expliqua l'institutrice portant une croix discrète sur sa poitrine symbolisant son état de nouvelle religieuse.
- Mais nos curés savent parler aux gens sans dire des grossièretés tout de même ! Se récria la défigurée vers le pauvre Cerf, qu'un frisson d'angoisse secouait.
- Qui ? Perdit-il connaissance comme un cancre face à face avec une question de mètres cubes d’eau fuyant par un robinet…?
- Oui, QUI ? Maman. Et à Qui ? Economisons nos mots à l’instar de monsieur pour aller à l’essentiel : Qui et à qui ? , vint au secours la jolie fille qui semblait, elle aussi, se passionner par l’interrogation.
-QUI ? A QUI ? QUOI, QUI ?, jabota le double menton de la pauvre présidente.
- Oui, Qui est la question ? Toi et tes amies ! Mais vous êtes déjà acquises au saint fablier des prélats ! Il faut essayer de combiner vos pieuses prières avec la terminologie politiquement correcte si vous voulez repeupler vos églises. Parce que pour l'auditoire c'est plutôt l'épisode des vaches maigres pour vos prêtres. C'est cela que monsieur essaie de te faire entendre. N'est ce pas monsieur ? En se tournant deux secondes vers le cerf, Vous n'allez pas servir des messes en latin aux SDF, et aux habitants des zones de non-droit, maman ?
- Toi cesse de te moquer de ta mère. Tu n'as pas de leçon à me donner car ce n'est pas la religion qui t'étouffe. Ah ! Monsieur, ré-attaqua-t-elle le Cerf qui agonisait, je ne sais pas si vous avez des enfants, mais tous des ingrats ! Et celle-ci m'en ferait perdre mon latin.
- Moi j'en perds mes mots avoua cette fois-ci notre Cerf, jetant un regard désespéré autour de lui afin que ses amis comprennent enfin qu'ils avaient trop attendu de lui, trop estimé ses compétences d'auteur-acteur-improvisateur et qui était momentanément amnésique sur les dictons qu'il venait d'apprendre par cœur.
- Ah ! Mesdames, mesdames... et messieurs. J'ai perdu mes mots ! Une œuvre magistrale, conçue comme cela, par le maître, dans une épicerie, si je me souviens bien. C'était si impressionnant, que mes amis et moi l'avons publié, ou, plutôt, que nous nous sommes empressés de retranscrire ce morceau d'anthologie du théâtre expérimental populaire, se risqua Paul qui s'amusait comme un fou pour venir au secours du pauvre Cerf.
- En substance, qu'est-ce qui a été dit ce jour-là, demanda la présidente au Cerf qui semblait réellement intéressée par ces discours de faussaires.
- Rien, rendit l'âme celui-ci.
- Comment vous nous taquinez, monsieur l'écrivain miaula la présidente dans un éclat de rire des plus déplaisant, crissant dans les suraiguës. Racontez donc nous cela ! Nos lèvres sont suspendues à vous. Heu ! Je veux dire... nous sommes suspendues à vos lèvres.
- Mais vous me demandez de déshabiller un homme nu, éructa le pauvre Cerf qui calcula qu'il venait déjà d'épuiser deux tiers de ses citations en plagiant maintenant Plaute. Et qu'on était qu'en début de soirée !
- Je ne comprends pas ! Flancha la présidente.
- Moi non plus, dit-il décidant d'économiser ces sentences, et maudissant ses camarades de centrer la conversation sur lui.
- L'amour est fait du désir de comprendre... pleura presque le Cerf qui gaspilla à vau-l'eau sa troisième réplique sans pouvoir la terminer.
- Comment ne pas comprendre car rien ou peu de choses ont été exprimées oralement ce jour là… mais les yeux madame ! Les yeux en disaient bien long ! La situation évidemment se prêtait à cet échange hors du commun. Oui cette paisible épicerie fut le théâtre d'une bataille de paupières sanguinaires, d'un drame de l’œil entre une religieuse et l’ancien détenu qui se tient devant vous, improvisa le gourou en désignant Paul.
- Vraiment, s'exclama la présidente. Monsieur, vous avez fait connaissance avec l'écrivain en ce lieu je suppose ?
Paul, laissant planer le doute pour jouer de la peur de cette femme, expliqua :
- J'avais perdu mes mots, ils m'avaient quitté un à un dans la sordide cellule où je purgeais ma peine. Mon vocabulaire s'appauvrissait chaque jour davantage, et nombre de mots sûrement très importants s'en sont définitivement allés. J'ai du les distribuer à tort et à travers comme les coups de mon couteau, sans prendre garde à les reprendre, confiant de leur docilité et de leur attachement à moi. Jaloux de la liberté avec laquelle je les employais, mes mots ont pris goût à l'indépendance.
- Comme la vie peut quitter un corps les mots vous quittent parfois, ajouta avec douceur la fille de la présidente, attentive et amusée, tandis que sa mère claquait des dents de deviner sa fille devenir doucement amoureuse de ce malfrat.
- Mais quand je suis sorti de taule il ne me restait plus aucun mot. J'ai trop vécu l'indicible ! Alors j'ai du emprunter et voler des mots aux autres. Mais ne sortant que très peu de chez moi, ne rencontrant que la concierge et le boucher, surtout le boucher, je n'ai pas appris grand chose.
J'ai récupéré la phrase "je t'aime", tenta-t-il de séduire la jeune fille attentive, par un sourire. Mais pour recouvrer cette galanterie je peux vous assurer que la concierge et le boucher n'y sont pour rien, dit-il avant de poursuivre avec un grand sourire. Un jour, amolli par l'inactivité je suis sorti de chez moi l’œil hagard, plié en deux, le poil terne. Et ainsi paré de mes difformités... je suis entré chez l'épicier… histoire de changer un peu d'endroit.
- Et c'est fou ce que les yeux peuvent raconter, surtout pour un homme aussi marqué... ajouta le Rat.
- Et le sort en est jeté ! s’exclama la présidente sans que l’on comprit pourquoi. Peut-être jugea-t-elle qu’il était de bon ton de faire des citations à la manière du Cerf. Elle ne  savait pas qu'elle venait d’employer la préférée du malheureux.
- Aléa jacta est ! Aléa jacta est ! Aléa jacta est ! Aboya le Cerf avec hystérie, ce qui stupéfia tout le monde hormis Paul.
- C'était ma réplique, on m'a volé ma réplique ! Tonna-t-il, écumant de rage et de désespoir.
- Moi qui pensais que ces mots étaient de Jules César, ironisa la demoiselle qui était décidément moins oie que les sinistres faussaires imaginaient.
Le Cerf poussa un cri , qui n'était pas celui d'un homme, avant de s'évanouir.
Les femmes firent ce que toutes les femmes de ces milieux ont appris à faire  en ces cas là. La moitié d’entre elles tourna de l’œil à l'instar du cerf et l'autre moitié hurla dans le dodécaphonique.
On ranima tout le monde par des rasades de cognac que les membres de la secte jugeaient opportun de verser généreusement dans les verres afin d'échauffer l'atmosphère qui devenait de plus en plus intéressante. Quand tout le monde fut remis d'aplomb on insista avec force pour que l'on continue l'histoire du détenu.
La tension étant en son comble le gourou continua lugubrement :
"Donc l'ancien détenu entre dans l'épicerie, maudissant sa vie et son sort et soudain ses yeux croisent ceux d'une religieuse. Sa haine native contre ces douces épouses de Dieu le poussait à commettre un acte odieux mais la peur du mitard lui recommanda de rester sage. Il se contenta donc d'imprimer à son visage une expression dure et souffreteuse afin de détourner le regard de la nonne car il est malséant de contempler un visage qui souffre et téméraire de fixer une face hargneuse."
- Désolé par avance de vous choquer mais pour vous faire comprendre la scène je dois transcrire les pensées païennes qui étaient miennes avant d'adhérer au Gouvernail traditionaliste. Donc figurez-vous que je ne  voyais en cette douce brebis qu'une postulante au harem de Dieu. Elle persista douceâtre et mielleuse à déchiffrer les signes démoniaques inscrits sur ma face, précisa Paul.
- Ce doux regard que je portais sur lui, semblait lui faire l'effet d'une croix exorcisante sur ses yeux de démon. Heureuse de découvrir de la souffrance et de sauver une pauvre âme, je m'écriais des yeux : "Et l'amour, mon enfant ?" dit l'institutrice déguisée en religieuse du saint Ordre de la Piété.
- Que c'est beau ! Applaudirent les dames.
- Pustule verbeuse que l'amour, ripostais-je d'une pupille dilatée, hurla Paul au point de faire frissonner les femmes qui se replièrent sur elles même comme un jeu de carte. Et une vision me ramena dans mon cachot. Entends-les plutôt ceux-là, momies vivantes qui croupissent dans les dortoirs du châtiment, où la peau rude des draps arrachent leur peau tatouée de filles perdues, là où le corps nu n'existe plus ! Comment ai-je pu exprimer cela par le regard et comment a-t-elle pu l'entendre ? dit doucement Paul.
- Un miracle du bon Dieu ! Sourirent quinze bridges maculés.
- Mais, vous monsieur, insista la présidente, dents en avant, les yeux pochés par le Rimmel dégoulinant, en se retournant soudainement vers le Cerf qui avait failli se détendre, où étiez-vous ?  Je ne comprends toujours pas votre rôle dans cette histoire ?
- Je suis l'écrivain, faillit-il crever maintenant.
- Comment cela ? Vous avez écrit une histoire avec des mots, oui ? Et cette histoire devait se jouer par les yeux en quelle sorte ? Tenta vraiment de clarifier la protectrice des femmes victimes de maris alcooliques.
- Laissez conclure mes potes si vous voulez apprendre, se ressourça un peu le faux écrivain, la sentant aussi anxieuse que lui de ne rien comprendre.
- Oh oui, continuez ! Continuez ! suggérèrent les dames de bienfaisance.
- Et Dieu me répliqua la belle ? Eut du mal à improviser Paul.
- A ce moment là entra la prostituée du quartier ! aida le gourou.
- Nooon ! Raffolèrent les dames.
- Siiii ! Le tableau était complet ! La réponse du malfrat facilité. Ton Dieu je ne l'ai jamais vu suivre le trottoir avec ses femmes accroupies sur le paillasson de l'amour.
- C'est vrai, c'est vrai ! Glouglouta une vieille dame pour l’étonnement des autres.
- Dieu assiste aussi ses malheureuses, riposta la présidente toute pincée.
- Qui les assiste celles-là ? s’enhardirent pourtant les yeux du jeune voyou reprit le Gourou. Oui  qui les assiste lorsqu'elles regardent leur ventre gonflé de moiteurs inconcevables pour délivrer dans un affreux accouchement leur sexe entier, nu, isolé d'elles-mêmes ? Et l'offrir ainsi. Les as tu aimées, réellement, dans ta chair, dans tes couilles, comme moi, ignoble sœur ? Les as-tu défendues contre ses proxénètes, sale blatte pontificale ? Crois-tu que c’est ton Dieu qui les vend au reste de la création pour te racheter à toi ? Ah! Je te jure ! La religion n'a eu qu'une idée mais nous la payons cher ! cracha presque le gourou les yeux flamboyants de haine.
Un instant de silence se fit. Un silence rempli d'horreur. Ces femmes déjà peu exercées dans la pratique de la réflexion trotskiste-léniniste ne savaient que conclure. Fallait-il hurler au nom de leur honorable vertu ? Fallait-il applaudir pour être chrétiennes dans le vent, même si ces propos faisaient souffrir leur délectable pudeur. Elles choisirent de suer un peu leur foi, histoire de mériter leur paradis. On jouait maintenant de la guitare dans nos paroisses... Il ne s'agissait pas d'avoir l'air dépassé. Et puis l'histoire leur plaisait .
Elles mendièrent la suite, frôlant des yeux le corps musclé de Paul, débordantes de convoitise.
- Mais je t'assure qu'Il les aime aussi ! Supplia mon regard, relança l'institutrice sentant que la partie était gagnée.
- Rebut de la logique, si c'était vrai tu n'aurais pas dit :  Il les aime mais je les aime !
 - Je les aime ! Avec ou contre Dieu je les aime. Voilà ce que répondit ophtalmiquement notre jeune ami, ajouta  le gourou dont le désespoir ne semblait pas feint.
Paul, reprit, inspiré :
- Elle allait répliquer quelque chose quand l'épicier, notre Sauveur de circonstance, fit taire ses yeux pour lui demander ce qui l'amenait ici. Puis il papota pape avec elle. Je me demande encore comment ma main déjà empourprée ne s'est pas portée sur le cou de la nonne, quand, sa bouche encore pleine de relents nauséabonds d’Ave maria, osa s'adresser à moi...
- Ah ! Enfin quelqu'un va parler ! fit la présidente au Cerf qui n'eut pas à répondre tant l'auditoire réclama le silence par un "Chut !" unanime.
- Elle osa donc s'adresser à moi pour s'enquérir le plus innocemment du monde si elle n'avait pas pris mon tour dans la file d’attente. Avec mon mauvais fond habituel je répondis par l'affirmative, et je l'ai fait poireauter...
- Dans une épicerie c'est de bon aloi ! Intervint le cerf complètement décontracté.
-Lambinant, dévalisant le magasin au risque de ma ruine, oubliant ci, vérifiant ça... Avant de sortir, je m'apprêtais à jeter un regard vainqueur sur mon ennemie lorsque cette maquisarde de l'enfer, ce gratte-burne papal, ce cure-dent de Dieu, cette fesse flasque, cette prêtresse du cucul, cette bâtisseuse de léproserie, cette... me gratifia d'un au revoir veule et d'un sourire bonnasse.
Je sortis du magasin avec une crise d'apoplexie en cours, un œdème du poumon en vue, une congestion pulmonaire en perspective lorsque je sentis une main se poser sur mon épaule.
La descendante de Soubirou était là, mon sac de provisions dans sa main. Je l'avais oublié. Je m'acheminais vers l'embolie massive lorsque je m'entendis répondre: "Merci beaucoup ma sœur."...
Paul dut s'arrêter pour partager le fou - rire de la fille de la présidente qu'elle tentait de réprimer depuis un bon moment.
- C'est tout ! s'exclama la présidente excédée envers le Cerf.
- NON !" On ne délivre pas les peuples par la fainéantise mais par le sacrifice." Adolf Hitler. Comprend qui veut, gueula le Cerf.

CHAPITRE 19 : l’œuvre.
- J’ai peint votre rêve ? S’étonna le peintre.
La qualité de l'œuvre était remarquable, bien que le sujet soit absurde et tragique à la fois.
Le tableau représentait une cuisine vieillotte munie d'installations vétustes. Elle atteignait cependant un degré de réalisme très émouvant, et ce, non pas uniquement grâce aux détails peints avec une grande minutie, tels ces petits détritus de salade et de pomme de terre, mais parce que l'on sentait qu'elle avait été tant et tant érodée par des gestes humains que sa seule présence convoquait le halo muet d'une existence, incertaine, fragile, à la frontière de l'absence et de la vie.
Toute une rétrospective pouvait s'inscrire dans chaque éraflure. Chaque tâche graisseuse auréolait l'âme de la ménagère.
Cette cuisine n'avait aucune ouverture extérieure apparente et la lumière cruelle qui provenait d'un éclairage artificiel montrait sans chaleur ce drame silencieux, ce cri étouffé, un intolérable chagrin à jamais clos.
Il y avait cette femme, peinte de dos, littéralement plaquée contre le mur. Son attitude bien qu'insolite, ne surprenait qu'à peine. On eût voulu pleurer pour elle.
La femme n'avait plus " d'ailleurs " où aller. Ailleurs que contre ce mur. Elle était parvenue là où les pas ne peuvent plus avancer, là où son monde finissait. Et de son monde à elle, rien  ne subsistait. Le secret de son regard, invisible à l’observateur, était pourtant omniprésent. Le corps massif, beau dans sa force, montrait un dos  aux muscles tendus sous le vêtement. On ne voyait d'elle que ses pauvres habits. Elle n'aurait pu être que cela en effet si, émergeant du linceul qui enveloppait le corps, n'avait pas surgi sa main crispée sur une poêle graisseuse.
Derrière son dos, sur l'évier vieillot, sali, deux corps de poissons en tout point identiques à ceux du rêve de Julia, mais évidés de leurs viscères, s'essayaient dans une étreinte amoureuse impensable.
Ces poissons éviscérés, poissant dans leur ordure, perpétuaient le dessein d'Eros, frissonnaient d'une chair amoureuse sous leurs écailles rugueuses gluantes et souillées.
L’œil mourant d'une profonde lubricité, les deux invertébrés ouvraient une gueule béante où leurs langues goulues, rudes, dentées, s'entremêlaient dans un sanglant baiser, frénétique, douloureux de désir, avide d'un amour infini. La farine grimait ça et là ces gueules putassières masquant à peine les meurtrissures du couteau. Ce baiser odieux était pourtant un baiser d'amoureux, un baiser inouï qui était la semence violente de toutes les vertus de la tendresse.
Elle ne sait combien de temps elle restait là à contempler cette œuvre pénible qui semblait, malgré son aspect burlesque, violer les secrets de l'âme.
Le peintre n'y tenant plus la réveilla de ses sombres songeries pour lui demander ce qui l'affligeait ainsi. Elle lui répondit que le sujet du tableau n'était guère réjouissant et après l'avoir félicité pour son talent elle lui fit le récit de son rêve du poisson mystique qui avait les mêmes traits que celui qui était peint sur la toile.
Tandis qu'elle parlait, elle ressentit un pénible malaise.
C'était comme une main froide qui étreignait sa mémoire alors qu'elle était sur le point de se remémorer un souvenir d'enfance. Elle sentit qu'elle aurait besoin d'un bon psychanalyste. Il lui apparut que ses parents lui avait offert un poisson rouge suite à une visite médicale. Mais oui c'était bien cela ! Ce poisson qui consultait des clichés pulmonaires. Elle avait été  atteinte d'une primo-infection et pour la distraire de la peur qu'elle avait éprouvée lors d'une radiographie de ses poumons ils lui avaient acheté deux poissons rouges... et un aquarium avec de jolies pierres et des imitations de ruines gallo-romaines en matière plastiques pour le décorer. Ensuite tout devenait confus. Elle eut le pénible sentiment que ses propres parents lui volaient son poisson rouge... lui interdisaient de l'approcher...
Lui avait-elle fait du mal à son poisson ? Puis elle vit tourner ses parents autour du bocal  en scandant d'étranges propos. Sa tête aussi tournait. Cependant elle réussit à raconter de manière cohérente ses mésaventures nocturnes avec cet autre poisson qui paradait maintenant sur la toile du peintre.
A la fin du récit ils restèrent tous deux muets comme deux carpes muettes, se pénétrant de leur mutuelle ignorance. C'est à peine si elle l'entendit grommeler : " Encore un coup du propriétaire !»
- Il est notre propriétaire ! Ironisa Julia. Ce qui lui valut un regard courroucé.
 Comprenant qu'elle ne pouvait plus rien attendre de cette sombre entrevue alors qu'elle possédait une soif inextinguible de clarté, elle quitta le peintre après la promesse faite de revenir le lendemain.
Elle réintégra son nouvel appartement qui, évidemment, comme toutes ses pensées, l’expropriait complètement.
Il était le temple d'un passé dont elle ne devait être que la vigilante gardienne. Il était le lieu de la précédente locataire. Rien ne semblait vouloir s'émanciper du docteur Durrentoofenbach. Il n'était pas un atome de ces murs - lieu de son enfermement - qui  ne lui parla d'elle. Elle la sentait partout. Elle la voyait, secouée par le frisson éclopé d'une découverte immobile, stérile, l'abrupte fin d'une légende, la bouche ouverte de ceux qui meurent: le fossile d'un ange. L'écho figé du divin, la seconde mort de l'ultime, elle la possédait dans ces petits cartons biens ficelés. Une si grande chose pouvait contenir dans ces petites boîtes. Aussi absurde que la dépouille d'un mort qui vous refait tout l'univers dans sa tombe! Leur silence est le plus grand des tumultes. Qu'était la vérité de cette femme, cette étoile enrhumée - dont l'influence maladive sur la vie de Julia agitait son sang d'un afflux de poison. C'est sans remords ni honte d'aucune sorte qu'elle exhumait d'un carton des objets hétéroclites. Pas d'os en tout cas. Puis elle s'intéressa davantage à un cahier qu'elle soupçonnait être le journal intime du docteur Durentooffenbach.  Elle s'accorda un instant de recueillement avant de violer le temple sacré de la connaissance,  forte de son assurance de serrer entre ces mains le témoignage de cette étonnante femme. Obligatoirement la vérité allait jaillir d'une petite écriture sans faille, rationnelle, pénétrante de clarté faisant fi des tournures alambiquées asservies à l'éloquence. Ainsi, elle imaginait cette délectable lecture. Evidemment l'impudeur de son indiscrétion aurait du la foudroyer à cet instant mais il n'en était rien. On l'avait impliquée dans trop de mystères et avec une désinvolture propre à sa nature elle ouvrit ce qu'elle considérait comme sa bible. Elle lut.
Parfaitement neutre. Il faut l'être avec ses conflits intérieurs. Neutre et distant.
Je regrette d'avoir disposé de mes sentiments comme s'il avait été en mon pouvoir d'en extraire le secret mécanisme sans en altérer la saveur originelle. Je n'ai fait que comparer un sentiment à ce qui lui ressemblait le moins : un coucher de soleil par exemple. Je veux s'il te plaît mon cœur cessé de battre pour une vie que je n'aime plus. Je veux être moi. Où suis-je? Dans quel recoin de ma conscience me rechercher ? La nuit a ouvert pour moi ses tombes et je contemple, hébétée, ses plaies béantes sur le néant.
Les pensées des autres vous collent à la peau, elles peuvent nous surprendre, voire vous écœurer, avant de devenir les nôtres. Oui, nous devenons ainsi les plus acharnés défenseurs des idées que nous réprouvions le plus: la stupidité et l’intolérance et ceci au nom de la stupidité et de l’ignorance.
 Elles se sont installées dans ma tête comme dans une antichambre de luxe et cette voix me murmure que je suis des leurs. De ceux qui ont répudié mon amie, ma sœur.
 Ce qui me donne encore un sentiment de cohésion intérieure n'est pas le résultat d'une harmonieuse architecture entre mes pensées et mes actes, mais cette trêve occasionnée par l’équilibre d’un match nul entre deux adversaires, qui, ne pouvant se vaincre, s'admirent: La vie et la mort.
 Mon instinct de survie et mon dégoût de vivre. Le remords à présent me pousse à la comprendre et à ne plus me comprendre moi. Celle que j'ai condamnée, rejetée, l'accusant de ce répugnant vice dont je suis pourtant le dépositaire le plus vil: Sectarisme. Je haïssais son monde, ses idées, son mode de vie.
Elle et ses condisciples sectaires, que je les ai méprisés !  Leur façon d'être m'horripilait. Je ne pouvais admettre que l'on puisse croire en meute. Je haïssais leur manie de beugler leurs imbécillités en troupeau. Comme si la vie qu'ils donnaient à leurs mots ne pouvait qu'éclore dans le mélange de leur haleine.
Et nos sales bouches méchantes à nous, ses supposés amis, et à moi, sa seule famille, n'ont-elles pas accusé cette malheureuse aliénée? N'a-t-elle pas tenté de souffler à nos babines tordues de dégoût- sans éprouver la prétention de les redresser - que nous étions trop mauvais pour émaner d'une quelconque étincelle divine.
Ces propos dégénérés nous laissaient perplexes et sans arguments. Nous répétions ses mots, ahuris par leurs sauvageries flagrantes, comme si, ceux-ci, remâchés dans la salive de nos bouches à nous, vulgarisés dans nos crachats, pouvaient rendre une lumière.
Peut-être ne l'aurais-je pas si cruellement jugée si elle n'avait été mère d'une petite fille.
 Il n'y a pas de suicides collectifs mais que des assassinats individuels.
Et moi, que le remords fait à présent caresser cette idée, je tiens à dire que le suicide est un crime parfait. Ce n'est pas un acte de folie qui s'empare de vous, comme cela, sans raison, c'est une idée étrangère à vous, tout d'abord. On se met à y penser un peu par-ci par-là, sans souffrance ni peur et puis elle nous devient aussi familière que notre ombre. Se tuer est une aberration, un acte incohérent et pourtant un jour...
Le suicide est la forme la plus raffinée de l'homicide dans l'histoire de la criminologie. C'est le meurtre parfait.
Des êtres font l'objet d'une étrange haine. Tout leur entourage se dresse peu à peu comme lames et couteau. Ce qui avait était sa famille, sa fratrie, ses amies s'est métamorphosé en dards et aiguillons vénéneux pour empoisonner ce sang qu'ils ne considèrent plus comme le  leur.
Est-ce là toute œuvre de Dieu? L'immolation. Car ceux qui se suicident se sacrifient pour nous dire. Pour nous dire le mutisme où nous les condamnons. Ils meurent pour nous dire ce que nous refusons d’entendre. Ils racontent le silence que nous exigions d’eux.
Il y a un amour qui nous éloigne de tous nos ancêtres, qui répand dans nos cœurs un sang d'ange déchu. Et l'ennui qui ramasse nos cerveaux vieillis, l'ennui qui décolle la peau des corps,  grand technicien de la grossesse des morts.
Suite à ce passage Julia lut des poèmes inédits du docteur Durentooffenbach. Si le contenu ne l’avait pas à ce point éprouvé, elle aurait ri de l’emploi curieux de toutes ces images et expressions figées.
Ces poèmes ingrats comme de l’acné flamboyant contrastait avec cette ébauche de journal émouvant et passionné avec ses métaphores incroyables. Après plusieurs lectures de ce journal terrifiant, mais pas dépourvu d'une certaine ironie, remarqua-t-elle finalement, la force émotionnelle du message du docteur Durentooffenbach s’émoussa un peu. Ceci permit à Julia d'anesthésier ses propres émotions qui prenaient le chemin du paroxysme. Une impulsion soudaine elle arracha les feuillets concernant sa mère. Ceci ne regardait personne, décida-t-elle, dans un accès de chagrin impitoyable. Puis elle tenta de se ressaisir.
Il ne faut pas que l'extrême bizarrerie des événements me fasse abandonner toute faculté d'analyse, décida courageusement Julia. Il paraissait évident que le docteur Durentooffenbach avait connu intimement sa mère, qu'elle l'avait aimé tendrement pour la disgracier cruellement quand celle-ci avait rejoint la Secte. Julia ne se souvenait que très peu de sa mère, mis à part  cet instant là... Quand elle était venue dans sa chambre dans l’ultime espoir de se faire aimer par son enfant. Assez ! Assez ! Hurla Julia. Et comme toujours sa mémoire refoula immédiatement le souvenir cruel. Pourquoi ne savoir que si peu de chose de sa mère, excepté... Julia tira de nouveau le rideau de sa mémoire. Elle souffrait depuis toujours de cette absence de souvenirs. Ce qu'elle comprenait mal aussi c’était comment sa mère, une femme très effacée dans l'intimité, caricaturale guichetière pour ces collègues, ait pu susciter une telle passion chez un docteur en paléontologie à la personnalité forte et aux travaux tellement estimés dans le monde. Et voilà que maintenant cette célèbre femme entrait aussi dans sa vie! Cette amorce de journal la faisait trembler de terreur. Les événements, d'une étrangeté impressionnante qui empoisonnaient sa vie présente, trouvaient de surprenantes ressemblances avec ce qui avait été évoqué par le docteur avec tant de force douloureuse :
Bon, il faut que je m’en sorte. Merde, merde et merde.
 Résumons-nous : mon ombre disparaît et cela je suis mal en peine de l'expliquer. Donc laissons cela provisoirement de coté.
Notre propriétaire (dont le terme prend un aspect effrayant) m'a offert un chat en alléguant un rituel de tutorat locataire - chat des plus déments.
Ma vie onirique trouve de troublants échos dans la vie éveillée d’un autre pensionnaire de l'immeuble ce qui fait penser à des rêves véridiques envoyés de façon surnaturelle.
Ce voisin qui peint mes rêves fait sous-entendre un procédé charlatanesque de suggestion de pensées de la part du propriétaire. Que ce soit le PROPRIETAIRE ou non, c'était une explication à ne pas abandonner !
Mais les rêves ne sont plus là pour témoigner de leur existence dans la vie réelle. Peut-être ai-je cru rêver le poisson de mon rêve quand je l'ai vu sur la toile du peintre. Et nous trois, le docteur le peintre et moi-même semblons très éprouvés par la conception de ce que nous sommes et de Dieu.
Ces colis ne renferment que des notes personnelles, une espèce d'ébauche de journal, « d’un journal d'un fou », un ramassis de complaintes,  des papiers sans intérêt apparent, factures, quelques livres traitant de monstres fabriqués par l'homme et un passage traitant d' une chimère semble avoir était corné. Il s'agissait d'une chimère très populaire du nom de Jenny Haniver.
Des notes quasiment inintelligibles.
Le ton de ces écrits ne correspond pas du tout à la personnalité du docteur Durentooffenbach que les médias avaient surnommé à tort « l'Arlette Laguiller » de la paléontologie." C'est vrai qu'elle possédait un phrasé très particulier, monocorde, convaincu, combattant inlassablement pour la même idéologie scientifique épurée de tous ses faussaires, ses opportunistes.
Elle voulait tout nettoyer. Elle était apparue sur la scène médiatique grâce à une affaire de "trafiquants paléontologistes «qui avaient crées de toutes pièces un ancêtre de l'homme puis peu à peu sa voix courroucée s'était faite entendre chaque fois que la science mettait en danger l'environnement et sa propre espèce.
Elle avait dénoncé maints scandales. Les prélèvements d’organes, le sang contaminé, les détournements financiers des dons privés par des associations médicales. Tout ça à la mitraillette. Que cette même femme ait pu écrire cela et avec ce style là paraissait impossible !
ALORS? Etait-ce un revirement total? Un engouement subit pour la « chose poétique »? Cela paraissait peu probable.

Chapitre 20: L’Yvonne.
- Ma chère présidente, nous évoquons nos enthousiasmes littéraires mais nous n'avons pas eu encore le plaisir de vous entendre. Votre association nous apparaît fondamentale dans le renouveau de l'action d'entraide. Que vous ayez pris sous votre aile de pauvres malheureuses enchaînées à des hommes débauchés par l'alcool, quelle sublime idée ! Si je ne craignais pas d'offenser votre vertueuse modestie, je vous dirais que votre association est le pilier du renouveau moral français, enchaîna le gourou pour faire oublier la citation d'Adolph Hitler du Cerf.
- Monsieur traduit si bien nos... comment dire, nos...
- Aspirations, aida-t-il aimablement.
- Parce qu'à notre époque, il faut faire autre chose qu'assister tous ces fainéants, tous ces drogués qui dégradent notre pays, que protéger ces femmes criminelles qui avortent à tour de bras…Il faut nous débarrasser de tous ces singes clandestins, ces invertis pervers, ces pédophiles… Après on s'étonne que les gens ne veuillent plus travailler. Moi je dis toujours qu'il faut aider les bons français d'abord, arracher nos richesses des griffes de la  juiverie internationale  qui contrôle le monde par dessous…  résuma-t-elle toute sa philosophie des réalités empiriques et sociales.
- C'est pas vrai ça ? Il faut presque être bilingue pour converser avec cette femme, chuchota le Rat à Paul avant de sortir des liasses inconcevables de billets de banque de ses poches. Et en sa qualité de trésorier il déclara à la présidente :
- Ne dîtes surtout plus rien ! Mais surtout plus rien... madame. Vous nous avez convaincus ! Acceptez ce modeste tribut pour engraisser un peu les jeunes moissons de votre patronage.
Une incroyable stupeur mêlée d'émerveillement se lisait dans tous les yeux des femmes.
- Mais vous... vous ne pouvez pas... tout cet argent... Vous...  vous promenez toujours avec autant d'argent dans les poches ? ...
- Toujours !
- Mais je ne puis accepter tant...
- Ah bon ! Tant pis ! dit le trésorier reprenant toutes ses liasses de billets et les replaçant à grand peine dans les poches de Paul. Ce monsieur acceptera sûrement avec moins de manières...
- Mon ami, mon ami ! Ne vous offensez pas mon ami. Ces dames veulent certainement nous offrir une garantie avant d'accepter une telle somme, suggéra aimablement le gourou.
- Oui, certainement... votre offre si généreuse m'a fait perdre contenance, retrouva son sang froid la présidente dont l'olivâtre de son teint s'accordait mal au bleu marine de son tailleur. Si vous voulez financer notre association peut-être qu'un...
- Un chèque ? Nous y avons évidemment pensé mais nous avons une confiance absolue en vous. Et puis allons droit au but chère madame. Vous êtes une femme avisée et vous comprendrez que dans ma situation je me dois à certains ménagements politiques si je veux obtenir le poste sollicité de sous-secrétaire du cabinet ministériel de la santé publique. Nous allons remettre un peu d'ordre, je vous le promets ! Finis les aides sociales alloués à tous ces parasites dont vous nous avez fait l'inventaire.
Si j'officialisais ce don, je pourrais laisser une porte ouverte à une certaine critique. Mes ennemis ne manqueraient pas de me confondre face à l'opinion publique... Ils ne peuvent comprendre l'importance de votre association qu'ils doivent considérer comme un divertissement frivole d'oisives rentières. Mais un homme averti comme moi sait distinguer une œuvre de vraie charité d'une dénaturation narcissique de la bienfaisance. Madame acceptez cette reconnaissance de votre travail d'un intérêt capital pour la France. Patientez dans l'ombre ! Faites fi de l'ironie facile car un temps viendra où vous serez reconnue vous aussi. Je serais votre acharné défenseur quand une plus grande liberté de parole me sera donnée, clama le gourou tout en extirpant les liasses de billets des poches de Paul pour les poser sur la table de la présidente.
- Monsieur, monsieur, je me confonds en excuses. Je ne doute pas un seul instant qu'un homme de votre trempe ne réussisse dans son entreprise. Et vous nous balayerez le pays de tous ces cloportes, de toutes ces négresses qui pondent comme des blattes leurs délinquants avec la bénédiction et les étrennes de tous ces politiciens pourris. Et en ce qui concerne toutes ces "Marie couche-toi là", ces « pédés » il serait temps de mettre un holà !
Vous savez ce qu'il faudrait : interdire l'avortement ? Emprisonner et castrer les déviants sexuels. Oui, bravo monsieur ! Et ligaturer les trompes de certaines surtout ! Et que chacun reste à sa place. Qu'est ce que c'est ce désordre ? Des gens sans diplôme, sans rien du tout, qui veulent se mêler des décisions des patrons d'entreprises, qui voudraient être payés comme des ministres par-dessus le marché !
- Ah, oui ! Mon mari en sait quelque chose, appuya une autre matrone. A l'usine de textile que dirige mon époux le contremaître doit parler aux salariées comme à des bêtes s'il veut se faire comprendre. Ca ferait rien sinon, monsieur... mais rien du tout, cette racaille ! Et que je passe mon temps au WC, à me peindre les ongles, à parler de sexe. Il est obligé de les traiter de "salopes" de "connes" et même de "morues" pour les faire travailler à la chaîne. C'est pourtant pas bien compliqué comme emploi ! Hein ? Voilà où on en est rendu. Si c'est pas malheureux tout de même, qu'un homme de si bonne condition soit obligé de parler comme ça! Et c'est pas à moi qu'il faut expliquer la nécessité de l'emploi de certains mots avec certaines gens si on veut se faire comprendre !
Les adeptes avaient beau savoir que les idées de ces femmes fleuraient aussi bons que des urinoirs publics, ils eurent tous envie de vomir quand elles eurent fini leurs doléances.
Seul le gourou semblait garder ses distances par rapport à ses dames dont il soutirait pourtant la lie de leur conscience. Il demanda de leur expliquer leurs actions concrètes entreprises au sein de leur association.
- Mais, messieurs je manque à tous mes devoirs d'hôtesses. Vous devez mourir de soif. Quelques rafraîchissements nous attendent. MARIE ! cria la présidente en direction des cuisines.
Un instant plus tard, une pauvre femme apparut un plateau à la main.
-YVONNE ! hurla le Cerf que l'on avait oublié.
Avant que la bonne ne se remette de sa stupéfaction, le gourou applaudit et s'écria comme saisi par l'extase :
- Ne vous l'avais-je pas promis ma chère présidente ! Voilà notre dramaturge secoué par le frisson de la création. Il a su détecter chez votre domestique un talent théâtral qu'il ne manquera pas d'employer pour improviser une œuvre devant vous. Mademoiselle, se tourna-t-il vers Yvonne, consentez-vous à donner la réplique à ce monsieur que vous ne connaissez pas ? Oui ! répliqua-t-il à la place d'Yvonne interloquée. C'est très simple, vous imaginez que vous êtes sur une scène, et vous dites tout ce qui vous passe par la tête. Ne craignez pas non plus d'employer un vocabulaire un peu cru. Et tutoyez monsieur comme s'il était votre petit ami. Ce soir, votre patronne vous y autorise, elle vous y engage même.
- Oui, oui, ce soir vous pouvez parler à votre guise. Si vous parvenez à nous divertir, je vous donnerais mon vieux tailleur, ajouta la présidente, les liasses de billets crispées entre ses mains.
- Yvonne, reprit le Cerf tout ému. Tu es revenue des îles Canari mon chou ?
- Il n'y a pas que des îles que je suis revenue, des lascars de ton genre aussi j'en suis revenue ! hurla presque la pauvre femme.
D'ailleurs je vois que monsieur fréquente le dessus du panier maintenant. On ne néglige pas les fruits mûrs à ce que je vois ? Tu te fais payer tes gentillesses pour calmer les chaleurs tardives des hypocrites ou quoi ? dit-elle en lorgnant du coté des billets. Et qu'on veut s'amuser à mes dépends ! Suis pas payée pour divertir le riche ! Et surtout pas toi salaud ! J'ai ma fierté moi ! dit-elle, les larmes aux yeux.
- Que me chantes-tu là ? Je ne laisserais personne, tu entends Yvonne, personne te cracher dessus, pleura à son tour le Cerf. Je me suis fait de nouveaux amis ma douce. Je te présente ces messieurs...
- Pas la peine ! Et qu'est ce que tu fais toi et tes fréquentations de bourges en ce moment ? Ce n’est pas mollarder le mépris du riche sur le pauvre ?
Le gourou ne put s'empêcher de lui tendre son mouchoir en lui souriant gentiment. Il lui chuchota quelques mots que personne n’entendit. A cet instant, Yvonne sourit à en devenir presque belle. Son cerf de mari ému, murmura :
- Tu sais, je t'en veux pas de m'avoir quitté ! J'ai compris. Tu t'es révoltée, oui voilà, révoltée contre les cinq heures cognant tes matins ! Révoltée contre les poivrots déchirant du regard ton tablier. Révoltée contre moi qui ne regardait plus que ton tablier. Révoltée contre le silence rotant des grossièretés qui traînaient encore sur le zinc avec les verres sales à l'heure de la fermeture. C'est pas un travail de femmes ça ! Alors t'as cherché s’il n'y avait pas un petit coin de paradis pour toi. Pardon Yvonne. Je t'aime. Reviens. Je vais m'occuper de toi.
- C'est criant de vérité, gloussa la présidente. Monsieur vous êtes un génie !
- Madame la présidente cette enfant possède un véritable talent d'artiste. Vous nous permettrez de l'enlever pour agrandir la troupe théâtrale de notre écrivain. Une domestique est si facile à remplacer !
- Vous ! Vous me ferez faire des folies !



Chapitre 21 : Paul.

Cette longue nuit insomnieuse lui avait légué une douloureuse mélancolie et une pénible migraine. Téléphoner à son cousin Paul lui paraissait vain fastidieux. Elle seule devait résoudre sa vie.
Elle avait été choisie dans ce lugubre immeuble parce qu'un signe stigmatisait son front, un signe que « lui  » voyait.
Culpabilisation pathologique ou abattement total, Julia eut pour la première fois la certitude de s'être rendue responsable de cette situation.
Elle remuait dans les bas-fonds de son subconscient toute cette matière glauque pour trouver le motif de sa perdition.
Elle se ressaisit cependant assez vite. Elle n'ignorait pas que l'effroi initial que nous procure la plongée dans la nuit de nos cœurs se transforme en un voluptueux voyage dans l'abyssale profondeur d'un royaume où nous ne voulons plus remonter.
Et Dieu merci elle ne trouva rien de si épouvantable dans le souterrain de sa conscience qui la fit se déconsidérer au point de se désigner comme la juste dépositaire de ces ténèbres.
Evidemment elle avait complaisamment laissé engraisser quelques sentiments épaissis de haine, ces pensées n'étaient pas toujours taillées dans une fine étoffe, mais somme toute rien qui sollicita cette diabolique entreprise sur sa vie. Et elle n'eut pas la faiblesse d'attribuer au drame survenu dans son enfance des raisons à ses problèmes actuels. Car elle avait failli commencer à y croire, elle aussi, à cette histoire du diable !
Ce qui la fit changer d'avis et se ruer sur le téléphone. La voix de Paul l'invitait à laisser un message sur son répondeur. Elle hésita avant d'assener à son ami de si troubles nouvelles. Et puis que diable ! Elle se jeta à l'eau: 
- Paul vient ! Ca va, mais viens ! J'ai perdu mon ombre et Valmont a beaucoup souffert mais maintenant ça va.
"Pauvre Paul je vais l'assommer mais soupira Julia, si je veux qu'il se dérange illico presto, je dois taper fort. J'ai tapé un peu trop fort tout de même !"
Elle repartit se coucher un sourire bienheureux sur les lèvres, Paul et Julia allaient réaliser un vieux rêve d'enfant : résoudre une enquête. Même si celle-ci avait un caractère magique  il y avait une énigme à résoudre. Rivaliser d'audaces déductives, trembler d'émotions à chaque nouvel indice que leur exploration courageuse ne manquerait pas de découvrir ! Cher Paul.
Quelques heures plus tard un crissement de pneus réveilla Julia qui ne sut si elle était tombée dans le coma ou dans un lourd sommeil réparateur." Paul " s'émut Julia. Elle courut à sa rencontre. Il l'embrassa chaudement puis la fit virevolter furieusement en tous sens comme s’il était soudain prit par le frénétique besoin de danser un rock and roll. Répondant à l'effarement muet de Julia, prise de court par ce nouveau code de reconnaissance entre deux congénères de l'espèce humaine, il beugla : " Ton ombre ! Ton ombre ! !"
- Ah ! se souvint Julia 
- Et le chat ?
- Il dort, ne crains rien, ça va, tenta de rassurer Julia alors que Paul la poussait littéralement dans l’escalier pour monter plus vite.
- Putain le décor ! hurla de rire Paul, en entrant dans la chambre. Puis oubliant tout, il joignit pieusement les mains, en arborant un sourire des plus niais et d'une voix suraiguë il s'attendrit sur l'obèse matou qui ronflait.
Son amour des chats qui était légendaire trouva une fois de plus, même dans son représentant le plus dégénéré, sa confirmation.
Julia connaissait trois passions à Paul : les chats, les vaches et les sports d’équipe.
 " Viens mon mignon, minet, minet, qu'est-ce que je t'ai apporté mon tout joli ? Une assiette !" commanda-t-il de sa voix normale à Julia qui obtempéra de bonne grâce. De sa poche il retira un papier aluminium, où du bon foie frais et du blanc de poulet à peine saisis éveillèrent la gourmandise de Valmont. Il se leva avec effort, cracha, ce qui souleva un spasme d'attendrissement gâteux à Paul, avant de dévorer prestement l'offrande de son ami. Mais lorsque celui-ci tenta de le caresser Valmont eut une réaction curieuse. Il trembla de tous ces membres et vint se blottir dans les bras de Julia. La surprise et l'émotion lui mirent le rose aux joues. Que cet animal rudement traité par le sort et auquel elle n'avait accordé qu'un relatif intérêt bienveillant lui décerne son affection exclusive la toucha énormément ! Elle se sentit soudain forte et très bonne. Valmont finit par tolérer Paul mais refusait ses cajoleries. Julia lui demanda d'être patient, Dieu sait quel traumatisme avait subi l'animal.
En fin de journée Julia eut enfin fini le récit de tous les événements marquants depuis son arrivée.
Paul écoutait avec une concentration féline coupant que très rarement la parole à son amie. S'il le faisait c'était uniquement pour se faire préciser quelques détails ou pour vérifier sa bonne compréhension des évènements.
Ce qui le troublait c'était que justement elle avait perdu cette ombre qu'elle semblait adorer depuis toujours.
 Il voulut soulever le voile qui masquait  le miroir, le voleur d'ombre, mais voyant pâlir Julia il lui promit de remettre à plus tard ce geste.  Il fut décidé d'un commun accord de faire une trêve pour aller dîner dans un petit restaurant. C’est tout juste si Paul réalisa la présence de Julia pendant le dîner ! Dans la gargote qui faisait aussi bistrot on diffusait un match de foot sur une télévision murale fixée comme celles des hôpitaux remarqua Julia. Elle fut incapable de dire de quelle rencontre sportive il s’agissait, ni les pays que représentaient les joueurs. Ce devait être un match relativement important car personne n’osait déranger les types qui regardaient la télévision.
Des commentaires avisés, des cris enthousiastes ou insultants faisaient écho au commentateur. Le spectacle des hommes du bar et de son cousin qui se tordait le cou la divertirent beaucoup !
Cependant une fois le dîner et le match terminés Paul recentra son intérêt sur Julia. Ils eurent du mal à contenir davantage leur curiosité concernant l’affaire.
- Bon, nous sommes trop crevés l'un et l'autre ce soir pour tenter de débrouiller quoi que ce soit. Mais je te propose de décider dés ce soir d'un plan d'attaque pour la journée de demain.
- D'accord, mais d'abord voyons si nous sommes sur la bonne longueur d'onde. Crois-tu que tout ce qui m'arrive peut être l’œuvre de puissances... comment dirais-je ?
- Divines ou démoniaques ? Magiques ? Tu as raison de soulever ce point. Car tout porterait à le croire. Ton ombre qui disparaît ! Tes pensées intimes réalisées : celles de donner un destin libérateur à ton ombre ! Tes rêves, par essence privées, représentées sur le tableau du voisin... Et bien d'autres choses surnaturelles inviteraient l'esprit le plus obstinément cartésien à abdiquer. Pourtant je me refuse à une interprétation globale magique. Il y a une explication rationnelle à ces problèmes et à d'autres tout aussi importants, j'en donnerais ma main à couper. Et en disant cela, ici, où tout vœu morbide tend à se réaliser, tu peux mesurer à quel point je suis sincère.
- Et à quels autres problèmes majeurs essentiels faisais-tu allusion ?
- A la disparition du docteur Durentooffenbach et à la nature réelle de son travail.
- Raisonnons vite et juste. Pour l'instant on abandonne l'ombre, car c'est le seul élément capable de me rendre folle. J'ai la profonde conviction  que ce phénomène est fait pour détourner mes pensées de l'essentiel. Voyant Paul acquiescer, elle poursuivit,
Quels sont les indices ? Par où commencer ?
- Les poèmes  de ta paléontologiste. Il faut en tirer quelque chose. Aussi lyrique soit-il un écrit possède toujours une clef de déchiffrage fondée qu'il faut trouver coûte que coûte. J'ai de bonnes raisons de penser que cette femme est en danger. Bon partageons les tâches. Demain tu feras un saut à l'église...
- Comment ? ? ? Tu crois à la vertu des prières pour trouver le dénouement...
- Ecoute tout est bizarre ici. Ces feuillets illuminés par la foi ainsi que la curieuse nature des travaux de la doctoresse sur la conformation des anges. Sans parler de la bizarrerie de ton propriétaire et du peintre. Tu te rends compte d’une embrouille ! L’un prétend que l’autre est le diable et l’autre lui répond qu’il est son propriétaire. Le Créateur, quoi ? A vrai dire, on n'a rien, mais rien du tout pour comprendre ce micmac ! Mais un truc est sûr, mais alors vraiment sûr ! Tout, gravite autour de Dieu. Alors va faire un tour dans sa maison. Si  nous enquêtions dans une affaire normale et qu'une personne revenait sans cesse sur le tapis c'est ce que nous ferions non ? Je sais, c'est absurde, mais ne négligeons aucune piste. Moi pendant ce temps j'irai interviewer ton peintre de natures mortes aux déviances sexuelles. Je saurais bien le faire parler au sujet de ce chat.
Elle n'en douta pas. La voix mâle dure de Paul inspira confiance à Julia.  Elle ressentit un vague malaise cependant. Comment pouvait-elle lui cacher le lien qu’avaient entretenu le docteur Durentooffenbach et sa mère ? Mais une force surprenante lui empêchait de lui révéler l’existence des feuilles arrachées au journal. Puis stop ! Rideau ! Oublions.
Mais de fil en aiguille, une question en entraînant une autre il se retrouvèrent à une heure avancée de la nuit le journal du docteur Durentooffenbach entre les mains. Et contrairement à leur promesse faite de laisser une bonne nuit de sommeil les fortifier pour leurs entreprises futures, ils cherchaient fébrilement une ébauche de réponse pour interpréter le sens caché du journal.
- Bon résumons nous ! Il s'agit certainement d'un encodage, voire de plusieurs encodages, dans le souci de ne pas être lue mais par qui ? Autre question sans réponses. Elle a usé d'astuces pour masquer une information.
- Mais dans quel but ?
- On fait l'hypothèse que cette femme est menacée et qu'elle sait quelque chose qui dérange des gens.
- D'accord sinon pourquoi ce cahier ?
- Ce que je sais c'est qu'elle est partie de son propre gré. Elle a vécu deux ans ici, si elle s'était enfuie avec précipitation elle aurait laissé d'autres affaires. Je pense qu'elle savait que son travail, ses découvertes dont nous ne savons rien non plus, allaient être scrupuleusement fouillées ou volées. Elle a donc amené l'essentiel ou ce qui peut apparaître comme tel à ses poursuivants ou ravisseurs. Mais le fin du fin est là, entre nos mains. Cette femme gagne du temps et veut sûrement en gagner davantage au cas où nos supposés poursuivants arriveraient jusqu'à ce journal.
Ensemble ils relurent les premières pages du journal, enfin, ce qu’il en restait.


Chapitre 22 : Le commissariat.

- Monsieur le commissaire je m'indigne devant une telle accusation. Je suis une honnête femme que vous traînez dans la boue. Vous m'avez fait attendre entre deux individus inqualifiables !
- Faux ! On peut qualifier l'un, de transsexuel, et  l'autre d'immigré clandestin. Il n’y a que vous dans ce commissariat qu'on arrive pas à intituler, rectifia l'adjoint qui tapait sur un vieil ordinateur.
- Mon mari, dont la situation... entonna la présidente.
- Revenons à ces billets madame s'il vous plaît ! s’énerva le commissaire. Persistez-vous à déclarer que ces billets dont les numéros relevés, répertoriés, enregistrés, ne laissant donc la place à aucun doute quant à leur provenance illicite, vous ont été gracieusement remis par leurs bandits.
- Oui. Ils étaient plusieurs. Ils sont venus chez moi, déclarant vouloir soutenir financièrement mon association de protection des femmes catholiques victimes de maris alcooliques. Ils n'avaient pas de chèque ont-ils prétendu. C'est là qu'ils m'ont remis les liasses de billets, répéta pour la dixième fois la présidente d'un air un peu las.
- Donc résumons-nous, transpira l'homme. Depuis six mois, des hommes qui ont réussi à commettre le hold-up du siècle, sans nous laisser un seul indice, sans faire la moindre erreur, vous auraient  remis, comme çà, le fruit de leur vol pour soutenir une œuvre de charité douteuse.
- L'un d'eux a avoué qu'il était un ex - criminel...
- Ah ! ! ! Tiens donc ? Un ex - criminel ! Nous y voyons un peu plus clair... Madame nous avoue maintenant qu’elle reçoit des ex - taulards et trouve donc naturel qu'on lui remette 100 000 euros en liquide.
- Mon ami vous n’y êtes pas du tout ! Le soi-disant président a prétendu, pour des raisons politiques, ne pas vouloir laisser transparaître sa générosité envers mon association. L'ex - malfrat semblait simplement approuver ce don.
- Je vois. Un Arsène Lupin qui ferait pénitence en volant l'argent des riches pour le rendre aux riches ! C'est de plus en plus limpide votre histoire ! s'égosilla l'homme de loi.
 - Non, vous vous méprenez. Il s'était repenti grâce au dramaturge ou à l'épicier...
- Voilà qu'elle recommence ! Quel épicier ? Vous ne nous avez pas encore mentionné ce personnage.
- Mais il n'était pas là ! Voyez-vous, il... enfin notre ex - bandit...
- Non, madame, pas « notre » mais « votre » ex - bandit ! Corrigea l'adjoint.
- Bref  le malfrat, comme nous expliquaient ses acolytes, jouait  par le seul regard une pièce de théâtre de rue écrite par le dramaturge qui a enlevé ma bonne, dans une épicerie où, grosso modo, il insultait mentalement une pauvre religieuse de tous les noms inimaginables, pour finalement lui dire merci quand elle lui a ramené le panier de provisions qu'il avait oublié dans la boutique. Enfin de l'art moderne ! Vous imaginez la sauce ?
- Je renonce, s'adressa-t-il à son coéquipier. A toi ! Elle va me faire crever, renonça, vraiment tout pâle, le commissaire.
- Les autres qui étaient-ils ? tenta de coopérer l'adjoint.
- Mais j'ai déjà dit tout ça ! Ils se sont présentés comme des hommes de grande valeur. Un banquier, le président de l'éditorial "Le gouvernail chrétien", une religieuse et un membre de l'association française des cols... des cerveaux vaginaux... Enfin je n'ai pas bien compris, répondit d'un ton négligent, le regard perdu sur ses ongles, la présidente.
- Des gens très diversifiés dans leurs activités ! Dîtes, votre membre il n'est pas très catholique !
- Mais ils ont voulu me compromettre ! Vous ne comprenez pas ! Cet argent volé c'était pour compromettre ma réputation d'honnête femme au service des femmes... des femmes mal mariées !
- Elle coûte si cher votre réputation de lesbienne refoulée ?
- Comment osez-vous ? Alors que vous m'avez fait attendre une heure entre un drague-gouine qui s'est extasié sans discrétion sur mon tailleur Chanel et un homme de couleur, qui je peux vous dire, regardait aussi mon tailleur, mais d'une bien vilaine façon ! s'offusqua-t-elle réellement.
- Non de Dieu ! C'est une torture d'interroger cette bonne femme. C'est complice, ça, d'un cambriolage, çà, et ça voudrait des égards ! Mets-moi ça au cachot avant que je lui bouffe son putain de tailleur de merde, vociféra le commissaire en se jetant presque sur la présidente.
- Non ! Tailleur de Chanel, voulut-elle clore le bec en essuyant quelques postillons du commissaire qui s’étaient égarés sur son habit.
- Sors-moi ça très très vite, supplia le commissaire les yeux injectés de sang.
- Ah ! on ne m'y reprendra plus. On veut aider les autres et vous voilà accusé comme des malpropres ! Si j'avais pu prévoir tous ces tracas ! Ca, non. Je le jure. On ne m'y reprendra pas deux fois, ne se rendit pas compte de la situation la présidente.
Après que les deux gardes eurent embarqué la présidente, les deux policiers furent affectés d'un autisme provisoire durant une bonne demi-heure. Quand enfin ils récupérèrent un peu, l'adjoint dit: " Le  pire dans tout ça c'est que je ne la crois pas coupable.  Et  pourtant, hein ? Elle est  quand  même coupable  d'exister cette  sorcière! Curieuse affaire. Vraiment."
Puis, pouffant sous le regard défait du commissaire :
- Et si tu avais raison, hein ? Une idée de génie que tu as eu là ?
- Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ?
- Un Arsène Lupin qui volerait l’argent présumé propre des riches dans le but de leur rendre sali par des affaires douteuses du goût d’aujourd’hui. Pour impliquer la classe dominante dans toutes sortes de brigandages. Pas mal non ?
- S’il te plaît, tais-toi !


CHAPITRE 23 : La maison de Dieu.

Julia partit donc, très irritée, et farouchement mal disposée envers sa mission. Arrivée à l’église, après avoir ouvert le portail, elle se retrouva dans une espèce de vestibule. Affolée, elle chercha une autre porte. A la place de cela elle trouva deux portes latérales matelassées ce qui l’affola davantage comme s’il se fut agi d’un piège. Elle crût même que seule l’une des deux portes menait sur le bon chemin tandis que l’autre…  Dieu sait où elle vous conduisait ?

Puis finalement, elle tenta d’en ouvrir discrètement une, en ployant de toutes ses forces sur le verrou. Elle crut un instant qu’elle ne pourrait pas entrer mais, après un grincement sinistre elle se retrouva presque projetée à l’intérieur comme si on l’y avait poussée d’un violent coup d’épaule. Ne prenant même pas le temps d'observer l'église elle chercha fébrilement à s’asseoir sans trop déranger, décidée à accomplir en un temps record cette visite de la "maison du premier protagoniste" de l'affaire Durentooffenbach.

L'église paressait sereine et inoffensive dans cette petite ville nonchalante, elle puait un peu nota-t-elle immédiatement. " En plus j'ai droit à une messe !" se lamenta-t-elle. Au bruit qu'elle fit, quelques regards un peu las se tournèrent vers elle. Elle but dans les prunelles humides un nuage de réprobation. « Celle qu'inspire une personne indélicate détournant injustement  l’attention de Dieu sur elle »songea-t-elle.
Horreur qu’une église ! Un voyage organisé dans le monde arctique de la métaphysique. Dés qu’on entrait, on oubliait tout ce qui participe du dédale ou de l’odyssée de la vie : les questionnements, les dérèglements, les passions, la défiance, les tragédies, les joies. Les églises restaient bien les seuls endroits du monde où l’on était en droit de ne plus espérer de miracles... Nous avons beau savoir que Dieu curieux de tout, enquête sans répit les recoins les plus reculés de son monde, pouvons-nous pour autant imaginer que Son indiscrétion puisse s‘égarer jusque là, dans le dernier désert de l’âme ?
A l’heure des jeux télévisés où l’on pouvait empocher un million, l’Eglise et les obsèques de la tentation. Un sermon, des chants, des prières, un peu de nourriture que l’on allait laper en rampant pour récompenser les maigres exercices physiques qui consistaient à se lever, s’asseoir et s’agenouiller à un rythme convalescent... Elle eut le souvenir de ses rares visites très espacées faites dans son église natale. Elle eut le sentiment confus que ces pieux auditoires différaient tant du reste de l'humanité et étaient toujours si semblables à eux-mêmes qu'ils semblaient fournir la preuve de la génération spontanée.  Comme on a pu penser jusqu'au XVIIème siècle que des asticots pouvaient brusquement surgir sur de la matière en décomposition elle eut la conviction trois siècles plus tard, que les paroissiens naissaient subitement du verbe du curé sur la pierre de l'église ! Elle nota les regrettables mutants BCBG «bleu-marine » qui semblaient vraiment croire, on ne sait pourquoi, avoir leur place auprès de Dieu. Avec la même bonne foi, ils pensaient que leur place leur était aussi bien réservé ici que dans certaines boutiques dont le prix du tissu au millimètre carré doit excéder les 1000 francs. Pourtant les références sociologiques bibliques sont claires sur ce sujet ! Un homme riche a autant de chance d’aller au paradis qu’un chameau de passer dans le chas d’une aiguille, se souvint-elle.  Mais Julia recentra son intérêt sur les autres paroissiens. Des pauvres, tout aussi méprisables.
"Et la déco !", s'amusa-t-elle franchement, en jetant un regard circulaire sur  les douze tableaux lugubres retraçant  la Passion.  La Passion : avec un nom pareil ! Recentrant son intérêt sur les dociles paroissiens, elle nota une fois de plus l'âge avancé de cette assemblée unie par la foi et l'espoir de se survivre, alliée dans le besoin de polluer d'autres espaces. Tous ces vieillards se ressemblaient de sinistre façon.
Tous avaient les yeux humides et incolores à demi gommés,  les joues molles, avachies, les commissures des lèvres tombantes, les traits du visage qui pendaient. Tout pend vers le bas. Les organes déjà aspirés par la poussière. La mort d'un homme nous est aussi lointaine que celle d'une étoile, et aucun n'en charge son cœur d'une orgueilleuse beauté.
 La vie ne lui semblait être que le prénom un peu ridicule de la Mort dans nos états civils métaphysiques.

 Mais elle se ressaisit. N'avait-elle pas une mission ? Trouver un indice, aussi minime soit-il. Pourtant elle ne sut où orienter son regard. Maintenant elle s'ennuyait "sérieux ". Les dentiers cliquetaient des prières dont le stupéfiant infantilisme lui faisait horreur. Sans compter qu'il fallait se lever et s'asseoir sans arrêt et cela sans pitié pour son hypotension orthostatique. « Le prêtre ! Il faut que je l'écoute ! » Mais bien qu'il fut l'unique créature à gesticuler un peu et la seule à parler dans la monotonie ambiante Julia ne l'avait pas encore remarqué.
 Elle comprit très vite pourquoi.
C'était lui le responsable de cet engourdissement général. Il débitait des choses impossibles à écouter. Il ne citait jamais un personnage biblique sans faire défiler son arbre généalogique stupéfiant. Et celui dont il faisait mention devait figurer à la fin de l'histoire biblique, car, chronométra Julia qui tentait de trouver un  antidote contre le sommeil, dix minutes plus tard ses ascendants enfin répertoriés il fit un silence éloquent. Les rares écoutants de cet annuaire biblique qui ne s'étaient pas endormis  levèrent la tête et retinrent un instant leur souffle. En vain, car ce fils de cet illustre père  fondateur d'une fameuse tribu eut lui-même des descendants dont le prêtre crût bon nommer les plus notables avant de nous raconter la moindre des anecdotes. Julia renonça et maudit Paul afin ne pas sombrer dans la somnolence générale. Car on ne pouvait que somnoler.
Même la dimension émotionnelle et criminelle du Calvaire décomposé picturalement s'évanouissait à force d'être érodée par le regard des paroissiens, qui pour se distraire, l'examinaient et le réexaminaient sans fin jusqu'à sa perte de sens. " C'est le seul point commun avec les ornements répétés inlassablement sur la tapisserie de ma chambre, ricana encore Julia. La mort par épuisement  de la biche par la chasse à courre répétée  m'émeut autant que la mort du Christ ! La seule différence c'est qu'ici c'est mon œil qui accomplit la répétition."
Elle remarqua aussi que cette église d'apparence modeste contenait un nombre impressionnant de confessionnaux. Une dizaine recensa-t-elle. Un déstockage des pays de l'Est où l’on menait des interrogatoires de Mardi Gras ?
" Que tout est absurde !" Gémit-elle, presque à voix haute, comme  si un coup de poignard venait d'être porté dans sa poitrine."
On fait tous semblant de croire ou de ne pas croire. Que quelqu'un nous torde un morceau de fer à distance et tous y croient ! . Mais à quoi croyons-nous quand nous voyons sous nos yeux ahuris, la contorsion du métal ? En quelque chose. Quelle réponse ! C'est cela que nous souhaitons : quelque chose en dehors de nous. L’innommable. Pareil pour mon ombre.  Pareil pour Dieu.
Même si nous l'implorons nous ne le voulons pas parmi nous. Nous ne voulons pas un Dieu à notre mesure mais à notre démesure.
L'idée de Dieu doit nous dépayser plus que ne le ferait un voyage chez les papous !
 Soudain, alors qu'elle était au point d'atteindre le summum de son ennui, une musique s'éleva, grandiose, plus loin que toutes les pensées, plus loin que les hommes. Bach.
Elle aussi commença à s'apaiser, à participer au grand ronronnement. Elle se laissa envahir par la présence immense de l'église, son inégalable beauté, architecture d'une larme, pleur de Dieu fossilisé par la pierre. Elle pria sans égoïsme vers ce Dieu contre qui s'acharne la haine de l'humanité. Nous pardonnerions à un Macbeth coupable d'un crime plus grand que lui, qui le dépasse dans ses proportions, mais, Dieu, en qui tout est si petit, comment lui pardonner l'immensité de nos peines."
Mais elle se reprit bien vite, la prière ne lui allait pas. Elle se leva et décida de sortir avant le malaise. A ce moment là se produisit un événement incroyable.

 Son voisin de banc, un vieil homme auquel elle n'avait prêté aucune attention, se leva en même temps qu'elle pour lui murmurer, se collant presque à son oreille : " Dieu n'est pas une abstraction. L'idée de Dieu est trop futile pour moi aussi. Un sujet d'une futilité quasiment intolérable. Et je hais les futilités de cet ordre, celles qui pèsent des quintaux de livres et de cerveaux en effervescence ! Ces quintaux-là pèsent quelques milligrammes dans une petite boîte."
Elle n'était sûre ni d'avoir bien compris ni de reconnaître en ce blasphémateur fantasque son collectionneur avec qui elle avait débattu la veille le prix des copies extravagantes de grands faussaires. Elle résolut de suivre ce curieux quand elle se sentit littéralement foudroyée. Un spectacle son et lumière éclata dans son crâne, des éclairs brouillèrent sa vue, un martèlement claqua dans ses oreilles, le souffle lui manqua au point de la faire vaciller.
Alors qu'elle s'était déplacée de trois pas, un visage connu, jusque là dissimulé à sa vue par un pilier, lui apparu au milieu des fidèles.
Le propriétaire était là.
"Paul tu es un génie ! Et je te parie mon ombre qu'il est là pour moi !" essaya-t-elle de communiquer télépathiquement. " On dirait Columbo !" remarqua Julia, petit, la même dégaine négligée et le même air malicieux. Et comme lui, quand il a quelqu'un dans le nez il ne lui lâche plus la semelle jusqu'à qu'il crache le morceau. Mais de quoi il m'accuse ce Columbo de province ?".
Elle le fixait, décidée à le laisser l'entreprendre à la sortie de la messe. Elle se récita plusieurs fois tout ce dont elle voulait l'entretenir de peur que ses répartis inattendues lui fassent perdre contenance. Quand le fameux "ite missa est" les libéra, elle nota que le regard du propriétaire se tourna immédiatement vers elle. Il lui fit un salut de la main."
 C'est vraiment Columbo ce type !"

Chapitre 24 : Madame Valois.


Quand les joyeux compagnons, accompagnés de l’Yvonne, revinrent de leur soirée mondaine ils assistèrent à une étrange scène dans le sanctuaire de la secte de Saint François d’Assise. Le plus stupéfait de tous fut Paul qui reconnut sa tante, oui, sa tante, ni plus ni moins, pérorant au centre d’une assemblée admirative. Quand ils s’approchèrent, Paul put entendre cette femme d’ordinaire si humble et réservée s’exprimer avec l’aisance et la grâce d’un prédicateur prêchant dans le désert.
« Mes compagnons cette nuit un rêve m'a visitée. Le moment de la révélation est venu pour moi, comme il viendra pour vous. Fuyez l'homme et son dieu destructeur ! Abandonnez ses anges aux allures détraquées pétrifiant nos terreurs dans le limon de nos incertitudes.
Fuyez l'homme, étrange créature qui ne sait ni lever les yeux ni courber l'échine. L'homme, cette bévue de la création qui n'apprend jamais rien, dont l’exercice de la pensée se manifeste à l’instar d’un mauvais tic. Réfléchir ! Une sale manie dont il voudrait bien se débarrasser tout en revendiquant son originalité de créature pensante.
Fuyez l'homme, ce bâtard de l'alphabet théologique et sa cité où rien n'existe sans la colère de son dieu.
Moi j'ai connu l'instant d'un rêve le songe secret des animaux.
Ceux qui ont disparu à cause de la bêtise et la cruauté de l'homme, qui ne sont plus que des bouquets d'étoiles dans le ciel... oui des étoiles que nul ne compte, des étoiles qui ne contribuent à aucun calcul... Des soleils enterrés dans les sables, des empreintes de rouge à lèvres dans la pupille des tigres.

J'ai entendu la sagesse des animaux et je les ai contemplés ébahi de les savoir si calmes et si peu prétentieux de leur science. Ils savent et ils m'ont dit ce qu'ils savaient. N'est-ce pas ainsi que le monde devrait être fait : un monde où nul n'ignore ce que savent les autres. Personne ne devrait ignorer que l'homme est le seul à ne pas savoir ce que les autres connaissent.
Qui chantera la beauté des vaches?
Des vaches vieilles comme des dinosaures broutant inlassablement pour s'empailler à l'intérieur. Leur ultime façon de visiter nos musées de la mort.Une bête du troupeau avance son museau rose et chaud sur ma main tendue comme une offrande. Je sens son souffle modeler dans mes phalanges une statue magnifique.Et derrière tout cela, derrière les Mammouth, les Géant Casino, les Leclerc derrière les trains d'où partent les choses, où fuient nos adieux par l'aiguillage incontrôlé de valétudinaires gardiens, derrière les vaches qui traînent leurs sabots magnifiques il y a un petit chemin, notre chemin à nous : la promenade des fous.
Peu de gens s'aventurent là, seuls quelques descendants stériles de l'humanité enfoncent leurs pas sur le chemin détrempé, éblouis de leurs empreintes. Ils visitent cet espace agrandi par leur fugitive méditation, enguirlandant les arbres de leurs yeux émerveillés. Des animaux de toutes les couleurs les écoutent avec leurs oreilles rondes et douces.
Ils les contemplent comme si l'humain fragile avait tout de même fasciné la création entière. Seuls quelques fous rappellent aux bêtes qu'a failli exister l'humain.
Un tigre mangeur d'hommes s'est approché de moi et me parla ainsi : "Vos meilleurs penseurs écrivent que l'homme dans son infini orgueil a voulu rivaliser de puissance et d'imagination avec la nature. Mais ont-ils conclu, le sphinx n'est après tout que moitié femme moitié lion, le centaure moitié homme moitié cheval, les animaux fabuleux ont un nombre surnuméraire de têtes, les cyclopes un œil en moins, le dragon n'est qu'un mélange de volcans et de bêtes. Qu'est ce tout cela? Un vaste coup de poing dans la prolifique nature, un trafic monstrueux d'organes, un rapiéçage abracadabrant d'échantillons vivants.
 Et vos grands penseurs de déduire justement que « vous pouvez aimer la représentation d'une chose que vous n'aimez pas. » Vous pouvez aimer la peinture d'un rat sans aimer le rat. Les créateurs devant lesquels vous vous inclinez n'ont fait qu'émietter la nature. Et celle-ci, broyée dans les mains de l'artiste, réapparaît disloquée dans ses œuvres. Pourtant de la nature seule il s'est inspiré. De tous les animaux, de toutes les créatures vivantes ou imaginées, créées ou incréées, je suis, moi le tigre, le plus beau, le plus parfait.
Vous pensez que tout a été déjà dit en matière de poésie, que l'homme est désormais incapable de donner naissance à de nouveaux mythes, de nouveaux chefs-d’œuvre.
Et vous avez négligé pourtant l'un d'eux, le plus grand, le plus avisé: Darwin.
Avoir imaginé la filiation des espèces, quelle splendide idée ! Au lieu de démantibuler toutes les espèces au gré de leur fantaisie à l'instar des autres penseurs il a crée le concept de l'unité entre tous les êtres. S'il n'y avait pas eu une adéquation entre la réalité et cette conception fabuleuse du monde, Darwin aurait été le plus gracieux le plus mystique des poètes et non un homme de science.
Il aurait inventé le dernier grand mythe, le plus beau de tous : LE MYTHE DE LA PARENTE DE TOUTES LES ESPECES EN CE MONDE.
Mais la nature évidemment, grande créatrice inspirée, y avait pensé avant lui. Darwin a rêvé la réalité et s'il n'avait pas eu raison, il aurait été le plus grand rêveur.
"Le tigre disparut. » 
Paul resta cul par terre. Sa tante ? Qui tenait de tels propos ! Elle, qui avait passé son existence en rougissant ses remerciements. Elle qui avait honte d’exister... Elle était devenue le centre de tous les regards comme si sa parole était de miel, ses visions authentiques, ses pensées clairvoyantes exercées dans l’art du discernement.
Il ne sut pourquoi mais il se sentit heureux. A l’exemple des autres adeptes il vénérait les paroles de sa tante.
Saint Augustin en semaine. Satan pour le samedi et Darwin pour le prêche dominical. Où voulait-elle donc en venir ? Il ne le savait pas. Mais peu importait. Sa tante vivait, était aimée et révélait une facette inattendue et merveilleuse de sa personnalité.
Après cette soirée-là, Paul ne pensait plus à sa mission, à ses parents. Il était devenu le héros de cette virée inoubliable dans le monde hypocrite d'une bourgeoisie répugnante. Virée qu'aucun adolescent de son âge n'oserait vivre, même en songe. Il admirait le Gourou. Et il ne comprit en quoi il pouvait apparaître dangereux. Quand il fit le bilan de ces deux journées passées dans la secte il ne put conclure qu'un éloge raisonnable envers le créateur de cette association. Cet homme, qu'il avait cru bon présumer coupable d'endoctrinements, s'avérait être un véritable bienfaiteur. En toute équité on pouvait dire qu'il n'offrait que bonheur et tendres passions autour de lui.
Son oncle et sa tante qui n'avaient attiré que mépris et humiliations répétées dans le monde au point de s'abîmer dans d'atroces névroses avaient recouvré auprès du gourou joie de vivre et santé mentale. Le pauvre cerf avait pu regagner l'amour de sa douce moitié par l'entremise de cet homme digne de louanges. Julia, elle, riait tout le temps tout en jouissant d'une éducation soignée. Sa vie à lui était celle d'un jeune homme heureux, brillant, attentif aux autres. Il se sentait l'ami de tous et le Gourou lui inspirait des sentiments d'admiration et de respect sans bornes. Plus il y réfléchissait plus il pensait que seul un saint était capable d'offrir tant de joie, d'entente et d'amour dans une atmosphère aussi magique. Un saint, le mot n’était pas assez puissant. Un dieu oui ! Aucun mortel n’aurait pu insuffler autant de hardiesse et d'inventivité dans leurs propos. Les retrouvailles du Cerf et de sa femme tenaient du miracle, et son oncle et sa tante devenaient des êtres exceptionnels.
Il n’était plus question pour lui d’enlever sa cousine, de la soustraire à l’affection de ses parents. D’ailleurs comment avait-il pu un seul instant adhérer à un tel projet ! Et de quel droit ? Il songea à ses parents. Et soudain il sentit sa gorge se nouer. Leur bonté avait toujours fait force de loi dans son jugement. Leurs âmes étaient si pures ! Ils ne pouvaient qu’avoir raison ! Mais savaient-ils vraiment ce qui se passait ici ? Voyaient-ils tout ce que lui voyait ? Si son père avait eu l’occasion de côtoyer ce monde de compréhension, d’amour et de joie n’aurait-il pas tout bonnement souhaité se réconcilier avec son frère ? Mais il eut beau faire, il ne put imaginer son père vêtu d’une peau de bête dissertant dans une telle assemblée du sort des animaux... Ainsi son exaltation se dégrada progressivement.
Car, tout de même, en y réfléchissant bien, cet éloge fait au diable ? Plutôt sinistre, se souvint maintenant Paul dont les sentiments commençaient à changer de bord dés qu’il avait évoqué son père. Ses travestissements stupides ? Se fringuer comme une bestiole la journée, puis faire de l’esprit chez les autres le soir, costard cravate, ça avait l’air de quoi ? Et cet argent qu’ils avaient refilé à la présidente ! D’où sortaient-ils tout cet argent, ces foutus adeptes? Avec leurs gueules perpétuellement béates. Et puis, merde, qu’est-ce que j’ai à reprocher à cette bonne femme pour faire un tel raffut chez elle ? Ses œuvres de charité ? Et bien ! Ca ne nuisait à personne, non ? Peut-être même qu’elle est utile au monde ! Car avoir un bonhomme ivre à la maison quelle épouvante pour une pauvre femme ! Il ne savait plus quoi penser. L’angoisse lui arrachait littéralement les tripes. Il pensait qu’il allait vomir sur place. Il se sentait piégé dans un conflit qu’il ne pourrait résoudre.
Abruti par l’émotion, il ne comprit que très mal les raisonnements des adeptes qui prenaient maintenant la parole. Il essaya de se reformuler simplement tout ce qu’il entendait. Il avait une grave décision à prendre, lui ! « Il s’agit de savoir s’il fallait ou pas enlever ma cousine, bordel ! », hurla presque Paul, transpirant, la poitrine prise dans un étau insupportable. Il faut que je l’écoute ! Que j’écoute !



Chapitre 25 : Columbo.

Elle sortit de l’église comme une furie et se dirigea droit sur le propriétaire comme s'il se fut agi d'un rendez-vous convenu.
- Pourquoi m'avoir choisi comme locataire ? interrogea-t-elle brutalement
- Je ne vous ai pas choisi ! S’étonna-t-il
- Qui êtes-vous ?
- Votre première question sous-tend la réponse à cette dernière.
Votre bien distingué propriétaire.
- Vous avez déjà fait ce genre de réponse...
- A notre ami le peintre, coupa-t-il d'un ton plus sévère.
"Qui me tenait pour le Diable ni plus ni moins ! déclara le propriétaire avec un battement de bras hyperbolique. Julia crut un instant qu’il allait assurément s’envoler.  Et pour vous qui suis-je donc ? Continua-t-il simplement.
- Notre Propriétaire, vous l'avez dit.
- En quoi ai-je pu manquer à ce point à mes devoirs pour que vous vous irritiez contre moi ?
- Je suis privée de mon ombre...
- Comment ? Sembla-t-il réellement s'inquiéter. Puis il s'empressa de vérifier cette effarante déclaration.
Elle expliqua clairement la survenue du phénomène et lui proposa de lui en faire la démonstration s'il désirait servir de cobaye.
Il ne le désira pas. Il la crut sur parole. Mais il tenait à examiner le miroir dont il prétendit ne pas être le propriétaire cette fois-ci.  
- Bien ! Vous ne pourrez pas servir de cadran solaire ! Tenta-t-il de plaisanter. Elle sourit cependant de cet humour un peu laborieux tout en fixant attentivement le visage de ce petit homme, dur comme un poing et pourtant élégant.
- Tout est curieux. Mon ombre qui disparaît chez vous grâce à un miroir venu d’on ne sait où. Une paléontologiste qui découvre les ailes du diable et un pauvre chat gardien de ces ailes. Tout cela encore chez vous. Qu'est devenu le docteur Durentooffenbach ?
- Je n'en sais fichtre rien ! Mais j'aimerais bien savoir ce qu'il est advenu d'elle? crut-il bon corriger. J'ai mes raisons d'être inquiet. Pour le reste je n'ai pas la moindre idée des aboutissements des travaux du docteur. Mais je crains que vous fassiez une grossière erreur. Elle n'a rien découvert de tel ! Pour résumer la nature de ces travaux et pour évacuer toute cette mystique dégénérée je vous dirais que le docteur Durentooffenbach travaillait sur de frauduleuses reconstitutions de créatures ailées. Mais c’est assez compliqué et j'ai été moi-même témoin d'une affreuse opération... mais je vous en prie, ne parlons pas de cela maintenant.
Elle parla longuement de Paul de leur enquête. Au fur et à mesure qu'elle parlait le sourire de l'homme se faisait plus doux et pourtant ce visage crispé ne semblait pas avoir été modelé pour le sourire. C'était sur ses lèvres comme quelque chose de surajouté. Contrairement au peintre, Julia avait toujours éprouvé  de la sympathie pour leur propriétaire. Une affection spontanée que l'on ne s'explique pas. Mais tous ces mystères qui gravitaient autour de lui l'effrayaient. Elle était sûre de posséder les raisons de sa crainte.
- Vous ne me faîtes pas peur ! avoua-t-elle, songeant à part elle quel pervers désespoir pouvait lui ôter ainsi toute crainte.
- Taisez-vous ! répondit-il tristement
- Pas vous !
- Alors parlez donc ! De quoi avez-vous peur Julia ?
 « Julia », il l'avait tendrement nommée. Elle fondit littéralement. Il lui caressa la joue. Elle fut si émue qu'elle comprit qu'il ne voulait effrayer personne et que l'effroi qu'il engendrait pourtant n'était que le fait des très sombres pensées que tout son être exsudait.
- Parlez-moi de cette peur dont j'ignore tout.
- Je crains que le miroir m'ait privée d'une chose plus importante que mon ombre.
 Je me sens très bizarre... Je crois que le miroir m'a dépouillé de ma réelle personnalité pour donner corps à mon propre reflet.
- Je dois comprendre que vous pensez être une image. Est-ce bien cela ?
L'essence de votre personne dérobée par le miroir m'offre l'occasion de converser avec un reflet en chair et en os alors ? Le questionnement et le doute que vous exprimez prouvent que vous êtes bien vous-même non ?
- Je joue à être moi. Non pas par un penchant théâtral que développe toute créature vide d'une personnalité, mais parce que je ne puis plus faire autrement. Je n'ai pas le choix.
Je ne suis pas une totalité, mais des fourbis d'organes, de plaies. Le sang qui circule dans mes veines se répand dans mon corps comme dans une propriété privée.
Je suis cet escalier qui subsiste seul, insolite, sans haut ni bas, après le bombardement d'une maison.
Et cette abominable comédie à laquelle je ne puis me soustraire : jouer à être moi. Car qui pourrait être "moi" à part moi-même ?  Mes pensées sont chez moi de nature purement "réflexe". Je n'adhère pas avec moi-même, mais chose surprenante, ces pensées "réflexes" me ressemblent au point d'être identiques à celles que j'aurais élaborées en étant véritablement moi. J'en ai la certitude.
Et je sais pourtant, sans moi, à mon insu, les choses que j'aurais sues si j'étais vraiment l'original et non mon double.
- Vous êtes à l'apogée de la conscience de votre identité, ironisa le propriétaire assez perplexe.
- Alors mon mensonge est la réplique exacte de ma vérité. L'illusion la copie conforme de la réalité? C'est pour cela que je pense voir mes rêves prolonger la vie éveillée. Mais voilà je ne m’appartiens plus. C'est comme si tout ce qui venait de moi était, au fond, la possession d'un autre. Et cet autre n'existerait pourtant pas. Je ne suis le fait d'aucune création, conclut brutalement Julia.
- Vous ne disparaissez nullement à travers vos interrogations, peut-être même que la vie s'arrête là où nous nous rencontrons avec nous-mêmes, là où il n'y a plus de découvertes à faire. Quand nous nous comprenons enfin au-delà de nos interrogations !
- Quand devons nous nous arrêter de nous questionner ?
- Maintenant par exemple .A aucun homme n'est donné le pouvoir de voir, il ne sait que revoir.
Quand vous m'avez rencontré ici, saviez-vous pourquoi ? L’aviez-nous concerté ? Non, évidemment. Et si c'était le cas, pouviez-nous prévoir une telle conversation ?
Vous ne savez les choses qu'après coup. Contentez-vous de ce bonheur si simple : votre destin.
Ces propos semblaient sages.
Bien qu'il ne respirât pas précisément le confort spirituel de ceux qui ont l'âme au bon endroit il ajouta :
" Moi je ne me pose pas tant de questions !"
- C'est la meilleure façon de ne jamais avoir de réponses, grogna-t-elle.
- Mais il n'y a de réponses qu'aux questions que l'on se pose, même aux plus affligeantes.
Quand il eut prononcé ces mots Julia réalisa la dimension stupéfiante de son malaise ! "Notre propriétaire !" Le peintre avait presque touché du doigt la vérité. Il s'était simplement trompé sur le genre. Non il n'était point le Diable mais Dieu, se désola-t-elle.
Rencontrer Dieu ne procurait ni exaltation ni terreur, mais s'approchait de l'expérience la plus déprimante qu'elle n'ait jamais vécu.
Evidemment il y avait eu le deuil de ses parents.
 Mais elle n’aurait su qualifier ça de déprimant, c’était tragique ! Elle éprouvait une timidité respectueuse mâtinée d’un terrible sentiment de culpabilité quand elle songeait à eux.
 Ce qu’elle trouvait si injuste c’est que les morts soient réduits au souvenir des vivants, qu’ils soient soumis au bon vouloir de notre rapport qualité/productivité commémorative. Les morts ne peuvent plus se défendre ! Ils ne sont plus rien, ne peuvent plus rien ! Les vivants sont les dieux des morts !
Ce qui la déprimait c’était lui, notre propriétaire, Dieu, qui lui rappelait une visite faite à une vieille parente alors qu’elle n’était qu’une petite fille. Elle ne comprit pas immédiatement le lien inconscient qui se tissait autour de ces deux rencontres.
C'est comme si elle venait de découvrir un parent supplémentaire, celui avec qui on ne pouvait jamais couper les liens et pour lequel elle ne représentait qu'une miette de sa monstrueuse filiation. Dieu ! Un hyper parent imposant et ennuyeux qui ne vous lâchait plus. Ce n’était pas ce pauvre parent mort à qui l’on pouvait penser quand on voulait. Ce n’était pas ce parent réduit au silence qui ne pouvait plus commenter nos pensées ni surgir dans nos vies quand bon leur semblait. Plus question de se débarrasser de lui en gravant sur une plaque de marbre : « Nous ne t’oublierons pas. » Comme si sa vie à présent perpétuait pour toujours cette immonde journée d'enfance passée à rendre visite à cette vieille arrière cousine ! C'était une journée pluvieuse.
Elle était trop jeune pour se souvenir d'autre chose que d'une atmosphère déprimante et d'un dégoût confus pour cette tribu endimanchée, empuantie d'eau de Cologne, perquisitionnant l'appartement de la vieille, fouillant des yeux et l'âge des bibelots et la viabilité de leur gardienne, furetant partout, caressant un chat aussi vieux et mal en point que sa maîtresse, assurant sournoisement qu'il était une bonne compagnie. En cela, ils n'avaient pas tort pourtant. Le matou à moitié sourd, pétant sur ses coussins, restait  bien la seule famille de cette parente de personne.
Mais on se forçait, ce jour là, à reconnaître en cette parente sénile le bonheur de la longévité, le bonheur d'être auprès de la famille, de tous les siens accompagnés de leur répugnante portée d'héritiers braillards.
Seul, un bébé irréprochable, babillait en souriant inlassablement à la vieille pour qu'elle le prenne dans ses bras. Comme personne ne vit le touchant appel des yeux de l'ancêtre invalide pour qu'on niche contre sa poitrine ce beau bébé, celui-ci se mit à gémir en tendant frénétiquement deux petites mains roses vers elle avant de hurler sa frustration son impuissance et sa solitude. De troubles Ténardier déportèrent immédiatement le bébé dans une autre chambre afin qu'il ne dérange pas de ses cris la vieille, qui devait se reposer, estima-t-on. Elle mourut ce jour-là plus que le jour de sa mort.
Julia se souvenait de la pluie dehors, une pluie incessante qui n'arrosait plus que de la boue maintenant.
 On se faisait serviles, esclaves de l'illusion de l'éternité, par le biais de la procréation, à travers ses proches. Ces proches s'éloignant à chaque instant davantage de ces vieilles mains ridées ensevelies dans l'ombre. Chacun d’eux déposerait les deux baisers inévitables sur le front de l'ancêtre, l'un à l'arrivée puis un autre au départ. On jetterait deux baisers pingres comme l'on va au cimetière faire crever quelques fleurs bon marché sur une tombe, profanant cette vieille femme qui détenait le nombre secret de cette pyramide d'apparentés. Pourtant cette fille avortée du silence, cette mère de ce remue-ménage d'étrangers, les dépassait tous par l'âge la douceur la beauté et la sagesse. Elle, savait.
Enfin la nuit entra du dehors dans la pièce. On buvait cette nuit mélancolique dans l'écuelle familiale portée par les aboiements des chiens solitaires qui renvoient nos cris privés du vivant roulement des consonnes, nos cris plissés dans l'accordéon de la nuit, triste vocabulaire mutilé par l'ennui. La smala se lève avec soulagement pour le dernier baiser. Quand ce fut au tour de Julia, son instinct pur lui interdit d'accomplir le rite.
On insista en la grondant même, mais non, elle fixait la vieille femme sans pouvoir bouger. Dans son refus obstiné elle ne savait pas qu'elle défiait ces renégats de leur sang. Elle crût  comme des oncles et tantes inconnus l'affirmèrent ce jour-là qu'elle était mauvaise et assez méchante pour refuser d'embrasser une vieille femme.
Sa mère trop timide pour défendre sa fille baissait les yeux. Et son père, perdu dans ses angoisses, semblait sourd à son environnement.
La vieille pourtant lui sourit et affirma qu'elle était un ange. Son remords avait duré, jusqu'au jour où elle partit une semaine chez son oncle et sa tante. Le père Georges Valois lisant de la mélancolie chez l'enfant décida de faire une visite surprise le lendemain chez Léontine.
Julia ne savait pas qui était cette fameuse fée, celle qui mettait une nuance de fierté dans le sourire toujours tendre de sa tante, celle qui faisait grogner de plaisir son oncle, celle qui avait provoqué cette foule de préparatifs enfiévrés dans la maisonnée des Valois. C'était comme les préparatifs d'un jour de fête. On s'activait sans cesse dans une bonne humeur croissante. Les hommes étaient partis faire des achats, les femmes, c'est à dire Julia et sa tante, travaillaient dans la cuisine. Elle ne comprit jamais comment autant de bonnes choses avaient pu être réalisées en une seule journée. Julia dut contenir sa gourmandise pour ne pas entamer le gros gâteau au chocolat. Le soir, en se couchant, elle était presque heureuse et sans encore la connaître, elle adorait déjà Léontine.
Ce qu'elle ne savait pas c'est que cette Léontine n'était autre que cette vieille arrière cousine qu'elle n'avait pu embrasser, celle que personne ne lui avait appris à aimer.
Le lendemain tout était prêt : Valois remplit le coffre de sa voiture de multiples cageots. On n'arriva pas les mains vides chez la vieille dame. Son oncle et sa tante et les enfants avaient les bras chargés, les uns d'outils et de victuailles, les autres de fleurs des champs.
Ils clamèrent un joyeux " C'est nous !" avant  d'entrer. Les Valois ne surent jamais à quel point ils rendirent "leur petite heureuse", ce jour-là. Et au retour, dans sa voiture, Valois  n'avait pas cessé de commenter la perspicacité de son initiative auprès de sa femme.
"Tu vois, je te l'avais dit, il n'y a rien de tel que Léontine pour apaiser les enfants. Regarde, la petite nous est arrivée toute tristounette, et là, aujourd'hui, elle n'a pas décroché mamie d'une seconde. T'as vu comme elle l'embrassait en pleurant. Té ! Il y a que les vieux pour vous débarbouiller le chagrin."
 Sortie de ce souvenir elle se demanda si le propriétaire lisait ses pensées.
Il était si petit, d'aspect si négligé ! Non il ne se pouvait pas que le propriétaire soit ce parent éloigné dont les bras sans veines fonctionnaient par l'inflexible volonté marbrée d'extraire de la race humaine le poison qui les exile de leur lointain anonymat. Celui qui fait de nous personne et tout le monde. Non il ne se pouvait qu'il fut celui auquel nous refusons un dernier baiser et qui nous console de cela ? Celui qui est ce que nous sommes.
Elle hurla de rire. Lui Dieu ?  Notre propriétaire ?


Chapitre 26 : l’explication.
« Mais qu’est-ce qu’ils ont à rigoler comme cela ces cons ? Mais c’est de moi qu’ils se foutent !  »
- Alors, mon petit, tu en fais une tête ! , lui dit gentiment le Cerf.
 Le Cerf ! Il se radoucit immédiatement devant cette marque d’amitié prodiguée par ce bougre d’animal. Il faillit chialer.
Il comprit pourquoi chacun voulait être un animal. Au moins les bêtes ne nous inspirent aucune haine, au pire une vague répulsion très vite oubliée, par ailleurs... Mais de la haine ? Jamais. Voilà ce qui nous sauvegardait de la destruction et des ravages du cœur. Peut-être qu’après tout le secret de leur mascarade résidait en cela : Se faire animal pour préserver la paix entre eux. Car pouvons-nous réellement nous fâcher sérieusement avec un animal ? Attendons-nous vraiment quelque chose d’une bête au point que celle-ci nous déçoive un jour ?
- Alors mon gars ! T’as pas l’air dans ton assiette, insista le Cerf. C’est notre sœur Tourterelle qui t’as ému ainsi !
Sa tante. Sœur Tourterelle ! Les mots font autant souffrir que la réalité ! Et pourtant c’est à crever de rire.
- Je comprends plus rien, pleura presque Paul.
- Je m’en vais tout t’expliquer. Moi aussi au début j’avais la comprenette difficile. Voilà ce que t’explique sœur Tourterelle . Hé bien, puisque l’humain n’existe pas, renonçons à être des hommes.
 Sitôt virés du paradis, les rejetons d’Adam se sont empressés de bousiller le monde. Il faut virer cette créature qui n’est contente de rien et qui fait le mal partout. Car c’est pas grâce à elle qu’on verra le diable pointer à l’A.N.P.E. Et même quand l’homme rêve, c’est pour mettre les lois de la nature en charpie ! Hein le Rat ?
- Oui. Quand il rêve du monde c’est pour mieux s’en débarrasser ! Ses rêves sont des provocations d’incapables ! Oui, incapable de se comprendre lui-même, il s’octroie des desseins supérieurs à ses compétences. Ces créations arbitraires lui ressemblent cependant. L’homme célèbre son immense solitude dans toutes ses œuvres. L’homme refuse son sort.
Paul avait de plus en plus de mal à se concentrer. Oui, voilà il avait parlé de solitude. Paul tendait toute son attention ! «  Fais un effort, putain ! Il ne faut pas que tu perdes une miette de ce que dit ce type. L’homme est d’essence unique et se refuse à admettre que sa conscience meure avec lui. Il ne peut accepter son sort et refuse pourtant de s’y soustraire. Il vit du désir de mourir et il meurt du désir de vivre. Oui, oui, on sait tout çà ! Du baratin ! »... Sa révolte face à son créateur ne prendra pas fin. En fait, il ne veut pas d’un monde meilleur après sa mort? L’homme veut détruire le monde que Dieu lui a laissé en héritage. Le seul monde qu’il connaît, même s’il y vit comme un intrus. Son monde. N’est-il pas insupportable de mourir en laissant le monde continuer sans nous. Mourir en tuant toutes possibilités de prolongement à notre histoire personnelle, voilà le rêve de l’homme !  « Foutaises que tout cela ! Il me fait admettre un truc faux comme une évidence, et ensuite il bâtit un raisonnement sans faille autour de ce syllogisme. Quoi ? Qu’est-ce qu’il dit maintenant ? »... Quand l’homme invente, il ne fait que s’affranchir des barrières physiologiques imposées par la procréation ! Telle femme s’accouple avec un taureau telle autre avec un cygne... et cætera, et cætera. Et de ces accouplements dénaturés naît l’horreur de la créature sans créateur, sans destin. Le Minotaure enfermé dans un dédale n’est que l’exaltation morbide de sa singularité. Est-il possible de concevoir une créature plus malheureuse ? Les monstres hybrides que son imagination limitée lui font concevoir ne sont que des créatures encore plus esseulées. Ni humain ni animal. Elles ne sont ni l’un ou l’autre ni même la conjugaison des deux. Elles ne totalisent rien.
Ce que dit le tigre est là : l’homme reste aliéné dans son conflit, il ne va pas assez loin. Pas aussi loin que sœur Tourterelle, sa tante. Il lui faudrait concevoir une créature plus inconvenante encore. Une créature scandaleuse qui résumerait à elle seule la création entière. Qui serait le fait de toutes les espèces en se monde !
 Une créature qui incorporerait l’autre pour l’abolir. Une créature qui anéantirait le monde entier avec elle. Qui en anéantissant la création, anéantirait le soi dans l’autre ! La créature qui dirait : « Je suis celui qui n’est pas ou je ne suis pas celui qui est »
- Quel joyeux programme ! S’esclaffa Paul.
Ses oreilles sifflaient d’une atroce façon, c’est à peine s’il put entendre les exclamations des affidés. Tous riaient à gorge déployée. « De quoi ? De qui ? De qui se foutait-on ici ? C’est dit, demain j’enlève la petite et adios amigos. »
- Et vous, alors ? Racontez-nous votre soirée ? demanda soudainement son oncle le Paon.
Frère Paon !
« Et allez, que ça narre, que ça rigole. Et ce fut à mon tour. Le cerf fait mon éloge. Vert de rage je souriais pourtant. Faut pas qu’ils sachent mon secret. Mon secret ! Dans le fond, comme je m’amuse. S’ils savaient qui je suis, tous ces abrutis ? Ce que je me prépare à faire ? » Songea le jeune homme à bout de nerfs.
 Paul fut cependant obligé de raconter lui-même ses exploits, tant on l’implorait ! Faire apprendre par cœur des citations au cerf quelle idée de génie ! « Hé, oui ! Je n’ai pas fini de vous surprendre », songea Paul en intensifiant son sourire.
Paul, maintenant, se sentit complètement détendu. Sa décision prise supprimait toutes ses tensions. Calmé par l’idée de s’enfuir le lendemain avec sa cousine, il se prêta avec grand calme et beaucoup d’humour à leur petit jeu. Les bravos et les cris de joie des adeptes le portaient, malgré lui, vers le délice de la description de ses prouesses.
Cette exaltation de son amour-propre eut un effet dissolvant sur sa colère. Et c’est maintenant avec un réel enthousiasme qu’il prêtait l'oreille au Cerf qui lui procurait une explication sur l’origine de l’argent que l’on avait largement distribué chez la présidente.
- C’est très simple mon gars. Tout est affaire de nombre et de statistique en ce monde. Un gars isolé peut rien faire. Mais regroupe ces insuffisants prédisposés à la révolte et tu as la plus grande organisation maffieuse du monde.
- Hein ?
- Chez nous, on a tout les corps de métier. Des gérants d’hypermarché, des directeurs de banque de société, des flics tout grade, des gardiens de nuit, des informaticiens, des ingénieurs, des démarcheurs, des coiffeurs, des médecins... Tout quoi ! Alors avec tout ce monde là il faudrait être insuffisant de la  substance grise pour pas arnaquer la terre entière.

Chapitre 27 : Le collectionneur
Paul, bougon, attendait Julia. Il n’avait vu personne, l’immeuble était désert et il doutait maintenant, même si l’idée lui avait paru lumineuse cette nuit, qu’une matinée à l’église ait pu renseigner Julia au sujet de leur enquête. Pourtant celle-ci passablement exaltée lui fit un récit circonstancié de sa visite dominicale.
Avant qu’elle n’ait eut le temps de lui parler de son enivrant entretien avec le propriétaire Paul abasourdi, la coupa net :
- Mais, tu ne sembles pas réaliser l’exorbitante bizarrerie de ton supposé collectionneur ! Il t’a bien dit que Dieu n’était pas un truc assez abstrait pour lui ? Qu’est-ce que ça veut dire ça ? Il t’a même parlé d’une boite et du poids approximatif de Dieu !
- A chacun ses convictions répondit de mauvaise foi Julia boudeuse et frustrée de n’avoir pas pu raconter ce qui s’était passé ensuite avec son propriétaire.
-  Mais enfin ! Insista Paul. Vu les circonstances, tu aurais pu le questionner davantage !
- Mais franchement que voulais-tu que je réponde à …
- Franchement ? Avec un faussaire ?
- Très drôle ! Bon, je rappelle :  On était dans une église en plein speech du curaillon local ! J’allais tout de même provoquer un débat hérétique dans un coin de chapelle !
- Non ! Mais c’est lui qu’il fallait suivre, pas l’autre !
- Pourquoi ? Il ne s’est pas perdu dans la nature ! Allez, tu m’énerves, on y va chez ton collectionneur gâteux !
Les deux cousins continuèrent à se disputer par pure forme, en se jetant sur  leur manteau.
 En chemin Paul essaya de mettre au point un mode d’interrogatoire efficace afin de soutirer le maximum d’informations au collectionneur. Comme Julia ne semblait pas l’écouter avec attention il s’irrita vraiment de la sentir si peu préoccupée de la façon dont  il fallait interviewer le bonhomme. « C’est le genre de type, tu dis bonjour et il dit tout le reste ! expliqua-t-elle, butée. 
- Ton collectionneur d’impostures te murmure que Dieu n’est qu’une futilité qui pèse quelques milligrammes dans une boite et toi tu fayotes avec le proprio ! Mais enfin !
 Elle allait répondre une vacherie quand ils arrivèrent au pied de sa résidence. Ils interrompirent leur conversation et sonnèrent. Machinalement ils regardèrent la fenêtre de l’étage concerné. Discret va et vient d’un rideau. Puis rien. Julia assura que l’appartement du vieux était bien celui où ils avaient vu le rideau trembloter. Ils appuyèrent sur le bouton de la sonnerie. Rien. Ils haussèrent les épaules, s’interrogèrent d’un haussement de sourcils puis appuyèrent plus longuement sur l’interphone. Leur mauvaise humeur à tous deux s’était déjà dissipée. « Putain de vieux !  grogna Paul. »
- Avec ta bobine de malfaiteur, il n’ouvrira jamais, diagnostiqua Julia.
 Une éternité plus tard deux vieillards occupants les appartements voisins ouvrirent leur fenêtre, soupçonneux, marmonnant une question inaudible.
- Police ! Veuillez ouvrir la porte s’il vous plait, annonça avec le plus grand sérieux Paul en extirpant de sa poche une carte de bus qui de loin pouvait prétendre à une carte d’officier de police.
Julia se retourna pour qu’on ne la voie pas rire. Et deux secondes plus tard des bruits confus se firent entendre à l’interphone. Des insultes privées, des injonctions, des crissements insupportables. Des bruits de panique sénile. Puis ils parvinrent en quelques lestes enjambées devant la porte du collectionneur.
Il leur ouvrit son appartement avec mille précautions. Il ne sembla pas reconnaître d’emblée Julia. Mais quand le miracle de la mémorisation s’opéra, il s’exclama joyeusement. Les cousins souriaient, prêts à gueuler dans l’audiophone !
- Bonjour ! hurla Paul plein d’espoir.
- Je ne crois pas avoir le plaisir…
- Mon cousin, l’interrompit Julia, soucieuse de hâter l’entrevue.
- Ah ! Intéressant, intéressant sembla jubiler le vieillard qui se frottait les mains, Dieu sait pourquoi.
- Non, pas vraiment rectifia-t-elle, rancunière. Mais je l’amène un peu partout avec moi, dans l’espoir qu’il devienne civilisé au contact de personnalités agréables et originales. D’ailleurs les propos que vous avez tenus ce matin durant le prêche de l’abbé m’ont paru assez piquants pour que je les rapporte à mon cousin. Lasse de ses questions à votre sujet, je vous l’ai emmené.
- Charmant ! Monsieur ne fréquente pas les églises avec vous? L’on s’y instruit pourtant, ajouta-t-il goguenard.
- Non je ne suis pas porté sur la cho…Paul s’interrompit dépité. Il hésita un instant avant de continuer sa phrase, ne sachant plus si l’expression qu’il était sur le point de terminer, ne signifiait pas « Porter sur le sexe. »
- Ah ! Quel dommage que vous n’ayez pu assister à ce sermon ! Mon intervention vous a donc surprise ?  se retourna le vieux plein d’espoir vers Julia.
- Je lui ai rapporté vos étranges propos alors que nous quittions la messe.
- Et vous voulez des explications ?
- Ma foi…  Si j’ose m’exprimer ainsi, cette approche catégorielle de Dieu m’a un peu intriguée.
- Qu’y a t-il d 'étrange ? Comment qualifier autrement que futile l’idée de Dieu, quand on a effectivement rencontré ce dernier. Ce dernier ! Drôle façon de s’exprimer vraiment ! Je devrais dire le premier, le numéro un, le grand patron, le boss, le Père, le Parrain même…s’exalta le collectionneur.
- Et pourquoi pas le propriétaire ? proposa Julia non sans ironie pour interrompre la liste.
- En effet pourquoi pas ?
- Le gourou, articula confusément Paul.
- Soit le gourou, concéda le vieillard, las de cet inventaire de substantifs.
Un lourd silence engloutit quelques instants notre trio. Chacun s’abîmait dans ses pensées.
Nos deux enquêteurs s’étonnèrent qu’une autre personne qu’eux-mêmes ait tout comme eux, pu croire avoir rencontrer Dieu.  Julia l’avait reconnu dans son propriétaire. Reconnu n’est pas le terme exact. Pour cela il eut fallu qu’elle le recherche. Mais l’idée de Dieu ne lui plaisait pas.
Y penser la dégoûtait un peu comme son premier baiser. Baiser  forcé avec un adolescent laid, rougeaud et piquant comme une cactée. Le passage obligé vers la vie adulte. Dieu ! De toute façon c’était un concept mort, un concept d’écrivain raté.  L’art contemporain qui se prend trop au sérieux, qui prend les ordures d’un siècle trop au sérieux, qui faute de pouvoir faire du beau fait du Dieu. Sacralise toute représentation par celui qui se nomme artiste. Celui qui ose ce titre a le droit de tout exhiber dans le sanctuaire moderne: le musée. Voilà pour le dieu contemporain des arts.
 Il y avait aussi celui de l’argent. En tout cas, elle, elle avait plutôt percuté Dieu dans une agglomération de 10 000 habitants dans un meublé de 20 m2. Quelle que soit la formulation adoptée, elle trouvait cela déprimant.  Paul, lui, avait ressenti une adoration païenne pour le gourou de la secte de Saint-françois d’assise.
Les cousins ne s’étaient pas encore avoués leurs sentiments et leur rencontre avec ce qu’ils nommaient Dieu.
Le collectionneur continuait à jacasser. Julia l’écoutait vaporeusement pour vérifier tout de même s’il ne disait pas autre chose que des bêtises. Il n’en fit rien. Julia ne l’aimait pas. Il appartenait à ce genre de personnes qui ne pouvaient exister sans auditoire. Elle le savait sec et mort dans les instants de solitude. Un automate qui vous exposait par le menu sa façon de voir les choses dés que se présentait un public. Pas plus qu’elle ne couchait  avec le premier venu elle ne décriait pas ou ne célébrait pas n’importe quoi devant n’importe qui. Elle avait des principes plutôt sympathiques, non ?
Paul, lui, tentait de suivre, maussade, le fil conducteur des différents axiomes du vieillard d’où devait procéder la notion de  la futilité de Dieu. Content d’avoir suivi le laïus du collectionneur, il lui donnait de temps en temps la réplique pour finalement se récrier.
- C’est bien joli tout ça. Je veux bien moi admettre ce créateur sans projet qui crée le monde comme une poule pond son œuf ! Mais quelle preuve apportez-vous à cela ? Qui est ce petit bâtisseur ridicule et d’une frivolité inquiétante qui  n’a pas l’once d’un projet pour sa création ?
- Mais moi, bien sûr ! Dieu, c’est moi. De qui d’autre que soi, peut-on parler avec autant d’assurance ?
- Ah bon, là d’accord ! accepta Paul d’un air vaincu, sans laisser transparaître le moins du monde qu’il le prenait pour un fou. Julia les observait, médusée, prête à hurler de rire et trouvant maintenant le vieil homme adorable. Il faisait maintenant  des mimiques désespérées à Paul qui compatissait docilement à quelque chose qu’il ne connaissait pas encore.
- Vous monsieur, vous êtes un homme raisonnable ! Mais voilà ! Tout le monde veut un Dieu, mais c’est jamais personne ! Et quand vous leur dites « me voici !», personne ne vous croie ! Dieu n’est pas une idée ni une abstraction ! C’est ce petit homme bavard qui est devant vous ! De la matière qui confectionne de la matière, un univers de corps en expansion, un big bang de chair. Une inflation de faune et de flore !
- Mais cette boite qui contient quelques milligrammes de cette…votre…futilité, s’acharna à comprendre Paul. Ce qui fit grand pitié à sa cousine.
- Une métaphore, mon ami. Une métaphore. La boite de Pandore ? Non ! La métaphore de ce paradoxe : La boite. C’est celle qui ne montre jamais ce que l’on sait. La boite c’est l’obscurité qu’elle contient et qui ne saurait se révéler à celui qui l’ouvre ! Le poids du silence voilà ce que représente Dieu, moi, cette abjecte futilité !
Sur le chemin du retour Julia, peinée par la déception de Paul, lui narra sa rencontre avec ce qu’elle nommait Dieu : Le Propriétaire. Quand elle termina son récit elle regarda, préoccupée, son cousin qui semblait très mal.
- Tu sembles extrêmement troublé par tout ce que je viens de te raconter, souffla doucement Julia.
- Avant de continuer notre enquête je te dois quelques aveux. Ce sentiment mystique envers ton propriétaire il me semble les avoir connu aussi mais... envers l'assassin de ta famille. J'ai cru en lui et puis je l'ai aimé comme s'il s'agissait d'un Dieu, avoua, tout piteux, Paul.
Après une pause, il ajouta confus :
- Je sais que cet épisode de ton passé est resté dans l'ombre...
- Oh ! Vraiment, s’étonna Julia sans que Paul se s’aperçoive de la nuance d’ironie qu’elle mettait dans sa voix.
- Oui, oui... Et si nous…enfin je veux dire mes parents et moi… n'avons jamais tenté d'évoquer cette période de ta vie avec toi, c'était pour te protéger... Tu comprends ? Nous voulions que tu grandisses en paix dans ton nouveau foyer que nous avons estimé être tien depuis toujours... 
Mais maintenant je crois qu'il est temps pour moi de passer aux aveux.
Ainsi, Paul raconta tous les événements notables qu'il avait vécus depuis son arrivée dans la secte jusqu'à son inoubliable visite chez la présidente. Il ne raconta pas tout ce qu’il avait fait. Il se contenta de narrer :
Les retrouvailles du cerf et de l’Yvonne. Le bonheur de ses parents ainsi que l’effarant discours de la mère de Julia.
- Et le pauvre jeune homme qui devait finir écraser comme une fourmi? ironisa doucement Julia.
- Ah! Celui-là ! C'est la seule ombre au tableau. On lui avait préparé une bonne farce. Figures-toi que...
- Qu'il avait disparu ! Trancha brutalement Julia.
- Mais tu te souviens donc... Tu sais cela, s'étonna d'une petite voix timide Paul qui se sentait confusément pris en faute d'un méfait inconnu, mais pourtant bien réel.
- Mais comment as-tu pu songer que j'aurais pu être amnésique d'une saison au paradis ? gronda-t-elle, presque haineuse. De quel droit parles-tu de mon bonheur et de celui des autres ? Quant à vos actions glorieuses parlons-en ! Mettre en déroute une horde de bourgeoises à moitié débiles! Quel exploit vraiment ! Une bouffonnerie rien de plus ! Mais tu peux être rassuré, Paul, ton Dieu n'est pas l'assassin de mon père et ma mère, ni des hommes-singes de cette jungle d'attardés.
- Pardon, Julia, je ne sais que dire... Tu avais l'air si heureuse...
- C'est parce quand je t'ai vu... Je croyais que tu venais nous sauver.
- NOUS sauver ?
- Oui, nous sauver, hurla-t-elle en lui jetant les feuillets qu’elle avait déchirés dans le journal intime de la doctoresse et qui concernait sa mère. Lis, ordonna-t-elle. Lis le dédain injuste que vous éprouviez tous envers ma mère.
Paul, lut d’un air misérable, semblant ne pas comprendre, ne pas vouloir comprendre.
- Je ne t'en veux pas tu sais, sanglota-t-elle, tu ne pouvais pas savoir, dit d’une voix pâle Julia.
- Julia je t'en supplie, tu sais à quel point je t'aime! Raconte-moi, dit-il en la serrant dans ses bras puissants.
Hachées par les sanglots ses phrases dessinèrent la triste face de la secte, cette planète glacée des petits enfants dans la constellation rayonnante du gourou. Les petits enfants qui vécurent dans le dédain de son soleil et surtout de plus en plus écartés de leurs parents. Des pédagogues usurpaient toujours davantage leur place. Elle ne pouvait rien reprocher à ses éducateurs, toujours atrocement souriants, plein de sollicitude.
 - Jamais un mot d'humeur ou un geste un peu brusque, ni une phrase un peu blessante ou un regard réprobateur. Rien de tout cela Paul. Et tu sais pourquoi ? Parce qu'ils n'avaient ni regard, ni geste, ni parole à nous offrir. Ils ne nous donnaient pas leur tendresse, ils l'affichaient comme un éden inaccessible. Ils nous faisaient l'aumône de leur présence sans jamais pencher leur douceur sur nos yeux.
Un soir pourtant,  ma mère s'est glissée prés de mon lit pour déposer sur mon visage des baisers tendres et oppressés. Je réagis mal à cet élan de tendresse. Je l'avais, tant de soirs, attendue ! Prié si fort sa venue et tant désespéré de son absence que je m'étais crû abandonnée. Et quand ce soir-là, bravant les interdictions de la secte, elle vint me serrer dans ses bras je lui exprimais toute ma colère d'enfant. Ma mère a pleuré silencieusement en me demandant pardon tandis que je réprimais mes larmes pour lui faire comprendre à quel point je lui en voulais. Et je luttais contre mon désir violent de me réconcilier avec elle. Cette torture que je me suis infligée… que je nous ai infligée à toutes deux comme je la regrette... murmura, d'une voix affreusement éteinte Julia.
Paul ému jusqu'au tréfonds de son âme, sut instinctivement que ce chagrin-là ne pourrait jamais s’adoucir. Il resta silencieux respectant les réticences de sa petite cousine. La laissant parler et se taire selon  sa volonté.
- Abrutie de chagrin, livide, elle a répété plusieurs fois les même mots: "les monstres, les monstres, ils m'ont volé mon bébé, mon enfant chéri."
Elle m'a tendue doucement sa main mais je me retournais brutalement dans mon lit. Et elle a murmuré très doucement pour elle seule mais assez distinctement pour j'ai pu l'entendre. "Je les tuerais tous."
- Quoi ? Tu veux dire que c'est ta mère qui...
- A commis ce massacre. Oui. Si tu la juges, je te tue, dit Julia en défiant Paul du regard.
- Non !
- Tais-toi s'il te plaît, Paul. Elle n'a pas pu pourtant me tuer à moi.
- Ta mère n’a tué personne Julia.
- Pourquoi dis-tu...
- Tout simplement parce que ta mère n’est pas le Diable !        

Chapitre 28 : La Banque
Cette fois-ci encore Paul se retrouva en compagnie du Rat ainsi que de l’institutrice qui avait fait emploi de nonne chez la présidente. Les employés de la banque les regardaient avec un amusement aussi bien  dissimulé qu’un slip de couleur sous un pantalon de flanelle légère. Il faut dire que le trio de clients qui venaient d’entrer dans la banque formait un édifiant spectacle. Par contre, les clients à proximité des trois compères étaient visiblement incommodés par l'odeur de sueur et d’urine rance que le Rat répandait ainsi qu’une autre exhalaison délétère que l’on avait du mal à définir. Personne n’aurait pu se douter que ce parfum nauséabond provenait d’une paire de chaussettes que la moitié des mâles les plus odoriférants de la secte de Saint François d’Assise avait portées avant de les confier au Rat qui ne s’était pas lavé depuis une semaine.
La nonne et Paul, tous deux assez méconnaissables, grâce à un maquillage savant et quelques prothèses, arboraient une mine ravagée de désespoir en tenant la main au Rat qui leur tenait lieu de fils attardé. Sa petite taille servit en l’occasion. Celui-ci avait les yeux inexpressifs comme ceux des idiots. La tête penchée sur son épaule, il fixait stupidement le sol. De sa bouche ouverte dégoulinait un filet de bave sur son épaule. Affublé d’un habit de cow-boy, comme ceux qui déguisent un bambin de six ans, le Rat dont on supposait l’âge mental bien inférieur, chantonnait le même refrain sur les deux mêmes notes exaspérantes. Il portait un Smith et Wesson calibre 22 à la ceinture et celui là n’était pas compris dans le déguisement acheté au supermarché.
Une heure plus tôt on avait accueilli à l’hôpital Saint Paul un agent de la sécurité. Le crâne bosselé, le visage sanguinolent, un peu tailladé ça et là, l’agent ne présentait cependant ni fracture ni lésion. Il fit son rapport à des confrères obligeants et indignés - par procuration - du terrible sort que leur métier leur réservait. L’agent tabassé relata à ses collègues du commissariat l’agression dont il était la victime et où on lui avait volé son revolver. Il accusa en parfaite mauvaise foi quatre types dont il fit un descriptif éloquent. Le quatuor des hommes décrits comme agresseurs demeuraient les ennemis jurés de la secte. Les opposants les plus menaçants. On fit ainsi ce jour-là d’une pierre deux coups.
Et Paul, une heure plus tard tenant par la main le Rat armé du revolver, put pénétrer sans problème à l’intérieur de la banque grâce à l’air d’abruti confirmé de ce dernier. On ne sut jamais non plus qu’un des employés ainsi qu’un client étaient des affidés complices du vol.  Paul, dans une espèce de brouillard s’entendit gueuler d’une voix menaçante en braquant l’employée médusée.
Tout se passa avec une rapidité et une facilité presque décevante. Il dut se répéter plusieurs fois qu’il avait volé une banque, oui, volé une banque, oui, putain, lui, Paul Valois, pour se donner quelques frissons.
Personne ne fit preuve de témérité déplacée. On se débrouilla à s’approcher du guichet juste avant la fermeture quand il n’y eut plus de clients. Derrière le guichet les salariés de la tranche B de la catégorie 4 s’impatientaient un peu. Il était presque midi une.
 « Désolée », fit l’institutrice avec un visage exagérément pathétique en essuyant un ruisseau de bave sur sa jupe.
 On compatit avec dégoût, côté travailleur. On remercia, côté bandit.
Puis on empocha le butin, on ficela, musela les trois employés qui auraient fait bon effet dans un étal de boucherie. Le directeur, lui, fut assommé pour le principe et on sortit le plus simplement du monde à midi vingt-deux, vingt-deux minutes après la fermeture officielle de midi, en vigueur dans la banque. Ah ! Il avait raison le cerf : Dans une secte,  avec autant de personnels divers et variés, il aurait fallut être idiot pour ne pas arnaquer la terre entière !

Chapitre 29 : Et Satan conduit le bal...
- Qu’est ce que tu dis ?
- Tu m’as bien entendue. Que ta mère n’est pas le diable, articula Paul, qui regardait, haineux, le va et vient de la rue par la triste fenêtre du meublé.
-  Regarde ce type, ajouta-t-il à l’adresse de Julia avant qu’elle n’ait pu répondre quoi que ce soit.
Quand Julia, interloquée, se pencha elle aussi sur le rebord de la fenêtre elle vit le peintre. Elle rit de bon cœur et héla l’arrivant.
Un visage souriant se tourna précipitamment vers l’appel de la jeune femme. Mais le peintre se rembrunit quand il s’aperçut qu’elle n’était pas seule dans la chambre. Aux cotés de la charmante jeune femme, un géant d’origine sicilienne avec des goûts vestimentaires de maquereau agressait l’œil. Une variété de prédateur au faciès peu avenant prêt à mordre tout homme qui s’approchait de trop près de Julia, conclut assez vite Lucien. Les deux hommes se toisèrent un instant du regard.
Paul plus physionomiste que Lucien reconnut en lui un ancien adepte de la secte de Saint François d’assise. Le présumé assassin de fourmi auquel il avait infligé une raclée treize ans plus tôt. Avant qu’il n’ait eu le temps d’expliquer la situation à Julia celle-ci invita le peintre à se désaltérer dans son réduit.
Julia en bonne maîtresse de maison, fit les présentations. Elle sentit de part et d’autre une hostilité instinctive immédiate. Elle expliqua rapidement mais fermement la situation qui les reliait chacun à elle. Elle crut nécessaire de rappeler la raison de leurs tourments à tous. La perte de son ombre ainsi que toutes les curiosités qui avaient eu lieu dans cet immeuble furent évoquées avec des frémissements presque perceptibles dans les regards.
- Alors vous peignez ? questionna platement Paul au plus grand étonnement de Julia. Sa surprise fut si vive qu’elle s’attendit presque à ce que son cousin continua son intervention par un :
- hé bien, chantez maintenant !
Le peintre, qui invita tout naturellement ce dernier à venir visiter son appartement où se tenait son musée personnel, mit un tel défi dans sa voix que l’on s’attendit à ce que l’offre fut déclinée après que l’on ait noblement conclu un arrangement pour un duel le lendemain aux premières heures du jour. Julia évacua cette pensée romanesque.
La partie adverse accepta d’ailleurs avec grande joie la proposition. Julia éprouva même un léger haut-le-cœur en entendant le bruit mouillé du chewing-gum qui clapotait sans arrêt dans la bouche de son cousin.
C’est ainsi que Julia et nos deux compères discutèrent autour d’un tableau mécanique que l’on pouvait modifier à distance par une télécommande. Le panneau agencé comme un puzzle, se composait de plusieurs fragments peints sur 5 côtés et recouvert d’un miroir sur une seule face. Ceux-ci diversement orientables ou superposables donnaient un nombre important de possibilités de combinaisons picturales figuratives.  Paul, vautré dans le canapé, semblait s’amuser comme un fou à modifier de mille façons possibles la toile face à lui. « Il ressemble à un bœuf, un bœuf en pâmoison », se surprit à songer Julia très contrariée par cette découverte. Tandis qu’il jouait ainsi, ignorant le premier regard sérieusement critique qu’osa porter sa cousine sur lui, le peintre expliquait fièrement à la cantonade que cette innovation permettait à l’artiste de reléguer son rôle créateur au profane. L’artiste mettait à la disposition du public tout un savoir-faire scientifique qui permettait de détourner au profit de l’art toutes les lois optiques. Que l’art était affaire de tous et non de quelques élus.
Le peintre dut s’arrêter de pérorer tant il fut surpris du spectacle qu’offrait Paul sur le canapé.  Curieusement celui-ci compara aussi Paul à un bœuf, «  un bœuf en pâmoison », s’amusa intérieurement le peintre. Il faillit faire part de cette découverte à Julia quand il la vit porter un regard défaillant sur son cousin.
Elle a vu, elle aussi, remarqua finement Lucien, mais cette observation ne l’amuse guère comme à moi.S’il peignait les rêves de Julia, rien de vraiment étonnant à qu’il eut les mêmes visions éveillées qu’elle. Ils étaient vraiment complices, s’extasia-t-il intérieurement. Il devenait sincèrement curieux des réactions de Julia qui découvrait une part de la nature secrète de son cousin.
Elle ne pouvait détourner son regard du canapé où trépidait drôlement son cousin. Elle vit ce que dissimulait cette dureté toujours ostensiblement affichée par son cousin. Ces manières étranges qu’il avait maintenant, alors que trop absorbé par une activité passionnante, il n’avait pas le réflexe de se composer cette sempiternelle physionomie de bonne brute. Et ce bruit répugnant de chewing-gum ! Du plus loin que sa mémoire remonta, elle ne pouvait évoquer son cousin sans son chewing-gum martelant le silence avec un rythme enragé de dactylographe.
Elle se tourna instinctivement vers le peintre et tous deux ne purent totalement réfréner leur fou rire. De forces grimaces leur permirent à grand prix de ne laisser échapper que quelques gloussements étranglés. Ils évitaient consciencieusement de se regarder pour ne pas éclater de rire. Ils essuyaient du mieux qu’ils le purent les larmes qui coulaient sur leurs joues.
Paul, lassé par son jouet, revint à la surface, reprit sa mine de tous les jours et durcit son regard avant de le diriger franchement haineux vers le peintre :
- Tu te souviens de moi ? Articula lourdement Paul, puisant dans son répertoire de caïd, le ton le plus menaçant qu’il put.
Cela commença par un gémissement à peine perceptible, endolori, craquelé, goguenard. Malheureusement un geignement plus strident fit écho à cette plainte retenue. Suivi un crescendo de cris plus expressifs les uns que les autres et qui semblaient se répondre à la dérobée. Une minute plus tard Julia et le peintre pouffèrent de rire sans retenue, n’y pouvant rien, ne jugulant plus rien, le rire appelant le rire.
Féroce, immobile, funeste, Paul attendait.
Le fou-rire de Lucien cessa brusquement. Il observa attentivement Paul et pâlit atrocement.
- Toi, est-ce possible ? Tu es donc... et la mine défaite il se tourna vivement vers Julia, plantant là, sans plus de manières son cousin. Et la voix remplie d’une tendre et magnifique émotion il lui demanda dans un souffle :
« Julia ! Tu es Julia Valois ? La fille de mes chers défunts amis ! Serre-moi contre toi ! »
« Ou vice-versa! », songea inopportunément Julia qui sentit Lucien la serrer fortement contre lui.
« Je suis l’égal d’un frère pour toi. Ma petite Julia... Tout ce que j’ai à te raconter et à te donner aussi... Oh ! Que je suis heureux ! » , continua Lucien accolé curieusement à Julia.
Cette déclaration laissait les deux cousins pantois. Ils attendaient avec une égale impatience que le peintre daigna mieux s’expliquer. Paul abruti sous le choc de cette incroyable nouvelle se voyait détrousser de son titre de frère par ce maudit qui ne s’adressait même plus à lui. Une jalousie terrifiante le cloua sur place. Julia, elle, attendait avec douleur l’explication de sa vie.

Chapitre 30 : un tandem de choc


-Que nous vaut ta visite ange déchu ? Ta rage vaniteuse et destructrice a pourri tout atome de conscience humaine. SATAN et sa cohorte rampante d’électeurs fanatiques !  Frôlement obscène de la défroque de l'ombre sur la couenne des pourceaux !
-   Oh la ! Quel méchant accueil pour ton unique visiteur ! Si j'avais su que tu t'ennuyais au point de me mijoter de si pittoresques boniments, je t'aurais rendu visite plus tôt. Mais que veux-tu ? Moi je travaille diablement, 7 jours sur 7, comme tu l'as évoqué avec grands frais de charabia politico-liturgique !
- Nous ne t'accorderons plus rien, ni audience ni regard. Tes facéties ne nous divertissent plus, elles nous répugnent. Epoux furtif de l'ombre, retourne donc régaler les vices humains dans leur siècle de mensonge et d'agonie.
-  Les grands mots sont le privilège des oisifs ! Mais vraiment, veux-tu que nous  rivalisions éternellement comme deux chiens pissant sur le monde pour en marquer la propriété ? Si tu as mieux ou pire à offrir aux hommes je te cède mon trône ! D'ailleurs les hommes ne croient plus en moi.  Satan est passé de mode.
- Ô le pauvre chéri ! Au siècle de la mondialisation, des attentats terroristes, des dictatures,  des kamikazes…  c’est pas de chance!
- Hé oui ! Toi, par contre, toi on t’invoque en permanence... lors de grandes occasions... comme les guerres, les attentats, les républiques islamistes... enfin quoi tu connais la chanson !  Garde ton ironie en réserve car le pire de l'homme est ce qu'il n'a pas encore commis. Ses ambitions non assouvies,  ses tentations secrètes, ses crimes en perspectives, voilà  tes véritables ennemis !
- Le pire est face à nous ! Le mieux est encore en l'homme : l'étincelle de la Vérité dont tu t'es mutilé à jamais.
- Ne te fatigue pas j’ai mes compensations ! On ne m’a jamais autant vénéré depuis que l’on m’a nié ! Je te le dis : le pire est à venir.
- Ah ! Nous y voilà !
- Comment ?
- Et bien, de quelle nouvelle dépravation veux-tu nous informer ? Qui donc voudrait encore vendre son âme à Satan ?
- Personne.
- Allons ! Ne filoute pas avec Dieu ! Avoue-nous donc tes nouvelles manigances, immonde bâilleur de bas-fonds de consciences ?
- Et bien là, vois-tu, je n'ai pas d'âme à sponsoriser, d’ailleurs je laisse à mes sous-fifres la tâche de brader tes fonds baptismaux.
- Taratata ! Parle donc ! Quelles âmes infortunées se laissent embobiner  par tes hypocrites flatteries ?
- Non, aucunes, vraiment. Je me permets toutefois de te rappeler que si j'ai eu tant de mauvais sujets à brader, tu as été mon seul et unique acheteur, Seigneur.
- Satan, réponds : Quel puéril otage voudrait-il encore gager le tribut de son âme au rapiat prêteur de mirages ? Quel homme écouterait les boniments d'un prêteur sur gage qui dote son  âme d'une réputation d'otage ?
-Aucun, aucun. Inutile d’employer les grands mots. Je marche plus dans la combine. Tu as raison. Pour une fois ! Nous y perdions tous en crédibilité.
- Bon alors, que fais-tu ici ?
- Rien de spécial. Une visite de courtoisie...
- Allons, allons Satan, tu as bien une petite âme de derrière les fagots..
-  Non. Rien. Vraiment, il faut me croire. Il faut croire jusqu’aux vérités que j’énonce!
- Pourtant, tu avais l’air de me dire, avec tes grands  airs que... heu...
- Que quoi ?
- Tu me parlais de tentations secrètes... de crimes en perspectives... Bref, une entrée en matière des plus prometteuses et maintenant plus rien ! Pas un paroissien qui se damnerait pour toi ! Tout de même ! Tu me déçois Satan.
- C’est que les choses se sont compliquées...
- Comment ça ?
- Et bien l’homme ne me convoque plus dans le secret de son cœur. Le mal à leurs yeux c’est toi ! Leurs idéaux ne sont pas plus élevés que leurs viles natures pourtant l’homme te tutoie. D’égal à égal, ils réclament des comptes à ce grand tout implacable qui n’est personne en particulier. Le Bien est devenu le Mal. La haine qu’ils éprouvent pour toi est le seul lien qui les unit encore. Et s’ils se dépravent, s’ils tuent femmes et enfants c’est en ton nom qu’ils le font. Puis ils se pardonnent en t’accusant. En détruisant ton insupportable création ils te châtient.
- Assez ! Toujours le même reproche : Ma création, ma création !  C’était ça ou rien !
- Je sais, je sais. Ne nous fâchons pas inutilement !
- Mais tout de même, Satan, tout nous prouve que l’homme n’est pas ! Tu ne peux souscrire à une telle ineptie…Ne me dis pas que tu crois réellement en l’homme ?  Satan, enfin ! Auquel cas nous ne serions que la production de la part obscure de la conscience humaine, les fâcheux principes fondateurs de l’éternité! L’Eternité ! Ah ! Ah !
- L’éternité ? Ah ! Ah ! Ah ! Mais eux, tu sais, ils la voient un peu comme de la viande sur l’os de la temporalité. Ce qui reste une fois éradiqué le symptôme de dégoulinade temporelle. Le frisson de la vie sans l’incontinence des instants. S’ils pouvaient imaginer cet assoupissement nauséeux du temps où tous les instants seraient semblables les uns aux autres ils nous comprendraient peut-être ! Qu’ils soient nos créateurs ou non, nous restons des fictions !
 - Oui et non.
- Comment ça, Grand Manitou ?
- Si ton hypothèse est juste, mon petit Satan, Ils auraient créé leur créateur tout de même ! Si je suis une fiction alors mes créateurs qui se présupposent mes créations le sont aussi conséquemment ! Je serais simplement à l’origine du Tout comme du Rien. 
 - Tu veux dire qu’ils sont ce qui n’est pas ?
- Heu…
- ...Que tu es ce qu’ils ne sont pas, en quelque sorte.
- Voilà qui est mieux déjà formulé, cher Satan !
- Mais c’est du chipotage métaphysique : l’homme est une évidence tout de même !
- Et moi je suis la seule chose qui fait ce cet amas de merde le centre de l’univers ! Pense, mon ami, qu’en dehors de nous, l’humanité se réduirait à un lac de chair.
- Ah !!!! je vais crever de rire. C’est cela ! Je pense que ces assoiffés d’illusions ne t’ont mis en place que pour donner de l’allure à leur canular !
Il faut croire que la réalité n’est qu’une médiocrité tout juste bonne pour nous deux … les marchands en gros, les professionnels de l’administration, les hommes de science…
- Que tu es amusant ! Mais tout de même Satan ! Tu l’as lu Leur Livre ! Je veux bien être égocentrique, mais m’attribuer l’esprit mesquin et épais d’un père famille nombreuse, autant tracassé par la virginité de ses filles que par les appétences contenues de ses fils, non ! Et mes représentants sur terre tu les a entendu ? Et que je condamne l’égalité des sexes, l’homosexualité et je ne sais quelles pratiques physiques !  Mais c’est à croire que j’ai toujours les yeux braqués sur les slips de l’humanité !
- Ah ! Ah ! Dieu est le seul athée possible ! Dommage qu’ils t’aient crée à leur image !
- En effet, je te concède que l’on m’a fait commun et médiocre, c’est nécessaire pour l’ordre. Mais on ne t’a pas gâté non plus. Car sous tes airs d’amoureux de crépuscules tu n’es qu’un vilain nain de jardin passé de mode, un communiste recueilli !
- Devons-nous toujours débattre de semblables sujets ?
- Et êtres les sujets de nos débats ?
- Non !
- Bon, qu’est ce que nous attendons déjà, nous parlions de quoi ?
- Je ne sais plus.
- La même chose.
- Sûrement.
- Alors nous devrions nous rappeler de ce dont nous parlions puisque nos sujets de conversation sont immuables.
- Je me souviens que nous disions que nous disons toujours la même chose.
- Mais avant cette antépénultième réflexion ?
- Tu voulais absolument que je corrompe une âme.
- Et il n’est pas d’âme dont tu juges pertinent d’éprouver le dévouement à ma déité.
- Non, mais mon âme, par contre, est à né-go-cier.
Le metteur en scène :  Non ! Non et non ! Pablo ! Coupez !
- Tout de même pas je ne mérite pas un tel traitement !
 Le metteur en scène : Oh que c’est drôle ça Pablo ! Pour l’énième fois mon âme est à négocier. Pas Né-go-cier mais : Négocier. Sobre. Net. Sans bavure. Ce n’est pas difficile à dire ! Inutile de crachouiller ton né-go-cier sur la tête d’Angelot en jabotant comme une pintade ! On ne joue pas du Fellini, malheureusement. Et où es-tu allé nous dégoter cette ignoble cape rouge cette fois ci ? Les cornes déjà...
- En effet ! Il a plutôt l’air d’une vache gravide affligée de multiples célibats avec ses cornes de traviole et son bide pansu...
- Evidemment une barbe postiche et une descente de lit en peau de mouton sur le crâne donnent meilleure allure !
 Le metteur en scène : Assez tous les deux ! Mais qui m’a foutu une paire d’andouilles pareilles comme acteurs ! Allez, on reprend ! Angélot continue !


Chapitre 31 : la véritable explication.

Le peintre expliqua.
Il était entré dans la secte à l’âge de 15 ans à la même époque que les parents de Julia. Tout comme Paul, et comme pour lui rendre grâce, il développa les attraits de la secte. Il expliqua qu’il fut séduit par l’inventivité des gens, l’atmosphère stimulante pour un jeune créateur, le caractère onirique et fantasque de certaines situations.
 L’attrait de cette secte résidait justement dans le fait qu’elle ne possédait aucun caractère manifeste des sectes. Ici pas d’aliénation mentale, pas de rituels anesthésiants les facultés psychiques. Pas de dépouillement financier.Tout au contraire, la secte de Saint François d’Assise se révéla être un repère de penseurs engagés dans des batailles idéologiques.
Il commenta les moyens employés :
Ce que le Rat et le Cerf avaient déjà expliqué à Paul : « Tu regroupes tous ces vacants révoltés contre l’ordre social et toutes sortes d’actions sont possibles.  Ce que l’homme seul ne peut accomplir le groupe le commet. » résuma Lucien. «  Nous commettions toutes sortes de supercheries :  La fraude pour commencer. La fraude informatique... et bien d’autres formes d’escroquerie. Qu’évoquer ? Du plus frivole au plus élaboré :
Nous nous sommes respectivement volés nos voitures, nous avons cambriolé nos maisons. Nous nous sommes fait rembourser par nos assurances et nous avons vendu les produits de nos prétendus vols.
Nous avons monté des sociétés bidons en tous genres, des sociétés de vente par correspondance avec des prix défiants toute compétition. Nous proposions toutes sortes d’articles à des prix dérisoires. Nous recevions une quantité incroyable d’argent provenant d’acheteurs en tout genre. Nous jouissions d’une fortune considérable que nous investissions avec profit. Ou alors, avec cet argent nous allions emprunter dans des banques des sommes encore plus phénoménales en soumettant un projet bidon mais irrécusable sous le couvert d’une société respectable et fictive. Les banques voyant nos chiffres d’affaires grossir n’hésitaient pas à investir en nous. Puis nous avons acheté de vraies sociétés. Nous étendions nos tentacules sur tout le marché financier.
Une fois l’opération terminée, nous restituions l’argent aux petites gens qui avaient dépensé dans nos sociétés inexistantes, car ce n’est pas eux que nous voulions piller et nous évitions par la même occasion des procès inutiles en simulant des faillites. Inutile de continuer à raconter: nous avons perpétré toutes les filouteries que tu vois dans les films au point de devenir très riches et puissants, nous infiltrant partout, croyons-nous, agissant partout, pensions-nous, renversant des réputations par des trafics de drogue, des affaires crapuleuses  ou simulant des attentats pour impliquer des hommes politiques que nous jugions corrompus, nous trompions-nous.
Car une poignée d’entre nous comprit bientôt que la portée de nos actions subversives ne se limitait pas à salir la réputation de quelques dames patronnesses et hommes de paille sans intérêt . Bien au contraire, elle visait des hommes influents de grande qualité.
Tes parents furent les premiers à éveiller en quelques-uns des sectaires les plus fiables des soupçons sur l’utilisation faite des sommes colossales en possession des chefs de la secte.
Nous avons enquêté discrètement et la vérité atroce s’est fait jour. Nous savions aussi que des soupçons nous mettaient tous en danger. Un immense trafic se faisait sur le dos de la secte, et les sommes, que nous et les affidés en retirions pour servir la cause révolutionnaire, n’étaient que les miettes laissées par les responsables qui œuvraient dans l’ombre. Nos activités insurrectionnelles n’étaient que des amuse-gueule concédés par les membres administrateurs de la secte  pour contenir notre besoin de rébellion. Alors que ceux-ci se compromettaient dans des trafics d’armes monstrueux, se commettaient avec les mafias les plus corrompues pour foudroyer la libération des peuples, opprimés par les dictatures sanglantes...  »
Puis le peintre cessa brusquement son discours pour fixer Julia. Elle attendait avec impatience la révélation.
« Je ne sais comment t'expliquer cela. Nous croyions réellement, tes parents et moi, que nous pourrions changer le monde...sans lui.  Nos entreprises étaient pures...même si elles étaient stupides. Mais il y avait aussi une petite fille. Toi.
Je ne sais si tu te souviens... pardon... » dit-il, comprenant le regard de Julia.  Tes parents souffraient aussi de te voir si peu ! Tu étais le soleil de leur vie. Et la secte volait les enfants à l’insu des parents. Les choses se faisaient très progressivement.  Les pédagogues affectés à l’éducation des petits t’écartèrent insensiblement de ton père et de ta mère.
Cette séparation ne devait être que provisoire. Comme tout ce qui se passait dans la secte, cette extraction des enfants de la vie des adultes était rigoureusement justifiée. Mais nous n’étions plus dupes de ses entreprises pernicieuses. Nous comprenions que les enfants devenaient des prises d’otage qui nous obligeaient au silence et à  la soumission.
 En d’autres occasions, l’indépendance d’esprit de tes parents s’était faite remarquer par les autorités mafieuses de la secte. Ils devenaient dangereux car ils en avaient démonté le mécanisme secret. Ils savaient tout.
Heureusement mes liens avec eux étaient ignorés des chefs. J’étais très jeune et arborais une attitude frivole et plutôt passive. Alors il paraissait peu probable que des personnes aussi avisées et perspicaces que tes parents aient pu entretenir un quelconque lien avec moi. Comme ils étaient extrêmement surveillés, ils n’auraient pu s’évader avec toi sans l’aide d’un tiers inoffensif aux yeux de la Secte. J’étais celui-là ! Nous avions mis un plan au point. Je devais t’enlever quand ton apôtre de cousin s’est jeté sur moi pour m’estourbir ! »
A ses paroles Paul se fit tout petit. Il marmonna vaguement quelque chose, une excuse crût-on.
« J’avais assommé un adepte-espion au service de l'élite de la secte, reprit Lucien. Après avoir dissimulé son corps je me revêtis de sa peau d'ours afin d'entrer dans le jardin d'enfants. Ton père devait mobiliser l'attention pendant le rapt ! T'enlever devenait un jeu d'enfant... mais il a fallu que celui-ci ruine l'entreprise, dit-il en montrant Paul d'un geste vague de la main. Il me roua de coups pour me voler cette saleté de peau d'ours. Aujourd'hui encore j'aimerais comprendre la raison de ce geste ! » Soupira-t-il en regardant Paul avec une indulgente sévérité de maître d’école.
Quand Paul expliqua la symétrie de leurs actions menées parallèlement et l’équivalence de leur objectif ils s’étonnèrent de la tournure du destin. Qu’ils aient tous deux le même but ( enlever Julia ) et qu’ils employassent  le même moyen(voler une peau d’ours) pour parvenir à leur fin, cela  leur parut incroyable! Et que dans l’ignorance mutuelle de leur aventure similaire leurs chemins se croisèrent de façon à annuler respectivement leur projet voilà qui les confondirent ! Puis les demi-explications révélèrent l’histoire clandestine des parents défunts de Julia comme des croissants de lune plongeaient le monde dans une  semi-obscurité troublante.
Ainsi Julia et Lucien apprirent la façon qu’avait adopté Valois pour centrer l’intérêt sur lui. Ils s’étonnèrent que Valois déguisé en paon  ait justement choisi de se quereller avec Paul pour créer un divertissement. A sa plus grande honte Paul termina son récit des événements sans dissimuler qu’il avait volé dans les plumes du père de Julia.
Julia et Lucien soupirèrent et secouèrent la tête à la manière des bons instituteurs qui apprennent les récidives des mauvais sujets de leur classe. Paul baissa la tête.
Puis les questions fusèrent. Pourquoi diantre Lucien, qui sut tirer parti de l’intervention de Paul pour lui faire endosser l’agression, se laissa-t-il ensuite bêtement accuser par ce dernier d’avoir écraser une fourmi ! Un signe d’intelligence que lui fit la mère de Julia.
« Comment est-ce possible ?  » S’exclamèrent les deux cousins.
« Elle t’avait reconnu Paul ! Tu peux parfaitement imaginer que ta tante ne pouvait souhaiter qu'il t'arrive du mal ! »
Les deux cousins, chacun pour des raisons personnelles, méditèrent tristement sur madame Valois.
Se ressaisissant le premier, Paul raconta l’éloquent discours que fit sa tante le lendemain de sa sortie dans le grand monde ! Une harangue écologique sur les espèces en voix de disparition. Cette note finale sur la poétique darwinienne qu’il n’avait pas bien comprise ! Humour ou métaphore ?
 Le peintre expliqua que ce discours n’était qu’une fois de plus une tentative de diversion pour permettre à Lucien de s’évader.  Car les aveux qu’il avait faits au réfectoire, sans compter cet adepte-espion à la peau de l’ours, dont, immanquablement par la suite on l’accuserait d’avoir assommé, le mettaient en grand danger.
Et  cette fois-ci le plan mis au point par la mère Julia marcha.
Lucien s’échappa et apprit quelques jours plus tard la mort collective des adeptes.
Puis il remit à Julia le testament spirituel de  son père en lui disant :
« Julia, avant de m'enfuir de la secte ton père m'a remis cette enveloppe pour toi. Je devais te remettre ces documents lors de ta vingt-cinquième année. Je lui ai juré d'accomplir ce dernier vœu en temps voulu mais puisque le hasard a voulu que je te rencontre avant...
- Comme le monde est petit ! observa stupidement Paul en adoptant pourtant un air spirituel.
Les deux autres se tournèrent un instant vers lui, muets, aveugles et absents. Lucien reprit :
- Je n’ai aucune idée du contenu. Ton père m’a fait promettre de rester auprès de toi autant que je le jugerai nécessaire. La lecture de ces papiers te fera très mal... Voilà ce qu’il m’a dit. De ne pas t’abandonner. Julia, tu me connais peu mais sache que ce n’est pas seulement le serment fait à ton père qui me lie à cette promesse. Tout mon être aspire à donner tout ce...
Julia l’arrêta en posant délicatement un doigt sur ses lèvres.
- Moi aussi je suis là ! murmura piteusement son cousin.
- Je sais, dit-elle, affectueusement. Mais là, je suis toute seule et vous n’y pouvez rien !
Julia partit dans sa chambre laissant les deux hommes seuls.


Chapitre 32 : Un tandem de choc (suite)


-Ton âme à négocier ? Ah ! Ah ! Ah ! Mais tu n'as rien à échanger à Dieu !
La nuit qui tenterait d'obscurcir la lumière, l'Esseulé de la création  qui  épouvanterait le Tout ! Celle-ci tu ne l'avais pas encore osée, je l'avoue !
- Chaque seconde de ma vie est consacrée à parfaire une injure à la genèse du monde.
- Mon pauvre Satan ! Tes paroles lugubres te détournent de nous à jamais. Ainsi, avorton du néant, tu viens cracher une deuxième fois à notre  face. Mais dis-nous avant de nous quitter, pitoyable concierge des ténèbres, pourquoi tes mots évidés de bouquet ont toujours un relent enivré de bannissement dédaigneux ? D'où tiens-tu cette fierté de déserteur de Vérité, de Fuyard de Lumière ?
- Il n'y a pas de place en ce monde pour ceux qui en possèdent un autre. Voilà le véritable crime de Satan. Et dire qu'avec moi tu avais façonné le plus bel ange de la création parmi tes lardons couillons et joufflus !
M’employer comme fonctionnaire de ton ministère alors que j'étais Orgueil, Insolence et Beauté, quel gâchis ! Alors que veux-tu ? J'ai suivi tout ce qui derrière moi avait renoncé d'avancer.
C'était mon ombre qui me précédait, libre de moi, elle, dont tu avais négligé le tragique, la couleur ennemie. Je me suis bâti une belle réputation dans le monde tu sais ?
- Ah ! Pour ça ! Oui. Continue, tu nous amuses.
- N'est-ce pas ? Contre ma volonté pourtant je te distrairais une fois de plus... Il faut que tu me rendes mon rêve, le seul rêve que Satan a osé aimé en dépit son incommensurable dégoût, y compris celui qu'il éprouve envers lui-même.
Car je me souviens de mes plumes blanches et douces, de l'Ange splendide que tu as adoré avant de le précipiter dans les ténèbres.
- Hein ?
- N’as-tu pas envoyé tes deux  plus beaux fils - Satan et  Che Guevara de Nazareth - au trépas ? Tyran impitoyable de Satan car tu ne supportes même pas d'héritier à ton splendide arbitrage. Et Immolateur du plus doux de tes fils, pour de la maculée humanité être le sauveur.
- Ce second fils était moi-même, en plus petit ! Chaque plaie qu'on lui a infligée m'a fait mille fois plus souffrir qu’a lui. Tu sais d’ailleurs tout cela. Et cet Ange superbe, image de ce que tu as été, n'est plus qu'une autre blessure suppurant le chagrin infini de Dieu.
- Ce chagrin purulent n'assainit ni le monde ni ma peine.  Moi, je tendrais à penser que ces vilaines plaies dont tu te plains sont le résultat de ton inertie. Alors que vissé sur ton trône, tu envoies les autres au casse-pipe, de méchantes escarres esquintent ta barbaque olympienne.
Le metteur en scène : Coupez !
- Quoi encore ?
Le metteur en scène :  Vous n’y êtes pour rien cette fois ci, c’est cette réplique qui est stupide. Quoique toi Angelot n’en rajoute pas trop dans le didactique. La pièce est assez explicite là dessus : le seul interlocuteur possible à Dieu est Satan. Inutile de te rider le front à chaque réplique. La redite de ce thème récurrent par le jeu de l’acteur est superflue. Il me semble non ? Et puis que ce Dieu-ci est donc bavard ! Non ?
- …
Le metteur en scène : Décidément vous êtes des rigolos tous les deux ! Et toi Pablo ? Le diable est de tempérament verbeux non ?
- Moi je la trouve très bien cette pièce. Dieu ne parle jamais. Il ne fait que recevoir la confession de sa créature. Un méga - prêtre en somme. Un créateur lucide qui se penche sur l’image difforme que lui renvoie sa créature contrefaite. Un Dieu looser à l’instar de sa créature ratée? 
Un vice de forme qui se transfèrerait du fabricant  à la marchandise en quelque sorte…
 Le metteur en scène :  Ah ! Bon. Enfin vous verrez tous les deux !Rigolez, rigolez ! Faites les caïds tant que vous voulez avec moi ! Mais n’oubliez pas : les spectateurs sont nombreux eux ! Le jour où le public comprendra ça, vous verrez l’ émeute ? En tout cas la portée poétique de la pièce?Je pige pas! Cette quête de l’ombre de celui qui a été par celui qui est ? Satan qui se retourne sur son passé pour justifier son avenir, c’est tout de même un peu freudien comme démarche, non ? Allez, on continue.
- Mais moi, hanté par cette piteuse image de l'Ange que j’étais…tous les jours m'apparaît davantage l'âme de celui que j’étais. Le quidam le plus emplumé et le mieux parrainé de la mafia céleste.
- Le remords t'est inconnu, alors pourquoi évoquer avec tant de feintes douleurs ce fils de lumière qui a renié non son Maître Satan, mais son Père. C'est toi-même qui l'as avoué !
- Si tu veux ! Dans mes songes, papa, donc, je m'approche doucement de ce qui n'est plus pour toi qu'ombre
- Satan, cet Ange splendide que tu as été ne peut plus te regarder.
-Exact. Il m'apparaît toujours de dos... Un signe d'adieu.
 Le metteur en scène : Coupez !
- Encore! Ce type a une vocation de bourreau.
- Ou de castrateur.
 Le metteur en scène : Mais ce n’est pas dans le texte ça ! Moi je lis un signe de Dieu. Vous dîtes un signe d’Adieu. Vous ne respectez pas le texte.
- Mais il ne te plaît pas le texte... et à nous, moyen ! Alors pourquoi le respecter ?
 Le metteur en scène : Vous... vous me jouez Tootsie maintenant ?
- Et bien voilà ! Oui. On résume tous les genres en un seul : Bergman en V.O, Fellini, Batman, Tootsie et tutti quanti.
Le metteur en scène : Vous n’avez pas le droit...
- Mais si, mais si. On improvise. Pablo, tu disais ?
- L’ombre de l’ange de lumière que j’ai été avant ma chute m’apparaît toujours de dos. Un signe d’adieu.. Je lui crie des yeux de se retourner une fois vers moi.
- Comment veux-tu que son ombre t'apprenne davantage que sa lumière ?
- Celui qui a été ton "fils" a été mon autre moi-même. Je veux une dernière fois retrouver ce jumeau sacrifié. Orphée et Eurydice qui renonceraient à un destin commun pour un seul regard, même un peu sali de désespoir.Car devant moi, c'est mon autre moi qui avance.Il est le dernier des derniers dans le monde qui fait peur où je règne en seigneur Et même celui-là ne veut pas me regarder.
Je voudrais encore me souvenir de lui avant qu'il apprenne quelque chose de moi, me le rappeler comme un lieu que je n'aurais jamais habité.Pur.
- Il est trop tard pour cela. Ton visage est devenu le miroir de toutes les horreurs de ce monde, rien de beau ne pourrait s'y réfléchir, pas même ce merveilleux  toi-même que tu as jeté à bas.
 Le metteur en scène : Je pourrais vous arrêter deux minutes ?
-         Non !
CHAPITRE 33 : Testament de Louis Valois à sa fille(2).
Quand elle eut fini de lire la première partie du testament spirituel dont le lecteur a pu prendre connaissance au chapitre 5 ( Ce qui d’ailleurs lui laisse une avance injuste sur Julia. Mais je réparerai les torts !) Elle avait la curieuse impression d’être observé par quelqu’un. Plusieurs fois elle leva la tête pour explorer son meublé de 20m2 d’envergure, mais elle ne remarqua rien jusqu’au moment où Valmont, son chat, s’approcha d’elle avec un empressement terrifié. Son regard était si humain, si éloquent et oui… si tendre que Julia en oublia presque le testament de son père ! Elle chouchouta la bête comme elle le put pour calmer au mieux ce qui lui semblait être un tourment! Sa confiance en Julia la toucha énormément. Il ne lui manquait vraiment que la parole ! Puis Valmont changea subitement d’expression, cracha, et tourna en rond sur le fauteuil où elle était assise, allongea paresseusement ses pattes antérieures en plantant ses griffes sur le vilain tissu avant de s’écraser de tout son poids sur la parcelle de coussin que Julia n’occupait pas. Elle crut qu’il voulait la chasser du fauteuil quand… Etait-ce un rêve ou la réalité ? Elle sentit la patte de l’animal lui caresser affectueusement la main en inclinant la tête. Le temps de revenir de ses émotions, le chat ronflait déjà.
J’ai du rêvé souria-t-elle intérieurement et elle continua sa lecture.
Testament spirituel de Georges Valois à sa fille Julia. (suite)
Je n’ai rien accompli. Ma vie ne ressembla pourtant à aucune autre.
Tu sais avec quel bonheur j’ai accueilli ta naissance. A quel point je t’attendais, personne ne saura te le dire ! Combien l’univers s’est agrandi par ta venue, nul ne pourra le calculer!  Comment aurais-je pu savoir que l’on pouvait autant aimer ?  Mais je n’ai pas su te garder prés de nous. Ta mère et moi.
Mon enfant, je ne puis décidément pas faire les choses comme les autres. Mari bouffon, père d’opérette, ami risible, névrosé grotesque, frère comique, Abel absurde, tels étaient les titres honorifiques que ma mort ne démentira pas. Car c’est emplumé que je périrai.
 Moi, hypocondriaque patent qui avais lu tant de maladies et qui connaît par le détail chaque malveillante ruse par lesquelles elles avilissent le corps et l’esprit  je mourrai en pleine santé. Moi qui m’étais prévu des morts incalculables,  moi qui voyais dans chacun de mes organes un ennemi potentiel, je crèverai   au plus fort de la vie. Et je ne laisserai pas même un testament convenable à te léguer.
 Mais ces quelques feuillets écrits assez maladroitement te montreront très certainement à quel point nous t’aimions ta mère et moi ! Et puis ma chérie, si je ne suis pas passé par un notaire pour te livrer l’ultime de mes pensées dans la saveur marécageuse des aveux j’espère avoir trouvé en ce jeune homme digne de ma confiance, qui te remettra mon testament, un prince charmant ! J’aime ce garçon comme un fils. J’ai vu en lui un mari potentiel pour toi !
Il te parlera certainement de la secte et de ses buts secrets. Mais qui sait la vérité sur les motivations profondes des uns et des autres ? Notre jeune peintre a du te raconter l’argent considérable que la secte amassait.
Qu’une cause louable inspirée par des ambitions humanitaires animait chacun de nos actes et affilait la pointe de toutes nos pensées rebelles. Mais il est inutile de t’expliquer que des profiteurs, abjects vautours nichés au faîte de notre association, interceptaient le gros des revenus que nous percevions par des entreprises financières très diversifiées.  Mais mon amertume ne dura qu’un temps ! Je ne possédais ni la jeunesse ni la naïveté de notre jeune ami pour m’improviser durablement comme sauveur de l’humanité opprimée. Les peuples doivent être les propres instigateurs de leur bonheur, ne crois-tu pas ?
Mais alors que la douceur de vivre m’avait été rendue par cette vie communautaire hors du  commun, d’une excentricité inénarrable, j’ai mis en péril tous mes amis par ma perspicacité. Quand nous apprenons enfin le goût de vivre pourquoi faut-il qu’une instance suprême nous en dessaisisse ? Arrivés là où plus rien ne s’explique par les périphéries de notre pensée mais bien au contraire par une acceptation globale des choses nous chutons sans appel!
 Je  voudrais te voir une dernière fois avant de mourir. Te dire encore que je t’aime. Mais à quoi bon ! Cet espace de temps que je volerai à un dieu indulgent qu’en ferais-je de mieux que je n’ai déjà fait ? D’avoir vécu et compris mon inaptitude à dire ou à aimer ne me rendra pas forcement capable de ne plus faillir ! Mes erreurs seraient les mêmes ! Moi qui, ma vie d’hypocondriaque durant, me suis déposé d’innombrables prothèses contre le rire, ., ., qui ai inventé des ponctuations pour le silence, qu’ai-je besoin d’un surcroît de temps pour me taire ! Moi qui t’écris les syllabes du crime avec le trac du naufragé voguant dans la mer  du requin, qu’accomplirai-je de plus grand !
A quoi bon l’éternité ! Ô à quoi bon l’éternité ma fille ! Car même en sachant, je me répéterai, parce qu’il n’y a pas de liberté dans le savoir. Il n’y a de liberté nulle part. Mais cela était une digression philosophique. Ca aussi c’est inutile, les digressions philosophiques, je veux dire : nous ne devrions rien  dire de plus que ce que nous avons vu et fait.
 Décrire ce qui se passe entre notre bouche et notre cul est bien suffisant pour nous comprendre. Nous assassinons nos expériences dans l’espoir d’atteindre la science. Mais tout ça a é té déjà dit. Ne nous reste que l’alphabet du perroquet pour vider le monde de ce que nous croyons plein : le sens. Revenons à la secte. J’ai vu ce que nul humain ne devrait entrevoir même derrière un voile, j’ai vu l’homme et son secret dérisoire, ses bas desseins et je dois mourir pour cela. Il était trop tard.
J’ai vu Le Chat.
 Que ces mots restent à jamais énigmatiques pour toi !
J’ai vu le Chat.
Mon savoir faisait de moi un danger pour les sombres charognards qui dirigeaient notre secte. Nous devions mourir pour cela. Mes compagnons devaient boire  la coupe de l’oubli, eux aussi, je le savais. Ils ne toléreraient pas qu’un seul des membres de la secte reste en vie après que l’un d’eux ait vu le Chat. Alors je me ferai leur linceul. Je donnerai la mort à tous ceux que j’aime pour leur éviter un trépas plus cruel ! Hélas ma fille, je dois accomplir ce geste dévastateur  pour sauver au moins trois vies, les plus chères à mon cœur. Vous sauver vous trois ! Ta vie, celle du jeune homme qui t’a remis ce testament et celle de ton pauvre cousin. Ta mère m’assistera dans cet assassinat.
Julia, mon amour, ta mère vient de lire mon testament et craignant que mes digressions philosophiques ne m’éloignent trop du sujet c’est sous sa dictée que j’écrirai la suite.
Ma fille chérie,
Ton père t’a parlé. Je crains que tu ne gardes qu’un souvenir tronqué de ta mère. Tout comme ton père je t’aime au-delà de tout. Tu es ce que j’ai de plus beau, de plus pur. Jamais nous n’avons voulu nous éloigner de toi. La vie nous a contraints à des actes stupides. Tu seras assez douce pour nous pardonner, mon cœur de mère le sait. C’est donc en paix que je vais mourir. Mais je dois avant de te quitter te raconter tes ancêtres. Cette part de toi-même.
Mon amour, ce que nul ne sait c’est que tu hérites aussi d’une île !
Nous joignons à l’attestation qui te rendra officiellement propriétaire de l’île un bref descriptif et un historique de ton avoir.
Ma chérie, les hauts dignitaires de la secte ne se sont pas contentés de limiter leurs méfaits sur le Chat comme te l’a dit ton père.
Ô ! Il me reste si peu de temps et de forces pour te dire... pourtant je ne faillirai pas.
Les hommes cruels ont toujours eu recours à la science pour atteindre leurs entreprises diaboliques. L’histoire des guerres traîne avec elle un vaste dépotoir d’expériences scientifiques scandaleuses. Inutile de te rappeler toutes les atrocités médicales qui ont été conduites par le docteur Mengele et ses comparses diaboliques! Inutile aussi de te dire que tous ces biologistes d’une férocité destructrice abjecte ont tous été rapatriés dans des services de recherches...
Tu es propriétaire d’une île où des hommes ont eu un étrange destin. Il me reste peu de temps pour te faire l’historique du peuple de Khan où ma mère, ta grand-mère, est née en 1925. Voici en quelques mots l’histoire de notre peuple:
En l’an 1’an 1496, quelques années après la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb (ou la découverte de Christophe Colomb par les indiens) et parmi les nombreuses expéditions qui s’ensuivirent une caravelle fit naufrage. Le sort voulut que des scientifiques et des lettrés européens ainsi que des indiens détenteurs de toute une culture soient à bord du bateau englouti. Mais la plupart de ces brillants passagers ainsi que la moitié de l’équipage eut l’heur de survivre au naufrage.
Les Indiens présents devaient être conduits à la cour pour être présentés au roi et à la reine. Les savants venus des pays d’Europe et d’Asie étaient pour la plupart des sages. Des personnes cultivées et curieuses.
Ils trouvèrent refuge sur une île qui paraissait déserte et où ils survécurent. Ils découvrirent bien vite une ville souterraine d’une magnificence extraordinaire. Des hommes et des femmes y vivaient dans la plus parfaite harmonie. Comme tous ces naufragés étaient de tempérament pacifiste ils se mêlèrent aux originaires de l’île qui les intégrèrent sans difficulté.
Tous ces êtres exceptionnels, curieux des uns et des autres, apprirent les langues des uns et des autres pour se faire comprendre. Ce fut d’abord pour chacun un jeu divertissant de s’approprier les différentes cultures dont chacun s’évertuait à en extraire la quintessence.  Pour la première fois dans une association humaine, personne ne semblait vouloir prendre le pouvoir. Le statut de rescapé et la grande  agilité intellectuelle des personnes mises en présence devaient être un facteur de paix. Les survivants du naufrage apprirent que ce peuple magnifique, qui les avait si spontanément assimilé, était la cible de terribles tribus guerrières, des chasseurs de têtes, qui vivaient sur des îles voisines de ce surprenant archipel. Pour se soustraire à leurs violences répétées sans avoir à se battre, ils réussirent à se rendre invisible d’une part en construisant cette ville souterraine et d’autre part en rendant l’île invisible. Cette chose magique se produisait grâce à une substance chimique aux vertus retardatrices qui  différait sans cesse les ondes lumineuses. Mais malgré ces nombreux artifices les Khans n’étaient pas à l’abri des impulsions belliqueuses de leurs voisins .Ils prirent ainsi l’habitude de se masquer pour échapper aux attaques ennemies.
Et leurs coutumes ainsi que leur culture devinrent avec le temps circonscrites de subterfuges des plus ingénieux.
Quand ces hommes eurent partagé leurs savoirs ils décidèrent de créer une société idéale. Personne ne détenait le pouvoir. Un roi « tournant » assurait la cohésion du groupe. Tous les habitants accédaient à tour de rôle à ce titre. Il n’y a pas de représentant du peuple car cela fut reconnu comme une impossibilité. Et dans cette communauté on tenta d 'éradiquer le mal qui sévit dans toutes nos sociétés : Le goût du pouvoir. Car ces hommes venus des quatre coins du monde eurent le temps de partager leurs sciences.
Les enfants étaient élevés par la communauté entière afin d’aimer également son prochain qu’il fut ou non un apparenté. Le plus remarquable à mon sens, furent les modifications linguistiques qui s’opérèrent après l’intégration des naufragés.
Les hommes de Khan devinrent polyglotte en ne parlant qu’une seule langue.
Je ne suis pas assez savante pour rendre compte de ce phénomène culturel remarquable entre tous mais je sais que leur nouvelle langue fut structurée de façon à rendre possible cette malléabilité et extensibilité linguistique afin de donner une valeur variable aux sons qui constituent les mots. Je sais aussi que leur langue est bâtie comme un instrument de musique où la valeur du son produit ou modifie le sens des mots.
Il est difficile d’imaginer un tel langage ! Alors que nous sommes formés depuis notre enfance à ne point enfreindre les strictes règles d’une grammaire rigide, comment comprendre ce langage par nature transmutable et changeant ?
Les Khans qui étaient des adorateurs des disciplines artistiques  possédaient aussi un savoir scientifique extraordinaire. Le pouvoir d’ajourner la réflexion d’une onde lumineuse te donne une idée du potentiel scientifique  prodigieux de ce peuple !
Fins mathématiciens ils ont inventé une cinquième opération qui serait actuellement connue de rares francs-maçons.
Peu enclins par nature aux crimes et aux châtiments mais davantage disposés à honorer la mémoire des fondateurs de leur culture ils édifièrent un splendide palais de Justice.  Mais pour éviter de créer un emploi de bourreau et de fabriquer une prison ils ne jugèrent que les morts. Les seuls cas qui donnèrent lieu à des sentences furent des accusations où plaignant et accusé n’étaient qu’une seule et même personne.
Il  y eut un jugement intenté par Waî contre Waî qui évidemment n’obtint jamais gain de cause.
Les hommes préféraient s 'accuser eux-même que de faire du mal à leur prochain.
Si je t’ai décrit un peu longuement les us et coutumes de ce peuple c’est pour mieux te faire comprendre quel intolérable et inqualifiable sort fut le leur !
Si quelques anthropologues puis ethnologues s’intéressèrent de prés à cette île elle cessa de passionner le monde pendant longtemps.
En 1950 un milliardaire prit fantaisie d’acheter notre île.
Cet homme curieux se prenait pour le plus grand artiste de tous les temps. Et ceux que nous nommons génies, n’étaient à ces yeux que des artisans ! Lui seul s’estima digne d’être le seul représentant de l’Art sur la terre !  Il  jugea donc logique de se servir de ses artisans pour donner corps à son imagination, de ces créateurs de seconde main - œuvrant dans la vile matière - pour mettre sur pied sa pensée.
Je te résumerai très succinctement les 10  préceptes de ce milliardaire arrogant.

Julia s’apprêtai à lire la suite quand Paul entra dans sa chambre en hurlant comme un fou. Le peintre qui courait à sa suite semblait vouloir maîtriser son cousin, complètement bouleversé, en lui prodiguant des étreintes chaleureuses et des paroles réconfortantes. Paul, néanmoins, à chaque tentative de communication faite avec lui, poussait des cris d’horreurs dans  des gammes de plus en plus élevées en guise de réponse. Julia crut un instant, un instant seulement que Lucien avait tenté de violer son cousin ! Elle écarta très vite cette idée stupide qui lui était venue en tête Dieu sait pourquoi ! Tout dans la physionomie de son cousin dénonçait le désordre mental ! Il s’agenouilla prés d’elle sans ne plus voir personne sembla-t-il. Sans regarder les deux seules personnes humaines présentes, crut-on. Ses yeux étaient littéralement boulonnés sur le chat qu’il avait réveillé avec tout son raffut. Il tenta de prononcer quelque chose mais en pure perte ! Julia fut sur le point de croire qu’il allait perdre son souffle quand elle l’entendit expirer des sons tremblants qui semblaient demander à ce que l’on lui pardonne.
Puis rassemblant toute son énergie Paul enlaça Valmont en sanglotant :
- Oh, mon oncle ! Pardon ! Tonton ! Tonton !
Quand elle comprit le sens de ces mots, Julia hurla à son tour et reproduit à peu prés la même scène de démence que venait de jouer son cousin quelques minutes plus tôt, une à une seule différence prés : Elle arracha le chat Valmont des bras de son cousin  pour le serrer contre elle en sanglotant :
- Papa !

Chapitre 34 : Les secrets de la secte.

Tandis que Paul cambriolait une banque, Lucien, le présumé écraseur de fourmi, se traînait, meurtri et brutalisé par deux contrôleurs de l’organisation de la secte.  Ils le soumirent rudement à la question.
- Pourquoi as-tu tabassé ce type ?
- Et qui a volé la peau de l’ours ? Toi ou lui ? continua l’autre brute sans une once d’humour.
- Moi, souffla Lucien.
-  Alors pourquoi la refiler à ce type ? Qui est ce lascar ? On l’a jamais vu ici ! Qu’est-ce que vous complotez tous les deux ? Tu réponds petite ordure ou tu veux un autre coup ? hurla l’une des deux brute affectée à un emploi qui mettait bien en valeur ses compétences.
- Je vous l’ai dit pour la dixième fois, geignit piteusement Lucien, cherchant des yeux un moyen d’échapper à ces sauvages en chutant lourdement sur le sol.
Quand il reprit conscience, il se retrouva dans une salle immaculée. Il tenta de bouger mais aucun muscle ne répondit. Seuls ses yeux ouverts lui permirent d’explorer partiellement l’espace blanc et lumineux. Un bloc chirurgical ?  Il entendit des voix lointaines mais éloquentes. Un visage horriblement déformé se pencha sur lui.
-         Coma, diagnostiqua le visage.
-         Qu’est-ce qu’on en fait de celui-là ?
-         Chais pas. J’ai pas reçu d’ordre du patron !
-         Où en êtes-vous côté champ expérimental ?
-         Chez les animaux nous n’avons pu franchir que très partiellement les barrières interspécifiques. Rejet des greffons.
-         Et le chat ! Vous ne m’aviez pas dit que vous avez pu introduire des implants d’une autre espèce chez le chat ?
-         Oui, oui ! Il est toujours en vie ! Mais de là à dire qu’on a réussi à évacuer de la vie  la prison de l’individualité !!! L'importation du soi dans l’autre n’a rien donné pour l’instant. On n’a pas encore commencé à obtenir des effets conflictuels intéressants. L’introduction de mœurs de placide végétarien en opposition avec son comportement inné de prédateur produit un effet apparent inhibiteur. Depuis l’opération, trois jours passés dans un état de prostration qui risque de lui devenir fatal si nous n’intervenons pas. Apparemment il ne peut choisir entre sa naturelle vocation de bourreau et ses pulsions de victime que nous lui avons inoculées artificiellement. Le principe du chat et celui de la souris qui s'épient sans ciller dans l’intimité de son âme! Ah ! Ah !Ah ! Nous avons projeté de pallier cette absence de réaction en introduisant un troisième élément.
-         Lequel ?
-         Une greffe partielle de cerveau humain, celle qui participe du libre arbitre.
-         Qui servira pour l’expérience ?
-         Un type dont nous devons nous débarrasser assez rapidement. Celui qui a justement découvert le Chat !
-         Ah, oui ! Ce Valois ! Parfait !
-         Oui il devenait très très gênant ! Autant nous en servir un peu avant de le supprimer.
-         Tout à fait ! Et chez l’homme, qu’avez-vous expérimenté ?
-         Chez l’être humain, quelques recherches sont aussi en cours. Nous avons réussi à modifier complètement la notion d’espace-temps chez un sujet humain.
-         Bien. Comment ?
-         En introduisant en grand nombre des greffons mnémoniques d’individus en phase de sommeil paradoxal, nous avons pu modifier radicalement La notion temporelle du sujet. Elle fonctionne comme celle du dormeur. Le sujet soumis aux différents implants oniriques n’a pas de repère chronologique linéaire. L’unité temporelle est l’émotion événementielle. Il vit un peu comme un acteur dans un film ou un héros de roman. Ce qui n’est pas signifiant pour lui n’existe pas. Aller aux chiottes, se laver les dents, mettre une chaussette… tous ses trucs qu’on nous épargne dans un film ou un livre, n’ont pas de réalité temporelle pour lui. Cette caractéristique ne fait pas que modifier radicalement sa structuration spatio-temporelle ! Un fait des plus curieux est survenu ! Le sujet commence à disparaître au regard de l’observateur pendant ces temps morts. Un peu comme si la matière se soumettait aux modifications de la conscience de l’individu greffé ! Il peut aussi inverser le temps ! Rajeunir après un vieillissement soudain ! Mais vous verrez ça avec les psychologues !
-         Bien ! Je suis très content de votre travail. Je transmettrais un rapport, à qui de droit, le plus rapidement possible ! Et pour ce jeune-homme dans le coma, je ne ferai pas de rapport ! Vos résultats sont très enthousiasmants ! Un chercheur doit pouvoir œuvrer de temps à autre sans rendre de compte à personne ! Je vous laisse le bonhomme ! Faites en ce que bon vous semble ! Vous avez une petite idée de ce que vous allez en faire ?
-         Je ne sais pas encore ! On verra !
-         Nous faisons confiance à vos initiatives ! Continuez mon ami ! La science a besoin de gens tels que vous ? Ah, oui ! J’oubliais ! Et tous ces animaux dans la cuve létale?
-         Ne m’en parlez pas ! On a réussi à isoler le gène Stakhanov sur un prélèvement osseux de ce dernier ! Une catastrophe ! Ce gène est inutilisable sur l’animal ! Il a provoqué une vraie hécatombe ! Ils sont tous crevés les uns après les autres ! On a laissé tomber.


Chapitre 35 : Un tandem de choc (suite)

- Pourtant l'ombre marche toujours devant moi, derrière ta divine amnésie, elle décline tout projet de retour dans ses pas sans destin.
- Me rends-tu donc coupable de la mort d'un songe ? Du dernier rêve de Satan. Cette ombre de L'Ange, ce déclin du chef d’œuvre de ma création n'a pu ni mourir ni vivre avec toi ou moi. Elle ne nous appartient pas. Elle ne s’offrira jamais… à aucun de nous deux . Comme la bombe atomique larguée à Hiroshima a pu laisser gravée l’empreinte de l’ombre de ses victimes pulvérisées, la destitution de l’Ange a buriné dans les ténèbres où je t’ai précipité, une ombre sans pareille. Elle est le miroir inversé de ma lumière tout comme sa réalité s’est intervertie en rêve. Je l'ai précipitée sur terre pour qu'une âme pure accueille et console son incommensurable détresse. Moi qui ne me suis jamais consolé de sa perte tu m'accuses...
-Oui, j'accuse. Cette ombre expatriée de sa chair originelle s'éloigne toujours davantage de Satan.. Mais je ne peux la toucher sans la détruire. Tout se soustrait dans ma main, rien ne s'y garde, pas même un semblant de fiction.
Je ne connais même pas le dernier regard de ceux que l'on détruit.
J'ignore encore de quoi sont fait les autres, mon autre moi-même.
-Satan... Tu n'es que le délateur immonde de tes propres souvenirs qui ne veulent même plus de ta compagnie.
- Il faut avouer que j'ai un lourd passé à assumer. A qui la faute ?
-  Satan par deux fois tu viens de t'assassiner, dans ta vie et dans ta mémoire ! Et tu viens de me compromettre dans à ce crime...
- Etait-ce bien moi cette forme qui s'en allait ? Car maintenant il y a du monde autour de moi…
- Non ! Ton règne est éphémère tu le sais et ma lumière dont ces frileux craignent l’aveuglement les délivrera de ton influence.
Non, l'humanité ne viendra pas embourber sa chair sur le crâne ricanant de Satan, pour se suicider avec ce spectral vaisseau fantôme de personne qui prétend les délivrer du courroux d'un Tout implacable !

Le metteur en scène :  Moi si !
- Hein ?
Le metteur en scène :   Et bien moi, je préfère sombrer avec Pablo !
- Merci.
-  Satan tu es perdu.
- Je te signale tout de même qu’ici même, sous les projecteurs, le dernier des abrutis ne te reconnaît pas. Alors arrête de nous bassiner avec ta lumière ! Nous  te voulions douceur tu n’es que peur et silence. Même si je lui fais peur, l’homme me parle. Même si ma gueule empeste le souffre l’homme m’implore. Le plus exquis des êtres m’a réclamé mais Dieu qui l’appelle ? Ah! Oui j’oubliais : Les blattes. Les immondes blattes. Celles qui te confessent des choses d’une abyssale insignifiance et d’une stupéfiante bêtise. Des platitudes dingos qui pourtant devraient t’enthousiasmer au plus haut point, à toi ! Dieu. Mais c’est à crever de rire : Dieu, à qui l’on raconte ses petites turpitudes sexuelles, ses écarts de langage, ses péchés de gourmandise ! Non mais tu as vu comment ils te traitent ces lourdauds ! Raconter des conneries pareilles il faut déjà oser, mais en plus mander le maître de l’univers pour les écouter , mais… mais c’est à crever de rire ! Et toi, tu couves ces immondes blattes de ta mansuétude! Hé bien, té ! Tu veux que je te dise : t’es trop bon !
- A la bonne heure !
- Oui mais comme ils disent : trop bon, trop con !
Toi et moi devons renoncer. Renoncer à nous combattre. Voici un pacte mon seigneur. Mon âme est à vendre ! Ce marché t'est décerné comme tous les autres d'ailleurs l'étaient pareillement. Les hommes m'ont servi d'alibi. Tous mes pactes n'étaient que des tentations destinées à toi seul. Les hommes continueront à me suivre de toute façon…
- Non cela suffit. Tu es le plus malin à ce jeu-là. Mais les hommes ne mourront pas pour toi, pour cela il faudrait les aimer.
- J'ai toujours su que tu étais d'une folle gaieté ! Chez toi mourir d'amour est loin d'être une métaphore ! Alors signe Dieu ! Je veux cette ombre que tu as jeté en pâture aux hommes, je veux me revoir une dernière fois. C'est mon seul espoir. Je ferais tout pour reprendre ce que tu m'as arraché. A toi le courage de rivaliser avec Satan !
- Je ne te crains pas facétieux nabot de la création.
- Là, tu en portes seul la responsabilité. Créateur de toutes choses, tu es aussi le colon de notre lignée! Signe alors ! Renonce à tes célestes privilèges, condescend à descendre toi-même de ce trône où de méchantes escarres t'aigrissent le moral, comprends l'ignominie de l'homme enfin et ne sacrifie plus Satan à ces dénaturés. Aime Satan comme une mère l'eût fait. Laisse à Satan son rêve, sa seule terre d'exil, son seul repos possible. Sinon...
- Sinon, boursouflure du vide ?
- Je démissionne. Faire le mal m'ennuie puisque l'homme me dépasse dans ce don. Je préfère rejoindre le troupeau de chômeurs damnés et couchés à terre. Crois-moi l'homme me dépasse dans l'horreur et nous avons besoin de nous accoupler pour le vaincre.
- Présentée sous cette forme ton idée prend de l’allure. Soit ! Mais j'ajoute deux conditions. Emportons chacun notre favori, ce avec quoi nous ne saurons nous séparer sans tristesse.
-Soit ! Je croyais pourtant que ton plus cher divertissement c'était moi,
 messire ! Ta seconde requête Dieu ?
- Dis-moi une seule fois la vérité sur une question de mon choix.
- Je te l'accorde volontiers puisque tu me juges digne de la dire à présent.
- De qui en dehors de Dieu penses-tu trouver la consolation ?
- Que ne m’as-tu donné la douce présence d'une mère ? Si les hommes pouvaient nous voir et nous entendre dégoiser qu'est-ce qu'ils riraient !
- Comment ?
-Rien, je soliloquais ma malédiction, une vilaine manie de solitaire…Mais ! Mais… qu’est-ce qu'il te prend ? Pourquoi as-tu tué ce type ? Mais tu es fou ? On ne peut pas assassiner le monde comme cela, sur un coup de tête, sans autre forme de procès !
- Il m'irritait au plus haut point, ce lascar ! Tu ne vas pleurer sur ce miteux metteur en scène, tout de même !
 -Oh ! La la la la la la ! Ça recommence. Ça fait pas deux minutes que tu es sur terre, et voilà que ça recommence ! Il faut que tu arrêtes de tuer les gens comme cela pour un oui ou pour un non. Ça promet pour la suite ! Tu ne vas pas me jouer une colossale transposition d’un  Schwartzenheger exterminateur des peuples !
- Qui est ce type ?
- Un acteur avec le  Q.I de Moïse et la stature d’un Samson. Mais peu importe ! Dés que tu te penches en peu sur l’humanité, et vlan ! Le déluge, les huit plaies d’Egypte, Sodome et Gomorrhe…Et encore en ce temps-là tu n’étais pas sur terre ! Mais c’est pas  fini  tout ça! Qu’est-ce que ça va être quand tu vas devoir les supporter 24 heures sur 24 ? Fais donc comme moi : divertis-toi à leurs dépens ! Vraiment, vraiment tu ne peux pas tuer comme cela, n’importe qui, n’importe quand ! Ce ne sont pas des blattes tout de même ! Ce type avait peut-être une femme des gosses !
- Une blatte reproductrice donc! Mais tu ne comprends jamais rien mon pauvre Satan ! Je ne tue jamais personne. Tuer est la seule chose que je puis accomplir puisque je suis le principe de Vie !
- Mais ils s’en foutent de devenir une pâquerette des champs en passant par le principe de la décomposition. Ils tiennent à leur vie propre, pas à la Vie !
Même si elle ne dure qu’un battement d’aile dans l’enfer éternel, il l’aimait sa vie ! Pauvre type ! Que ce doit-être pénible de mourir !



Chapitre 36 : Le chat ou la révélation.


Paul et Julia ne cessaient de s’arracher le pauvre Valmont pour serrer qui son oncle qui son père ! Quand Julia, le visage défait, réalisa l’ampleur de la catastrophe elle implora des explications ! Pourquoi devait-elle identifier ce chat comme étant son père ? Une métempsycose ?  Le miroir ? De la magie noire ? « Mais bon sang que quelqu’un m’explique ! Semblait hurler toute sa chair.
- Une terrible manipulation génétique ! s’exclama Paul qui tenta d’endiguer le questionnement de Julia !
- Mais ton cousin s’emporte trop vivement ! Ce n’est pas vraiment ton père que tu tiens entre tes bras…tenta d’intervenir Lucien.
- Je t’en supplie, explique-toi ou je t’arrache les yeux ! hurla-t-elle à l’endroit de son cousin.
- Tu te souviens du discours de ta tante sur la créature scandaleuse qui devait résumer la création entière ? Meugla Paul, soudain plus placide.
- Oui, oui, abrégea Julia, qui craignait un nouvel exposé du système philosophique de la secte de Saint-François d’Assise.
- Hé bien, ils ont tenté cette créature ! Continua Lucien qui raconta son expérience horrible dans le laboratoire !
Julia, anéantie, écoutait Lucien évoquer les discours des scientifiques qui avaient modifié le psychisme du chat Valmont en une triple conscience. Etait-ce possible ? La science était-elle réellement en mesure de commettre une telle aberration ? Si oui, quelle part de son père survivait dans Valmont ?
Grosso modo, elle trouvait que Valmont renfermait plus du chat que d’une quelconque autre créature ? Seul l’attachement exclusif  qu’il manifestait envers Julia prouvait avec certitude qu’un certain pourcentage de son père l’habitait! Elle aurait préféré retrouver intégralement son père, même sous les traits d’un chat, que cette fraction non-quantifiable de son père dans un animal!
- Il n’est  ni tout à fait lui, ni tout à fait un autre, songea à voix haute Lucien devinant les pensées secrètes de Julia.
Paul, lui, qui s’était un peu repris, mastiquait en silence son éternel chewing-gum. On lui fut grée de son mutisme opportun. On n’était pas en mesure de supporter une autre crise de panique.
- Il a été puni par où il a pêché ! ne put pourtant pas s’empêcher de dire Paul au bout d’un moment.
- Hein !!! S’exclamèrent les deux autres.
- Tout de même se travestir en animal pour en retirer toutes ses qualités, n’était-ce pas ce que faisait un peu ton père dans la secte ? dit doucement Paul. N’a-t-il pas réalisé ses rêves en fin de compte ?
 Voulait-il rassurer Julia ou se rassurer lui-même ? Julia et Lucien ne répondirent pas à ce qu’ils estimaient être, en leur for intérieur, une grossièreté.
Le silence scandé par le clappement désagréable du chewing-gum de Paul et le  ronflement de Valmont fut interrompu par une intersection de regards pétillants.
Pendant un long moment tout ce petit monde se regardait sans se voir. Chacun, profondément perdu dans ses pensées, jetait de temps à autre un regard absent sur l’assemblée. Puis un regard moins introverti que les autres s’aventura sur l’environnement limitrophe. Puis un autre encore explora les zones frontalières de l’autre avec plus d’acuité. Ces regards plus ouverts aux autres revenaient vers leurs propriétaires chargés d’informations. Celles-ci devaient franchir beaucoup de barrières individualistes avant de parvenir à la conscience sociale. Elles y parvinrent cependant. Et, c’est enrichi de curiosité, que les regards se croisaient maintenant dans une circulation de vigilance à l’heure de pointe.
Ce fut Julia qui interrompit la première le silence en questionnant doucement  Lucien. Effectivement tout le monde semblait oublier que Lucien s’était retrouvé dans le  bloc opératoire, livré au bon vouloir d’un scientifique de la secte.
- Sais-tu ce qu’ils ont tenté de modifier en toi ?
- En vous deux ! ajouta Paul entre deux coups de mâchoires clapotantes.
- Hein !!! s’étonnèrent en cœur les deux autres, qui manquaient quelquefois de suivi dans leurs idées, il faut l’avouer.
- Que Lucien peigne tes rêves ! Que vous soyez en permanence en étroite intelligence ! Mêmes réactions, mêmes fous-rires. Qu’on vous ait transplanté la même connerie dans le cerveau ne vous a pas effleuré ? se vengea Paul qui se sentait désespérément  exclu de leur complicité.
Julia et Lucien se regardèrent, médusés par cette évidence et attendris aussi par la solitude de Paul !
- Et moi ? Et moi ? Qu’est-ce qui prouve qu’ils ne m’ont pas manipulé à moi aussi! j’ai un trou noir dans ma mémoire !  Quel gène m’ont-il introduit? Quelle catégorie de cerveau s’accroche au mien ? se remit à hurler Paul comme un dément.
Julia et Lucien eurent du mal à contenir leur fou-rire, comprenant au même moment quel était ce gène ou cette classe de cerveau!
- Pourquoi riez-vous ? Vous trouvez ça rigolo d’être quatre cons de mutants, chat compris ! Mais si…Admettons que…continua Paul sans se soucier du fou rire de ces deux compagnons. Ecoutez, commença-t-il d’une voix autoritaire, ce qui fit taire pour un temps les deux insouciants enclins à la gaieté.
- Pardon, c’est nerveux ! s’excusa Julia.
- Nous sommes des mutants ? Nos cerveaux ont été modifiés ? Lucien, tu as entendu, alors que tu étais encore conscient qu’ils avaient fait des expériences sur l’homme jusqu’à modifier sa notion d’espace-temps ! Tu as même entendu que cette modification de la pensée altérait la matière du penseur !
- La fonction crée l’organe ou le fait disparaître ! s’exclama Julia qui songeait à son ombre disparue !
- Oui, comme le « transplanté » auquel on avait introduit une mémoire de dormeur ! Le scientifique faisait l’hypothèse que les temps non porteurs de trace émotionnelle menait le gars bouturé de souvenirs oniriques dans une léthargie temporelle qui le faisait disparaître jusqu’aux yeux de l’observateur ! Si nos souvenirs sont aussi radicalement modifiés, sommes-nous nous-mêmes ? Ou, invisibles aux autres, vivons-nous un rêve ?
- Le rêve d’un autre !
- Une part de moi réclame une ombre et une autre m’en prive ! Ce qui est sûr, c’est que si je suis, je suis au croisement d’une contradiction ! Mais peu importe après tout. Si nos vies ont été données en pâture à des hommes de science sans scrupule il faut extraire de notre nouvelle condition l’essence de l’expérience unique. Par ce que nous avons perdu d’individualité nous nous retrouvons comme éveillé à un autre nous-même jusque là ignoré ! s’enchanta soudainement Julia.
- Bon ! Si tu le dis ! En tout cas, nous sommes embarqués dans la même galère. Je ne sais plus quoi penser !
Puis chacun raconta à l’autre ce qu’il n’avait pas encore dit. Lucien proposa de continuer la soirée chez lui. Il leur mitonnerait un bon petit repas et après on ferait une fête du diable ! Mais comme il était encore très tôt il désirait rendre visite au collectionneur d’œuvres de faussaires dont on venait de lui parler.
 Paul, lui, jugeait qu’un interrogatoire plus serré du propriétaire s’imposait. Julia se montrait peu encline à ces projets de visite. Elle avait tout simplement envie de flâner un peu avant de dîner. Elle ne pouvait pourtant pas leur dire qu’elle avait une folle envie de se montrer dans les rues avec deux hommes beaux et empressés. Quelle femme eut pu résister à  une telle tentation !
- Tiens ! Et pourquoi pas un peu de lèche-vitrines ! proposa-t-elle, innocemment.
- Quoique nous décidions de faire, restons groupés ! s’exclama son cousin.
En entendant cette déclaration Julia et Lucien n’eurent plus aucun doute quant à la nature du gène transplanté dans le cerveau de Paul.
Le hasard donna cependant satisfaction à notre sympathique trio.
Alors que dans les rues commerçantes biarrotes des femmes coulaient des regards envieux à Julia que ses deux compagnons ne se lassaient pas de choyer, ceux-ci virent sur une affiche de théâtre les photographies des hommes auxquels ils voulaient rendre visite. Ils lurent :
Pour le plus grand bonheur des spectateurs, Pablo Morin et Angelot Ducasse s’illustreront, grâce à leur interprétation magistrale d’une œuvre anonyme, dans les rôles mythiques de Satan et de Dieu. Avec une vilaine cape rouge et de drôles de cornes sur la tête le propriétaire posait prés du collectionneur paré d’une moumoute impensable.
Ils purent ainsi apprendre qu’ils joueraient le lendemain soir : Un tandem de choc.
Julia qui commençait un peu à comprendre de quoi il retournait, hurla, sincèrement ébranlée par cette lecture :
- Ils vont les tuer ! Il faut faire quelque chose sinon ces deux hommes vont mourir !
- Comment ? S’alarmèrent les deux hommes.
- Pour comprendre, il faut que je vous lise le testament de ma mère !


Chapitre 37 : Fin du testament spirituel de madame Valois à sa fille : Les dix commandements.
Ainsi voici les dix préceptes de ce répugnant milliardaire américain.
1)      Il est impossible de prétendre qu’une œuvre est unique puisque aucun homme est unique. Pour prétendre à l’unicité d’une œuvre il faudrait croire à une vision semblable de l’œuvre par une humanité plurielle. Ce qui ne pourrait être ! Rien ne nous permet de penser que nous voyons de façon identique, que nous entendons de façon identique que nous sentons de façon identique, que notre prochain, que ce nous nommons à tort notre semblable perçoit le monde comme nous. Donc personne ne voit la même chose quand il contemple l’odalisque d’Ingres ! L’observateur transforme ce qu’il voit en l’engloutissant dans son univers spécifique, sa perception spécifique, sa conception spécifique. Il est donc aussi créateur, « artiste », que ceux qui prétendent l’être à sa place !
2)      Tout artiste, inflige sa vision déformée du monde, que celle-ci procède d’une anomalie fonctionnelle ou psychologique voire intellectuelle. Tout ce qui se nomme artiste, créateur, auteur ou innovateur est donc un faussaire comme tout un chacun. Il ne s’inspire pas de ses maîtres, il usurpe leurs habiletés à pasticher la réalité et déforme modestement leur travail comme tout récepteur transforme inévitablement tout message du producteur. C’est ce que l’on appelle l’innovation. Ce qui n’est qu’une forme de falsification naturelle de la pensée d’autrui. Puis une fois modifié l’apport culturel de ceux qui l’ont précédé, l’artiste devient son propre faussaire. Ainsi il se répète dans ces œuvres. Au lieu de se consacrer à une œuvre unique, démolir l’ancienne composition une fois perfectionnée la nouvelle, il se plagie sans fin. Il n’est qu’à citer les peintres : Latour a peint plusieurs fois le même tableau. Il a du estimer qu’un ne suffisait pas ! Tout le monde connaît ses deux versions du tricheur ! Ce qui est tout de même une façon honnête de reconnaître que l’artiste se plagie lui-même après avoir plagié ses maîtres ! Les autres artistes nous font croire qu’ils font autre chose alors qu’ils écrivent, peignent ou composent toujours les mêmes combines !   Turner, Chopin, Baudelaire ne sont pas les seuls à rabâcher : Tous ! Oui tous, sans exception ! Les artistes ressassent, rapiapent comme des vieillards séniles. 
3)       L’art n’a pas pour mission de rendre la « vérité. » Il est par essence mensonger. L’art est un refus organisé du monde réel. L’art, le vrai, s’apparente au le rêve. On devrait compléter le  cogito cartésien par  je pense que « je pense» donc je suis un penseur . Ce qui évidemment change tout ! Trouver un slogan plus musclé pour dire que je troque la vérité contre ma vérité. Seul le monde est ! (Si quelque chose doit être !) 
4)      De ces 3 premiers postulats il résulte que l’art n’est qu’une contrefaçon. Qu’une œuvre est par essence putréfiable et non intouchable et que tout artiste, au lieu de s’obliger à se détourner de ses maîtres pour prétendre à la présumée innovation devrait sans cesse perfectionner une œuvre existante. Le génie devrait se cumuler plutôt que de se disperser !
5)      Ainsi en était-il de l’œuvre initiale d’Homère ! Rapportée d’aède en aède elle n’a cessé d’être bonifiée par les conteurs qui se sont succédé.
6)      Il sera bon de recommencer tout à zéro ! De toutes les façons il y a trop d’œuvres. C’est évident pour le premier quidam venu ! Un éditeur choisi bien des écrivains au détriment de quelques malchanceux. Mais pourquoi ne pas choisir un seul écrivain ? Pourquoi ne pas pousser jusqu’au bout ce système d’épuration ? Donc un seul peintre, un seul écrivain, un seul musicien, un seul film… par siècle ! Le meilleur parmi les meilleurs ! Et ce, renouvelé à chaque siècle ! Et pourquoi ne pas choisir le plus grand des arts parmi les 7 présumés (la sculpture me dégoûte tellement que je n’en parlerai même pas !) ? Donc nous reste qu’un seul art ! Une seule œuvre : la plus grande œuvre de tous les temps ! Une bonne ménagère ne va-t-elle pas choisir le meilleur produit pour entretenir sa maison.
7)       Il faut évidemment choisir un spectacle cinématographique car celui-ci englobe tous les autres arts ! Parole, son et image ! Mini mir, mini-prix mais il fait le maximum ! Il faudra définir un slogan du même ordre !
8)      Les artistes contemporains nous ont montré qu’ils pouvaient se passer de la beauté. Puis une fois ce stade accompli, ils ont rompu avec la réalité puis enfin avec les apparences. Ne reste que le Verbe ! Comme je suis monothéiste je serai le seul artiste !
9)       De deux choses l’une : soit nous pensons avec les imbéciles que l’art adoucit les mœurs ! Soit nous pensons avec les gens d’esprit que l’art est essentiel car il agrandit notre conscience du monde. Dans les deux cas nous admettrons qu’il faut tout lui sacrifier puisqu’il donne soit plus de bonheur à la vie soit plus de centimètres! Que la réalité est petite sans le pouvoir de l’imagination !
10)  Je suis donc Dieu à l’instant précis où je l’ai décidé ! Rien n’est impossible à un homme audacieux.
Voilà les 10 préceptes sommaires qui conduisirent ce milliardaire à s’autoriser des actions d’une ampleur destructrice considérable ! Ce fou richissime, qui avait quelques excentricités et quelques lectures, employa son argent, une grande fortune, à édifier dans notre île natale sa cité imaginaire !
Des acteurs furent engagés à vie pour s'annexer sans restriction aux rêves de ce crésus mégalomane.  Il s’offrit ce qu’il considérait comme étant le meilleur représentant dans différents corps de métier (architecture, littérature, peinture…) pour mettre en forme sa pensée ! Il méprisait les hommes qu’il employait. Ces artistes qui se commettaient avec les  vulgaires matériaux pour mettre bas la substance supérieure de ses rêves. Il les considérait comme Dieu estimait ses anges, se plaisait-il à dire !
Pendant un an il poursuivit l’œuvre d’Homère. Le seul livre dont il ne pouvait faire le deuil prétendait-il! Le seul qu’il ait un jour lu, commentèrent ses proches ! Dans notre île, il trouva le plaisir de reconstituer l’histoire avec des personnages en chair et en os grâce à ses acteurs, qui vécurent et moururent réellement pour lui. Un péplum authentique. Notre milliardaire, qui s'était entiché du poète grec, se contenta dans un premier temps  de transcrire dans la réalité la fiction d’Homère. Puis vint un temps où la répétition des scènes aimées ne le satisfirent plus.  Alors il continua à sa façon l’Iliade et l’odyssée qui devint par son zèle littéraire une trilogie stupide ! Puis vint un temps où plus rien ne le satisfaisait. Ne voulant pas simplement admettre qu’il était un artiste raté il stipula que l’œuvre pour laquelle il était destiné n’était pas encore née ! Qu’il ne trouverait emploi dans aucun des arts universellement reconnus car il serait le promoteur d’une nouvelle forme d’expression artistique !
Dés qu’il eut admis cela, son enthousiasme se décupla. Persuadé d’être celui qui détrônerait tous les arts pour leur substituer l’Art, il se flatta d’être le plus grand concepteur de la terre. Qu’aucune peinture qu’aucune musique qu’aucun poème ne saurait rivaliser avec son génie !
Evidemment comme tous les hommes vulgaires et peu inspirés mais plastronnés par l’aplomb que leur confère une ambition démesurée il se servit dans ce grand supermarché qu’est la science ! Et c’est ainsi que l’idée la plus barbare prit forme !
Las de devoir remplacer ses meilleurs acteurs immolateurs pour mettre constamment en scène  le chef-d’œuvre d’Homère dans sa matérialité il  s’enquit des progrès génétiques et neurologiques pour mettre à exécution un plan monstrueux.
Puisqu’il était incapable de poursuivre l’œuvre d’Homère il lui fallait concevoir des créatures aptes à faire ce travail à sa place ! Qui d’autre qu’Ulysse pourrait se mettre à la place d’Ulysse pour continuer son destin ? Ainsi il suffisait d’implanter à un individu la mémoire de ce dernier. Que cette mémoire soit fictive, puis introduire par la suite cette mémoire d’un personnage imaginaire, dans un individu fait de chair et d’os, ne posaient aux scientifiques aucun problème majeur ! Evidemment ces mêmes scientifiques ont servi dans la secte Saint François d’Assise.
Des chercheurs utiliseraient les traces mnémoniques des acteurs dévolus au rôle des différents personnages de l’Iliade et l’Odyssée. Des études menées par le savant Heinrich avaient permis d’isoler organiquement des souvenirs relativement précis. On pouvait donc isoler les souvenirs d’un acteur qui joue Ulysse. Le fait qu’il joue Ulysse et ne soit pas réellement Ulysse ne modifiait rien sur la qualité du souvenir ! Qu’il se pense Ulysse suffisait amplement ! On exécutait les acteurs à différents moments du jeu, on prélevait la matière biochimique de leurs mémoires immédiates et l’on implantait ce passé imaginaire dans un individu évidé de sa  mémoire propre.
Le résultat de ces manipulations n'est consigné nulle part mais elles durent paraître insuffisantes à notre milliardaire hollywoodien car il lui prit fantaisie de commettre les pires monstruosités ! 
 Puis la seconde guerre mondiale et sa cohorte d’horreurs inspirèrent ce fou dénaturé. Je serais brève. Les travaux menés par les scientifiques nazis étaient d’une cruauté démente. La guerre est pour l’homme de science une occasion rêvée de pratiquer des expériences sans que rien ne limite ses investigations ! Fini les lourdes interdictions dictées par l’éthique dont il se moque éperdument ! Fini la morale qui vous empêche d’injecter de l’essence dans les veines ! Enfin on peut appliquer autant de fois qu’on le désire un pansement souillé de pus et de germes virulents sur une plaie en cours de guérison, ressuscitant sans cesse la maladie et étudier les effets d’une réintroduction infectieuse permanente.
 Loué soit la guerre pour le biologiste qui peut enfin étudier les infinis effets de la souffrance sur des corps et l’esprit humain.
Loué soit la guerre pour l’homme de science qui pense enfin découvrir le secret de la vie !
Pour ton instruction sache ma fille que ces bourreaux qui ont abominablement martyrisé la chair et la conscience humaine trouvèrent emploi dans de « nobles » instituts scientifiques du monde civilisé, après la guerre, puis dans des sectes elles-mêmes au service de partis extrémistes.. Que ces travaux abjects intéressèrent plus d’un pays !
Ma fille chérie, cette île est à toi ! C’est la terre de tes ancêtres.
Ta grand-mère et ta mère y ont été torturées.
Je ne ferai pas l’inventaire des horreurs qui ont été commises par les émissaires nazis. Le milliardaire prétendit s’instruire sur la nature de la souffrance à leurs côtés. Il estimait que les artistes ne se gênaient pas pour nous faire respirer des cadavres décomposés, et de citer la charogne baudelairienne, de nous appâter sur le noir rivage de la souffrance humaine par de fallacieuses ruses esthétiques !
Le monstre s’intéressa de prés  aux travaux des scientifiques nazis et les engagea à commettre des tortures sur les habitants de l’île pour consolider ses connaissances sur le mal. J’ai peine à te relater tout cela, mais tu dois savoir pour tes parents, pour nous. Je te dois la vérité. Sur cette île, le milliardaire étudia plus particulièrement, par l’entremise des scientifiques sans scrupules, la souffrance psychique. Inutile de te préciser qu'il était le chef secret de la secte où nous avons été embrigadés !
Les tortionnaires financés par cet opulent potentat ont trouvé dans la matière humaine une opposition à la souffrance regrettable pour leur  investigation !
« Le problème avec l’homme c’est son degré relativement limité de résistance à la souffrance ! » clamait l’infâme bourreau. C’est ainsi qu’ils implantèrent dans des individus de l’île, sains et vigoureux, des souvenirs de tortures insupportables. Insupportables, puisqu’elles avaient provoqué la mort des victimes réellement suppliciées.
Parallèlement à ces expériences ils continuèrent à introduire sans fin des souvenirs fictifs chez les habitants de l’île. Je dis, sans fin, parce les mutants auxquels on avait implanté une mémoire imaginaire devinrent à leur tour des sujets donneurs de mémoire virtuelle. Ta grand-mère et moi-même furent des transplantés de deuxième génération. Ce terme veut dire que nous portons en nous des souvenirs imaginaires 2 fois introduits, 2 fois repiqués dans différents cerveaux-greffons! Ma mère se suicida pour me sauver la vie, mais je n’ai plus le temps de te raconter cela !
Je ne sais de combien de réalités et de fictions je suis porteuse ! Et peut-être ai-je imaginé tout cela, penseras-tu ? Non, tout comme je sais que je n’aurais jamais le génie de concevoir les variations Goldberg de Johann Sebastian Bach,  je sais que ma démence la plus funeste n’aurait pu échafauder une telle épouvante !
Je ne peux t’expliquer quelle force je trouve en moi pour te dire cela. Mais ai-je le choix de me taire ou de parler ? Pas davantage que ma mère. Parce que nous devons comprendre comment nous fabriquons des tortionnaires. Parce ce que je dois savoir, tu dois savoir si c’est le hasard qui nous fait victime ou tortionnaire et alors peu importe qui nous sommes au regard de ce que nous aurions pu être.
Sommes-nous tous égaux ? Tous potentiellement des Mengele ? Je me damnerais pour te répondre non. C’est une trop grave question pour que je veuille personnellement  y répondre à la place des autres. C’est même l’unique question à se poser si l’on veut l’avènement de l’humain. Persistante. 
Je survécus très difficilement à ce traumatisme.
Mais je fus adoptée par un médecin français en mission dans l’île. Cet homme  fut d’une grande bonté pour moi et il consacra la moitié de sa vie à mon éducation et à celle de la fille que lui donna son épouse avant de mourir. Auprès de cet homme bon, je réussis à avoir une vie à peu prés normale. Ma sœur est le célèbre docteur Durrentoofencbach. Nos vies ont très tôt divergé. Nous nous sommes aimées mais nous n’arrivions plus à nous comprendre. Peu importe. Il suffit que tu saches que tu as une tante et qu’elle est une femme formidable.
Un jour, à l’âge de soixante ans, mon père adoptif tomba gravement malade. C’est sur son lit de mort qu’il me raconta mes origines et l’atroce destin de mes ancêtres au cœur si doux. Qu’il me raconta ma mère.
C’est à la fin de ma vie que je te lègue à mon tour ce terrible secret.
Mon enfant, je t’aime.
Aimes-toi toujours comme je t’ai aimé.
Si ton père et moi nous devons donner la mort c’est pour éviter à nos malheureux compagnons une fin sauvage et sadique. Nous ne sommes pas des assassins ! Mon histoire te l’a fait comprendre.
Faut-il que le destin s’acharne contre nous. Je dois comme ma mère détruire pour épargner la douleur et sauver mon enfant.
  Mon enfant. Mon arrogant bonheur. Ma vie. Tu es tout cela.
Ton père et moi nous t’aimons. Nous t’aimons à ne plus avoir peur de rien.
Tu es. Cela nous suffit. Nous console de tout.
Ce sont mes derniers baisers.
Quand Julia eut fini de lire le testament de ses parents, elle ne hurla pas comme un animal traqué, elle ne se mordit pas jusqu’au sang pas plus qu’elle ne s’arracha les cheveux. Elle resta figée pendant des heures. Le peintre et son cousin attendirent comme l’on attend devant la chambre de l’opéré. Que l’homme en blouse blanche s’avance vers vous.
 « Vous êtes des proches ? » « Vous êtes des proches ? » « Vous êtes des proches ? » « Vous êtes des proches ? » « Vous êtes des proches ? »


Chapitre 38 : Le commissariat


- Monsieur le commissaire, trois jeunes gens ont une communication importante à vous signaler ! Une sérieuse affaire de suspicion criminelle dans un trafic de cerveaux! annonça dignement le brigadier.
Le brigadier était un garçon plutôt sympathique comme tous ses collègues du commissariat.
Depuis « l’affaire de la présidente », depuis que le commissaire et son adjoint avaient complètement perdu les pédales, on ne sait pourquoi, tous les employés du commissariat étaient devenus extrêmement complaisants avec les deux compères. Après dix ans de traitement psychiatrique, le commissaire et son adjoint avaient été recyclés dans des emplois subalternes ( très improductifs du reste !) au commissariat. Mais comme le personnel était vraiment gentil et que - ici comme partout ailleurs - l’on aimait s’amuser des aliénations mentales d’autrui, on continuait à faire croire aux deux coéquipiers qu’ils avaient gardé leurs titres originels de commissaire et de commissaire-adjoint. Et dés que des « lunatiques », des « originaux », des « agités du bocal » en tout genre rappliquaient au commissariat le brigadier s’empressait de les livrer aux deux associés d’infortune déchus de leur ministère.
- Faites entrer, clama vivement l’ex-commissaire !
- Bien commissaire !
Julia, Paul et Lucien entrèrent dans le bureau sans  se douter  un seul instant de la supercherie.
 A vrai dire, ils avaient été très étonnés que la police, connue tout de même pour son manque total de fantaisie intellectuelle, comprenne si rapidement l’affaire et accueille leurs exposés sur les implants de mémoire fictive avec autant de sage gravité.
 D’ailleurs Julia, prévoyant d’importantes réticences de la part des hommes en uniformes, avait rapidement confectionné des fausses lettres anonymes de menaces de mort… au cas -  plus que probable - où l’on ne les croirait pas !
Ainsi, elle avait assemblé différents découpages de journaux pour rédiger d’inquiétantes lettres d’intimidation contre le propriétaire et le collectionneur.
Dans ces lettres - écrites à la va vite - il était question de torturer et d’exécuter les deux acteurs s’ils osaient jouer la pièce de ce soir !
Notre trio n’eut même pas besoin de donner ces inauthentiques lettres anonymes ! Contre toute attente, on les prit immédiatement au sérieux. 
Dans le faux bureau du faux commissaire ils expliquèrent à nouveau l’affaire de transplantation de mémoire fictive.
- Bon si je comprends bien, les expériences des scientifiques font exister fonctionnellement l’image du vécu fictif en faisant voyager les souvenirs produits par des interprètes! Le nomadisme de la mémoire crée d’emblée un passé imaginaire qui se transmute en un avenir réel!  conclut, très intéressé, le commissaire adjoint.
- Oui, s’étonnèrent nos trois amis de la tournure intellectuelle que prenaient leurs informations.
- Moi il faut qu’on m’explique un peu mieux !!! Bon si je comprends bien des hommes de sciences se livrent à des implants de mémoire pour satisfaire le rêve d’un milliardaire ! s’énerva le commissaire.
- Pourquoi pas après tout ! A quoi bon rêver si c’est pour toujours capituler devant la réalité ? Aliter nos songes au lieu de changer le monde ? Compliqua inutilement le commissaire-adjoint.
- Mais, osa timidement Paul, la vie de deux hommes est en jeu !
- Ca c’est dans leur attribution professionnelle ! ricana le commissaire-adjoint.
- Allons, allons de la tenue devant ces jeunes gens qui veulent sauver des vies 
- Si vous ne faites rien ils mourront ce soir ! osa Julia.
- Ca c’est vous qui le dîtes ! Si je comprends bien des acteurs jouaient Ulysse ? Hum ! Puis on les a tous  trucidés à différentes phases de leurs  interprétations du rôle. Et à chaque fois on aurait prélevé leur mémoire immédiate pour la transplanter sur un cerveau-receveur vierge, programmé pour devenir réellement Ulysse et continuer ainsi son destin dans le monde réel.
- Oui!
- Bien ! Donc en s’accaparant du vécu imaginaire des acteurs et en le transplantant dans un nouveau cerveau on a de fortes probabilités de rendre réelle la fiction puisque les souvenirs fictifs des acteurs ont la même assise biochimique que les souvenirs réels.
- Oui, répétèrent bêtement le trio.
- Quelle idée géniale tout de même !
- Toi assez ! Et vous pensez que le milliardaire ne s’est pas contenté de créer Ulysse ou d’autres créatures imaginaires ! Que fatalement il a voulu créer le Créateur !
- Mais en fin de compte en quoi ces expériences portent-elles atteintes au patrimoine culturel de l’humanité ? Nous manquons peut-être d’un Dieu réel ? Alors pourquoi ne pas en fabriquer un ? Surtout que vous trois, vu les manipulations dont vous avez été victimes, je crains que vous ne soyez…comment dire… pas tout à fait vrais.
- Mais nous aimons bien ces deux hommes nous ! C’est dégueulasse de tuer les gens comme cela !
- Et oui, soupirèrent le commissaire et son adjoint, que c’est déplaisant de mourir tout de même !






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